•             Je l’attends devant la fontaine Saint-Michel ce mercredi à treize heures et dès que l’averse est finie elle arrive, ravie d’être en vacances et de pouvoir errer en ma compagnie, un peu inquiète cependant au sujet de notre rencontre prévue en fin d’après-midi avec Sarane Alexandrian.

                Nous remontons la rue Saint-André-des-Arts et comme il y a de la lumière dans la galerie Kamel Mennour, nous y faisons étape pour découvrir une exposition de photos qui rassemble, sous le titre Far from home, les travaux noir et blanc du Japonais Daido Moriyama et de l’Espagnol Alberto Garcia-Alix. Photos de la Chine, Pékin, pour l’Espagnol (fragments d’architecture, portions de gratte-ciel, poteaux et réseaux de télécommunications, arbres dénudés) et de l’Argentine, Buenos-Aires, pour le Japonais (animaux errants, enfants qui courent, couples enlacés, manège à tout vent, foule en délire).

                Après cette halte bien plaisante, nous repartons par la rue de Buci jusqu’à la rue de Seine. En attendant quatorze heures, nous devisons sur un banc de pierre en forme de livre ouvert près de Carolina, l’étonnante statue de petite fille nue de Marcello Tommasi, datée de mil neuf cent soixante-huit, square Gabriel Pierné.

                Une demoiselle nous ouvre la porte de la galerie Loevenbruck où l’on rend hommage à Edouard Levé avec un nouvel accrochage de ses photos chaque semaine. On en est à Séries reconstitutions : Vie quotidienne. Auparavant, il y a eu d’autres séries de reconstitutions : Rêves, Actualités et les connues Pornographie et Rugby (des acteurs et actrices en tenue de ville miment des scènes/clichés pornographiques ou rugbistiques).

                Déjà passée aussi la série Angoisse, ces photos terriblement angoissantes du village éponyme : « Cherchant son chemin sur un atlas routier, une amie remarque un village nommé Angoisse. L'atlas refermé, elle ne parvient pas à le retrouver. Un mois plus tard, je me rends dans un bureau de poste. Je retrouve Angoisse. Je m'y rends. J'y passe trois jours. Je photographie les lieux : l'entrée d'Angoisse, l'école d'Angoisse, les maisons d'Angoisse. Le terrain de sports d'Angoisse, la base de loisirs d'Angoisse, la discothèque d'Angoisse... Rien d'extraordinaire si ce n'est le nom. Ce village français est moyen : un archétype sans qualités comme en traversent souvent les routes départementales. Pourtant, à regarder de plus près ces rues vides, ces maisons aux façades muettes, ces abords neutres, il suffit de prononcer « Angoisse » pour que les choses se parent d'une inquiétante étrangeté. Le village entier obéirait-il à son nom comme une injonction ? »

                La demoiselle nous offre à chacun un dépliant de cartes postales des images d’Edouard Levé qui, le quinze octobre deux mille sept, après avoir remis à son éditeur P.O.L. le tapuscrit de son dernier livre Suicide évoquant celui d’un ami à lui, a fait de même à l’âge de quarante-deux ans.

                Par la rue de Verneuil (petite pause devant la maison de Gainsbourg toujours aussi joliment graffitée), nous atteignons la rue du Bac. Là, dans la galerie Jean Fournier se tient, sous le titre dans le fonds, l’exposition rétrospective des œuvres de Pierre Buraglio, proche du mouvement Supports/Surfaces.

                Je n’ose pousser la porte. Pierre Buraglio est là derrière, interrogé par la télévision Aime Six. L’une des responsables de la galerie nous fait entrer discrètement. Pendant que Pierre Buraglio parle à la jeune journaliste de ses années maoïstes, nous découvrons ses œuvres, celles datant de la période où il définissait son art par trois interdits (figurer, signifier, exprimer) et un impératif (subvertir). De là, ses assemblages, ses recyclages de matériaux non picturaux, ses détournements (un châssis de peinture devient une fenêtre ou un simulacre de tableau), son emploi d’objets trouvés (papiers d'emballage de Gauloises, tôles émaillées, et cætera), tout cela est bien intéressant.

                Pour aller voir ce que fait Buraglio maintenant, nous franchissons le Seine par le pont Royal et traversons le jardin des Tuileries (une pause photo devant Maman, l’immense araignée de Louise Bourgeois). Nous voici rue d’Alger dans la galerie Marwan Hoss qui présente les œuvres récentes sous le titre C’est alors que… C’est alors que Pierre Buraglio revient à la pratique du dessin et de la peinture. Elle et moi sommes d’accord, c’était mieux avant.

                J’ai rendez-vous avec Sarane Alexandrian à dix-sept heures. Il est temps de se rapprocher par métro de la porte Champerret où il nous accueille chaleureusement dans son bureau bibliothèque. Trop longtemps que je ne l’ai vu, il a été bien malade, et heureusement va beaucoup mieux. Toujours aussi volubile, il nous parle de ses derniers livres publiés, du prochain numéro spécial de Supérieur Inconnu consacré au rêve, m’interroge sur mes écritures du moment, se renseigne sur les activités de celle qui m’accompagne, évoque les diverses personnes qu’il connaît avec lesquelles je suis fâché : Matthieu Baumier (ancien pape de la Nouvelle Fiction), Paul Sanda (nouvel évêque des Rose-Croix), Marie-Laure Dagoit (n’en rajoutons pas), se désole avec moi de l’état de l’édition, de la librairie et de la littérature en général, trouve de quoi quand même être optimiste « C’est formidable », m’offre le catalogue richement illustré de la nouvelle exposition du Musée de l’Erotisme Japon Erotica, La Nouvelle Génération. C’est toujours un plaisir de s’entretenir avec lui.

                Désireux d’en savoir un peu plus sur Molinier, je lui demande s’il l’a bien connu. Connu non, il l’a juste rencontré quand André Breton a organisé l’exposition de ses peintures à Paris.

                -C’était un truand, un tenancier de bordel. Breton était vieillissant quand il s’est entiché de ses peintures. Ça ne vaut pas Bellmer, loin de là. Bellmer, lui, je l’ai bien connu. Et Unica Zurn aussi. C’était un dessinateur extraordinaire. Il est bien plus intéressant que Molinier. Plus pervers aussi.

                D’une formule définitive, il conclut : « Molinier, c’est le Bellmer du pauvre. »

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  •             Bien longtemps que je ne suis allé m’asseoir à la terrasse du Marégraphe, le soleil revenu ce mardi après-midi m’y incite. De l’autre côté de la Seine se font entendre des guitares et des percussions. On répète au Cent Six pour le concert du soir. C’est parfait, cela efface la nuisible radio privée que diffuse le Marégraphe jusqu’à l’extérieur.

                A la table voisine, un quinquagénaire ventru soigne son diabète en commandant deux desserts, une mousse au chocolat et une île flottante. Il digère en lisant Paris Normandie. « La méningite frappe un enfant de deux ans », c’est le titre principal du journal local. J’imagine les cinq doigts marqués sur la joue de ce malheureux bambin après que la méningite l’a frappé.

                Je cesse de divaguer et me mets à ma lecture : les Mémoires de la marquise de La Tour du Pin publiés au Mercure de France dans la collection Le Temps Retrouvé, un ouvrage préfacé par son descendant le comte Christian de Liedekerke Beaufort.

                Quand on écrit un livre, c’est presque toujours avec l’intention qu’il soit lu avant ou après sa mort, écrit la marquise. Mais je n’écris pas un livre. Quoi donc ? Un journal de ma vie simplement. Elle ajoute : il faut se connaître et ce n’est pas à cinquante ans qu’il aurait fallu commencer. Qu’importe, ce n’est pas trop tard et j’aime bien ce qu’elle écrit.

                Voici sa description de Louis le Seizième, qu’elle rencontre deux ans avant qu’il ne soit raccourci : C’était un gros homme, de cinq pieds six à sept pouces de taille, avec les épaules hautes, ayant la plus mauvaise tournure qu’on pût voir, l’air d’un paysan marchant en se dandinant à la suite de sa charrue…

                Sans qu’on s’en fût rendu compte, un esprit de révolte régnait dans toutes les classes, constate la marquise de La Tour du Pin bien après la Révolution. On pourrait dire la même chose aujourd’hui et cela ne signifie pas que l’on soit à la veille d’une révolution. Si c’était cependant le cas, inutile de raccourcir le bon roi Nicolas, il manque déjà de hauteur.

                Je crois qu’il est temps que j’arrête de lire. Je regagne le centre de Rouen où le Cent Six organise encore un petit concert de plein air. Aujourd’hui, c’est avec le groupe Nervous Cabaret, rue Eau de Robec. C’est du rock, c’est nerveux, un peu balkanique paraît-il. Ils sont cinq dont un chanteur à tête de pirate, installés non pas sur le plateau du camion de pompiers de Fondettes, trop petit, mais sur une vraie scène posée sur le terrain de boules du Son du Cor. Il y a foule en terrasse, pas de place pour moi, je suis debout sur un pont. Je fais attention de ne pas mettre le pied dans la rivière. Je regarde celui qui danse en faisant le gugusse et aussi les passant(e)s, celles et ceux qui ne s’arrêtent pas pour la musique, qui passent là rapidement comme s’il y avait un risque pour leur vie, ou du moins pour leurs oreilles.

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  •             A chaque fois que j’y mets les pieds, je le constate : tout de ce qui fait la vie quotidienne à Paris fonctionne grâce à des travailleurs et des travailleuses immigré(e)s (la plupart à la peau noire). Cuisiner dans les restaurants (des brasseries pour pauvres aux établissements pour riches), nettoyer les rues et les lieux privés, garder les enfants et les personnes âgées, surveiller les lieux publics et privés, tous ces travaux sont effectués par des hommes et des femmes venu(e)s d’ailleurs, avec ou sans papiers. Souvent sans papiers, avec des patrons qui ne veulent pas le savoir.

                Depuis quelques jours cependant, ces braves employeurs ne peuvent plus l’ignorer grâce à la grève conjointe de plusieurs centaines de ces Sans-Papiers, organisée à Paris et en région parisienne avec l’aide de la Cégété et de Droits devant !!.

                Hortefeux, ministre de l’Immigration et de l’Identité Nationale va devoir, pour eux et pour elles, remettre dans sa poche son carnet de bons pour une reconduite à la frontière et en sortir son carnet de bons pour une régularisation.

                Cela évitera à son chef, le Tout Puissant de la République, de continuer à se compromettre lorsqu’il fréquente certains lieux, comme celui célébré autrefois par le tableau de Georges Seurat Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte et où se trouve aujourd’hui le café restaurant La Jatte dont les employés sans papiers font grève depuis samedi dernier.

                Droit devant !! raconte cela dans un communiqué : « Ce samedi à midi, neuf travailleurs sans-papiers employés depuis des années (entre trois et douze ans) au café « La Jatte » à Neuilly-sur-Seine, entament à leur tour une grève illimitée, avec le soutien de Droits devant!! et de la CGT, pour exiger leur régularisation. Dans ce restaurant, fréquenté par nombre de personnalités politiques, dont M. Sarkozy, ils sont neuf cuisiniers et plongeurs sans-papiers sur douze employés en cuisine. Chacun de ces travailleurs sans-papiers, comme des milliers d'autres, occupe un poste pour deux, fait des heures supplémentaires non payées, et alimente les très substantiels profits que leur patron se fait sur leur dos. »

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  •             Pas de pluie prévue dimanche matin, je me lève donc avant le soleil pour aller faire un tour à La Haye-Malherbe et à Surtauville, deux villages de l’Eure proches de Louviers, où il y a vide-greniers.

                Le ciel est d’un rouge orangé des plus esthétiques au-dessus de la côte Sainte-Catherine à l’heure où je rejoins ma voiture. Il ne manque que les éoliennes pour que l’image soit parfaite. Je songe à celle qui ne m’accompagne pas ce jour, dormant par là-haut après une soirée familiale.

                Quasiment pas de voitures sur la route ; il faut néanmoins être vigilant à cette heure où rentrent de discothèques les derniers fêtards. Un jour, je me suis trouvé nez à nez avec l’un d’eux circulant à vive allure et à contresens sur le quai de Rouen et n’ai dû mon salut qu’en choisissant de ne pas changer de file alors que lui choisissait d’en changer.

                Après Pont-de-l’Arche, je prends à droite vers Montaure, traversant la forêt de Bord que le printemps verdit de jour en jour. Après Montaure, c'est La Haye-Malherbe où sont annoncé(e)s deux cent exposant(e)s et où sont installé(e)s beaucoup moins. Devant la Mairie, est disposée, dans un cadre métallique bricolé, la tragique photo d’Ingrid Betancourt captive. Un peu plus loin, une banderole invite à visiter le four à pain sous une formulation inquiétante : « Bienvenue au four, dimanche ». Je ne trouve là rien qui m’intéresse. Je demande à un autochtone comment me rendre à Surtauville et il m’indique la route « par les plaines ».

                Peu d’exposant(e)s également dans cette jolie commune en fête. Manèges forains, concours de pêche dans la mare, défilé de Jeep datant de la Libération, concours de vélos fleuris pour les enfants du village, le comité s’en donne du mal pour animer le pays une fois par an. Rien qui m’intéresse là aussi et je m’apprête à partir. Fouillant un dernier carton, je trouve, parmi un tas de romans à l’eau de rose, La Mécanique des femmes de Louis Calaferte, que j’ai déjà mais que je ne puis pas laisser ainsi en déshérence, d’autant qu’il s’agit de l’édition originale parue en mil neuf cent quatre-vingt-douze chez L’Arpenteur et qu’il ne m’en coûte que cinquante centimes.

                Je ne rentre donc pas bredouille à Rouen où je suis de retour à neuf heures et quart. Je pose ma voiture en son lieu de garage habituel et, à pied, fais le crochet du marché du dimanche matin.  
                Lorsque j’arrive au Clos Saint-Marc, je découvre cinq ou six véhicules de police nationale et municipale garés sur la voie réservée à Teor. Une douzaine de fonctionnaires en uniforme s’agitent autour d’un stand. Certains terminent de l’entourer d’un cordon de sécurité. D’autres interrogent un vendeur que je connais bien, l’un des plus sympathiques bouquinistes et brocanteurs du marché. Il semble mi-amusé mi-inquiet. Je vais voir un autre bouquiniste de ma connaissance :

                -Que se passe-t-il ?

                -C’est Thierry qui a une grenade sur son stand.

                -Une grenade ? En état de marche ?

                Il ne sait pas, n’est pas très rassuré, trouve que le cordon de sécurité est un peu léger, me raconte que Thierry a sans doute acheté un carton quelque part sans savoir qu’il y avait une grenade dans son contenu.

                Je ne reste pas, ne pouvant accéder au stand de Thierry, ni à celui de sa voisine cerné lui aussi par le cordon. Je ne sais donc pas s’il s’en est bien sorti.

                A défaut d’un livre et peut-être influencé de manière subliminale par la présence de tous ces policiers, j’achète, à l’autre bout du marché, un poulet.

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  •             Samedi fin d’après-midi, j’arrive sur la place des Floralies et du Socrate réunis afin d’y entendre le blouze-ponque de Bob Log III, invité en plein air du Cent Six, la future salle des musiques actuelles de l’Agglo de Rouen. Le camion de pompiers de la commune de Fondettes qui sert de scène est bien là au bout de la rue des Ecureuils mais une drache soudaine oblige à le recouvrir d’une bâche.

                Je me réfugie dans la bibliothèque Roger Parment où je croise Hélios Azoulay qui m’invite au concert de musique incidentale qu’il donnera en duo avec Marielle Rubens le six mai au café Le Trois Pièces. Lisant Libération, je guette par la fenêtre la fin de l’averse.

                L’accalmie venue, je redescends tandis qu’arrive par un autre chemin Valérie la Mairesse venue écouter un peu de musique pour se distraire de son boulot municipal et voici que se fait entendre un son de guitare et qu’apparaît celui qui en joue. C’est certain, lui, je ne l’ai pas croisé dans les années soixante-dix au fond du Massif Central.

                Bob Log III est vêtu d’une combinaison noire avec des petits carrés qui brillent sur les bras, les jambes et ailleurs. Il porte un casque d’aviateur greffé d’un combiné téléphonique où est caché un micro qui déforme sa voix. Il grimpe sur la scène, s’installe sur son siège et il se lance, guitare pour les mains (dont l’une de singe suite à un accident d’enfance, paraît-il) et percussions pour les pieds. Un homme-orchestre, ça s’appelle. Quand il achève un morceau, il salue le poing levé en poussant un cri. C’est de la musique pour exciter les branlotins et les branlotines. Eux et elles sont là et lèvent le poing. La fille mauve filme tout ça avec sa caméra. Jamais entendu parler de Bob avant ce jour, ça me plaît bien.

                Zut, la pluie reprend. Des costauds tiennent la bâche à bout de bras au-dessus de l’artiste imperturbable. La fille mauve met un imperméable à sa caméra. Deux branlotins profitent un peu de mon parapluie mais j’ai l’esprit large. Je ne vois plus madame le Maire. Je laisse divaguer mon esprit et j’imagine que Bob est en réalité un ancien pompier d’où le casque et le camion qui sert de scène (je comprends pourquoi on l’a viré).

                Le soleil revient et la dernière chanson est sans bâche. Bob Log III se lève et vient se promener parmi les spectateurs et spectatrices, Un garçon tressé veut absolument lui offrir une cigarette. Bob l’ignore et remonte, toujours jouant de sa guitare, la rue des Ecureuils. Dans le dos de sa combinaison son nom en carrés brille. Il s’engouffre dans une voiture de forte cylindrée garée un peu plus haut. C’est terminé.

                -Il est parti comme un seigneur, commente un garçon près de moi.

                Ces petits jeunes gens sont attendrissants.

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  •             Avec celle qui m’accompagne, me voici samedi en début d’après-midi devant le Marégraphe afin de suivre la visite guidée du quai rive droite de Rouen organisée par les bibliothèques de la ville dans le cadre du mois de l’architecture contemporaine. Celui qui s’en charge est un homme un peu étrange nommé Jérôme Poulain. Nous sommes là une petite vingtaine quand il se met à pleuvoir et que commence le périple.

                Jérôme Poulain déplie son grand parapluie arc-en-ciel. Il remercie pour le prêt de cet accessoire le groupe gay et lesbien de Rouen puis présente son acolyte Monsieur Hervé, emploi jeune depuis quinze ans au service Culture et Patrimoine au quatrième étage de la mairie de Rouen où il est chargé de l’utilisation de la photocopieuse. Les cheveux gras, vêtu à la Deschiens, Monsieur Hervé s’agite fort pour organiser notre groupe qui est rejoint par deux personnes âgées qui se font houspiller par le guide, « allez les traîne-savates, on se dépêche un peu ».

                C’est que chacun(e) en prend pour son grade au cours de la visite. Je me vois moi-même qualifié de « grand dadais » puis de « vieux chêne du savoir ». Ce n’est rien en comparaison du sort de Valérie Fourneyron, « Valérie la Mairesse », dont le nom sera cité pas moins de cent cinquante fois et qui est responsable de bien des désordres.

                Première station devant la « tour de la honte » qui jouxte le Marégraphe, là où fut torturée « à mort ! » Jeanne d’Arc, Monsieur Hervé brandissant un fémur de la sainte pour preuve, puis nous allons selon la formule de Jérôme Poulain « nous enfiler sur le quai ».

                J’apprends alors qu’un des hangars du port, muni de petites niches creuses, est le futur crematorium rouennais et qu’un autre hangar, fermé d’une lourde porte métallique, est en fait le local où la ville de Rouen enferme ses Sans-Papiers.

                Jérôme Poulain, homme de grand cœur, appelle les enfants présents à une bonne action « allez, venez les enfants du village ». Monsieur Hervé sort de son sac en plastique un mauvais pain en tranches qu’il distribue à ces moutards. Deux d’entre eux, sans doute sous-alimentés par leur mère, se mettent à manger leur tranche. Ils finissent par comprendre qu’il s’agit de la glisser sous la porte pour les pauvres Sans-Papiers qui se précipitent sur cette nourriture inespérée. En tendant l’oreille, nous entendons le crissement sur le béton de leurs ongles de vingt-cinq centimètres.

                Un véhicule de police, alerté par notre groupe que cornaque un drôle d’individu à mégaphone et autour duquel court en tous sens un deuxième individu non moins louche, s’arrête à proximité. Rassurés par l’un des responsables des bibliothèques de la ville de Rouen, les deux fonctionnaires redémarrent, à la recherche de vrais malfaiteurs. 

                Nous voici maintenant devant la future salle d’exposition d’art contemporain et moderne. Notre guide attire notre attention sur le logo de l’Agglo de Rouen « qui représente un tube digestif » puis, nous montrant sur l’autre rive l’immense calicot sur la façade de la future salle de musique actuelle, le Cent-Six, s’indigne que « le jeune y soit dessiné sous la forme d’un pou ».

                Il nous conduit ensuite à l’étape « Jeunesse et Avenir » :

                -Ici, la fac de droit. Son architecture rappelle celle du quartier pour femmes de la prison de Fleury-Mérogis. On y étudie le droit fiscal et on trouve un emploi à côté, dans un bureau de la Préfecture. De l’autre côté de la Seine, sur la rive Hachélème, la fac de lettres avec ses amphithéâtres en peau de clown (les chapiteaux du Cent-Six). On y étudie l’usage de l’accent circonflexe dans la littérature du douzième siècle et on trouve un emploi à côté, comme manutentionnaire au Dépôt Vente des Particuliers.

                Pour finir, il s’adresse à celle qui m’accompagne :

                -Toi la pré ado, je te donne un bon conseil. Pour tes quinze ans, tu te fais offrir une mobylette et tu t’en sers pour quitter très vite cette ville. Et partir très loin. C’est d’ailleurs ce que je vais faire moi aussi.

                Joignant le geste à la parole, Jérôme Poulain enjambe une clôture défaillante et s’éloigne à grands pas sur la voie ferrée nous abandonnant tous (y compris Monsieur Hervé) à notre triste sort d’habitant(e)s de Rouen

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  •             C’est en plein air et gratuitement, en marge des concerts du soir sous les chapiteaux du Cent Six que chante ce vendredi en fin d’après-midi, Emily Jane White. C’est du folk et elle vient de San Francisco en Californie, nous dit-elle. Je suis là sur la place du Lieutenant Aubert, au bout de la rue Damiette, entouré d’une poignée de spectateurs et de spectatrices.

                Emily Jane White a pour scène un antique camion de pompier de la commune de Fondettes, un véhicule tout terrain marqué Service d’Incendie et de Secours d’Indre-et-Loire. Elle a vingt-six ans, une jupe noire qui lui descend jusqu’aux pieds, des cheveux longs avec une frange et une guitare acoustique entre les mains. Je crois que je l’ai déjà vue et entendue vers mil neuf cent soixante et onze ou soixante-douze dans un festival d’été au fond du Massif Central, à Pons ou à Cazals peut-être. Je me demande comment elle fait pour ne pas vieillir.

                Le public grossit au fil des chansons. Le Garde Robe, bar à vin d’à côté, en profite pour faire des affaires. Certain(e)s préfèrent rester loin derrière la scène à la terrasse du Globe devant une bière (c’est l’heure). A ma gauche, un cycliste casqué explique à son voisin comment il a fait pour ne pas tomber de vélo. A ma droite, une jeune femme explique à sa copine comment elle a fait pour tomber enceinte. Un gros camion de poubelles remonte la rue Damiette et se trouve coincé. Les éboueurs coupent le moteur et font une petite pause musicale. Ils ont le temps. Ce n’est pas comme certain(e)s passant(e)s qui filent vite à la maison (c’est aussi l’heure de la télé). Des garçons font des photos de la jolie chanteuse et une fille mauve la filme.

                Elle a une voix agréable, Emily Jane White, comme plein de chanteuses de folk que je connais. Peut-être qu’elle chante autre chose qu’elles. Je ne sais pas. Je ne parle toujours pas anglais.

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  •             Choquer les Bordelais(e)s (et les autres) est décidément bien facile.

                Dans les années soixante, quand y vivaient Pierre Molinier et Jean-Pierre Bouyxou, il fallait néanmoins le vouloir.

                Jean-Pierre Bouyxou, dans une entrevue parue dans Chronic’art et reproduite par L’En Dehors (quotidien anarchiste en ligne), raconte sa vie là-bas à cette époque:                    
                 « Mon parcours personnel est passé, vers quinze seize ans, par la découverte du surréalisme, de l'anarchie, de l'internationale situationniste, le lettrisme. Il y a plein de choses que j'ai pris sur le blair en quelques années. Toutes les avant-gardes, y compris celles qui étaient au présent et qui étaient des avant-gardes politiques. Puis, j'ai fait des rencontres importantes, de gens qui vivaient différemment. Pierre Molinier, quand je l'ai rencontré en mil neuf cent soixante-cinq à Bordeaux, tu te prenais une claque ! Ce mec vivait de façon absolument libre et il avait soixante-cinq ans ! Quel phare ! Il me démontre alors qu'il est possible de vivre différemment, sans vivre le mode d'emploi qui m'est imposé. Donc j'arrête tout, et puis on verra. Il n'est plus question de bosser. Une autre rencontre importante a été Jean-Jacques Lebel, avec qui j'ai participé à des happenings, notamment celui du festival Sygma à Bordeaux en mil neuf cent soixante-six. Nous étions habillés en costume-cravate et après un long cérémonial, on a chanté la Marseillaise en battant la mesure sur les fesses nues de deux jeunes femmes. C'était suffisant à l'époque, même dans un festival d'avant-garde, pour foutre une merde incroyable ! »

                Aujourd’hui, il n’est plus besoin de le vouloir pour choquer.

                Il y a peu, Bordeaux s’est fait remarquer par la plainte d’une association bien pensante contre les commissaires de l’exposition Présumés innocents avec poursuites annexes contre certain(e)s artistes, dont plusieurs mort(e)s depuis longtemps. Un non-lieu a finalement été prononcé par le juge.

                Maintenant, ce sont six photos de Christian Delécluze qui ont été enlevées de l’exposition Humain, très humain, organisée au Musée d’Aquitaine. Elles ont été décrochées à la demande du directeur du Musée lui-même, suite aux réactions défavorables de certain(e)s employé(e)s du lieu, puis finalement remises en place, après le vernissage, suite aux protestations des autres photographes exposé(e)s (dont Denis Darzacq, bien connu à Rouen, qui, lui, a préféré ôter ses photos et partir).

                Que voit-on sur ces images dangereuses ? Des pères nus posant avec leur fils nu ou habillé.

                Je les trouve très suspects, ces censeurs qui obligent chacun et chacune à regarder le monde comme ils le font, c'est-à-dire avec des yeux de pédophile.

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  •             Mardi après-midi, je prends mon courage à deux mains (comme on dit) et me rends Derrière la Salle de Bains chez Marie-Laure Dagoit où se tient, c’est le dernier jour, une exposition intitulée Tout autour de Pierre Molinier. Je me doute que je ne suis pas le bienvenu là-bas. La narration de mon dernier passage (exposition Mïrka Lugosi) n’a pas plu à Marie-Laure. Elle l’a copiée collée dans son blog sous le titre Mauvaise humeur légendaire, ce qui m’a valu d’être vilipendé par Martial et Bertrand, deux membres de son fane-cleube, mais pour Molinier je peux prendre quelques risques.

                Le menu est alléchant ; Mïrka Lugosi, Tom de Pékin, Gilles Berquet, Stéphane Blaquet et La Bourette sont annoncés autour de Pierre Molinier. Dans l’assiette, juste deux photos de Molinier, jouxtées de quelques dessins ou photos des entourant(e)s. Ma visite ne dure donc pas longtemps, d’autant que Marie-Laure ne m’offre que le dialogue minimal « bonjour » et « au revoir ».

                Il ne s’agit pas de rester sur une déception. C’est le moment de revoir, rentré à la maison, le dévédé consacré à Molinier que m’a généreusement offert, il y a un an, Jean-Pierre Turmel qui dirige le label Sordide Sentimental.

                Ce dévédé s’intitule Hommage à Molinier. Il est niché dans un copieux accordéon cartonné où figurent des reproductions de photomontages de Pierre Molinier et de l’artiste britannique Genesis Breyer P-Orridge (qualifié de « fossoyeur de la civilisation » par le Daily Mail). On trouve aussi dans ce dépliant des reproductions de couvertures de livres et revues consacrés à Molinier ainsi que des articles fouillés signés de Genesis Breyer P-Orridge (Une chambre noire du désir, le shrapnel sensuel de Pierre Molinier), de Jean-Pierre Bouyxou (Un androgyne tonique) et de Jean-Pierre Turmel (Convergences).

                Deux films se partagent le dévédé : le concert/performance de Thee Majesty (Genesis Breyer P-Orridge, Lady Jaye Breyer P-Orridge, Bryin Dall, Baba Larriji et Edley Odowd) enregistré à Paris en deux mille quatre à l’une des Soirées Nomades de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, et le film de Jean-Pierre Bouyxou et Raphaël-G. Marongiu réalisé à Bordeaux en mil neuf cent soixante-sept/ soixante-huit avec Pierre Molinier et ses complices : Satan bouche un coin. Ça, c’est sûr.

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  •             Mardi matin, je referme la biographie de Pierre Molinier écrite par Pierre Petit et publiée chez Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, trouvée il y a peu, soldée chez Mona Lisait : Molinier, une vie d’enfer.

                Un bon titre, polysémique à souhait, pour une biographie qui s’appuie un peu trop, je trouve, sur les entrevues dudit Molinier avec l’auteur ou d’autres et qui pêche aussi parfois par des commentaires moralisateurs, qualifiant par exemple, dans telle circonstance, le comportement de l’artiste d’ « insane ».

                Oui une sacrée vie, Pierre Molinier, et je me souviens des premiers mots de Françoise Molinier, sa fille, dans l’émission Une vie, une œuvre de France Culture consacrée à son père : « Ce n’est pas facile d’être la fille de Pierre Molinier ».

                Il naît en mil neuf cent, le Vendredi Saint, et est déjà sous les jupes des employées de sa mère à trois ans, adore se vêtir des bas de sa sœur cadette Julienne et des souliers de sa mère. Vers sept ou huit ans, il se fait tarter par son père pour avoir embrassé les jambes de Julienne. Un petit tour chez les Frères des Ecoles Chrétiennes et à douze ans, il perd son pucelage avec Gracieuse, pute d’Agen. Avec ses amis, il parcourt les bals de la région habillé en femme. Julienne meurt en mil neuf cent dix-huit de la grippe espagnole. Il s’enferme avec elle, la photographie, s’allonge sur elle et jouit sur son ventre. « Le meilleur de moi-même est parti avec elle » déclarera-t-il plus tard.

                Il part vivre à Bordeaux où il devient patron d’une entreprise de peinture en bâtiment. Ses premières toiles exposées dans cette ville font scandale en raison de leur côté sexuel.

                Il se marie en mil neuf cent trente et un, a une fille Françoise en trente-deux et un fils Jacques en trente-huit, amène ses maîtresses à la maison.

                Pendant le deuxième guerre mondiale, devient un peu truand : « Trois passions, la peinture, les filles et le pistolet. » déclare-t-il.

                Dans les années cinquante, Molinier découvre sur le trottoir une certaine Monique en qui il reconnaît sa fille naturelle. Il couche avec elle et lui achète un bar montant « Chez Monique au Texas-Bar ».

                Sa femme le quitte, part avec leur fils. Il reste seul avec Françoise. En mil neuf cent soixante, une dispute qui tourne mal avec son ex-femme l’expédie quelque temps en prison.

                A ensuite diverses amantes, dont le Petit Vampire. Il envoie ses toiles à André Breton qui, enthousiaste, se démène pour le faire connaître à Paris.

                Rencontre Emmanuelle Arsan (l’auteur d’Emmanuelle) et Hanel Koeck avec qui il a des relations approuvées par le mari de la première et l’amant de la seconde.

                En mil neuf cent soixante-cinq, il peint la fameuse toile (représentant une femme crucifiée) Oh !... Marie, mère de Dieu, qu’il veut vendre au pape : « Si on me crucifiait, je voudrais qu’on me fasse ce que l’on fait à mon Christ. Et je voudrais bien avoir un godemiché dans le trou de balle, par exemple. Et puis, être sucé. Alors la souffrance se transformera en volupté ; ». écrit-il à Hanel Koeck en mil neuf cent soixante-dix.

                Il se lance dans le photomontage, notamment avec ses autoportraits en femme, sans doute la partie la plus intéressante de son œuvre (c’est ce que je pense, du moins), il veut « rejoindre l’androgyne initial ».

                Grâce à un joug de sa fabrication, il s’adonne à l’autofellation (« Ça a été long, j’ai mis deux ans pour y arriver. »). Se photographie ainsi et distribue cette photo en guise de carte de visite.

                Il se fabrique une croix pour sa « tombe prématurée : « Ci-gît Pierre Molinier/ Ce fut un homme sans moralité/ Il s’en fit gloire et honneur/ Inutile de prier pour lui. »

                De plus en plus hanté par l’idée de la mort, il écrit à Emmanuelle Arsan, le premier août mil neuf cent soixante-quatorze : « Je suis furieux d’être un vieillard. Je suis terriblement fatigué, et depuis le début de l’année, sexuellement j’ai éprouvé des défaillances. Il me tarde que le voyage soit terminé. »

                Cette année-là, il a la douleur de perdre son fils Jacques, mort en fabriquant un engin explosif destiné à aplanir une butte de terre.

                Le trois mars mil neuf cent soixante-seize, dans son atelier de la rue des Faussets à Bordeaux, Pierre Molinier trouve enfin un usage pour son pistolet, il se tire une balle dans la tête.

                Je retrouve, dans Molinier, livre publié à Genève en mil neuf cent soixante-dix neuf aux Editions Bernard Lethu, sans nom d’auteur et reproduisant peintures et dessins de l’artiste, le poème que lui a consacré Joyce Mansour. Intitulé Sens interdits, il commence ainsi :

                Il n’est pas de bonheur plus voluptueux

                Qu’en cette pénétration de soi

                Par tous les orifices de l’imaginaire

                De l’anus grignotant

                A la petite bouche de cire

                L’homme qui s’est fait femme dans le charnier de son œuvre

                Celui qui traqua son phallus dans les ruelles

                Bordées d’ombre

                S’est tu s’est tué une fois sa forge

                Eteinte

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