• Je prends ma veste et constate qu’une chiure d’oiseau en décore la manche. J’ai dû ramasser ça en terminant la lecture des Entretiens de Cioran en terrasse au Son du Cor. Cela m’arrive plus souvent qu’à mon tour. Ne peut-on pas devant cet estaminet couper quelques arbres ?

    Je nettoie et suis tout à fait présentable peu après rue Damiette où Joël Hubaut, grossiste en art, s’expose chez Mam pour Lektric-Fiction : cathédrale de Rouen, cuirassé d’Al-Qaïdada, saucisses d’industrie et bien d’autres choses que je ne regarde pas vraiment, requis par les présent(e)s.

    Joël Hubaut est là et aussi en photo sur le mur, étrangement habillé. On le prend en photo près de sa photo. Je prends un verre de vin, goûte aux taustes colorés à sa manière en parlant avec une connaissance, puis un autre verre de vin que trinque l’artiste et que je bois doucement en parlant avec un de mes nouveaux amis Fesse Bouc qui me raconte qu’il est passé en voiture quand je faisais du stop vers Val-de-Reuil, m’ayant fait signe qu’il tournait à droite.

    Parfois, il me suffit de deux petits verres de vin pour être éméché, aussi ne suis-je pas en mesure de parler des œuvres exposées, ni même de leur créateur. Heureusement, il y a le communiqué de Mam Galerie (tu picoles donc tu copicolles), lui-même tiré de la présentation de l'ouvrage Joël Hubaut, Re-mix épidemik (Esthétique de la dispersion) paru aux Presses du réel : « né à Amiens en mil neuf cent quarante-sept, vit et travaille à Réville dans la Manche, épidémique en tout et partout, est une figure et une force excentrique dans le paysage de l'art contemporain en France : hors limite, irrégulier, à l'entrecroisement des domaines (dessinateur, peintre, vidéaste, chanteur, écrivain, organisateur d'événements, enseignant). C'est une entreprise proliférante qui zigzague en France depuis plus de trente ans. Si l'art est Action alors Hubaut est un actant qui construit des échanges et des interactions. Artiste trans-media, doué d'une énergie centripète et centrifuge, il est l'architecte mobile d'une chaotique trans-historique. Oeuvre vivante en gestation permanente, Hubaut est devenu une entreprise de projets collectifs, en utopien rebelle à toutes les soumissions. On the road, avec Kerouac et Pelieu, Satie et Duchamp, Picabia et Beuys, Malevitch et Filliou, Pierre Dac et Rabelais, Fourier, Brisset, Artaud et Luca. Vociférateur burlesque, tendance carnaval, Guignol et Pinocchio, terrien et vivant. »

    Le dommage là-dedans, c’est enseignant. Joël Hubaut est professeur à l’Ecole Supérieure d’Arts et Médias de Caen. Tout le monde ne peut pas être joueur d’échecs.

    Vient le meilleur moment des vernissages chez Mam : le passage de l’énorme camion poubelle dans l’étroite rue Damiette. Ce soir, le tableau de bord du mastodonte est garni de tulipes, peut-être est-ce l’anniversaire du chauffeur. Celui-ci offre quelques-unes de ses fleurs aux beauzarteux nécessiteux.

    Cette performance achevée, un homme m’aborde :

    -Vous êtes l’artiste ?

    -Ah non.

    Il prétend que je ressemble à la photo, que j’ai la même coupe de cheveux. Je lui montre où est le vrai, mais il ne va pas le voir.

    Joël Hubaut raconte que les saucisses sont fabriquées avec les yeux des animaux, à quoi une vernisseuse répond qu’elle pensait que c’était avec les couilles, ce que j’incline aussi à penser, puis il signe quelques ouvrages à ses admirateurs. Je termine mon deuxième verre.

    Un jeune homme s’approche, me sourit :

    -C’est vous sur la photo ?

    -Oui.

    *

    Michel Emil Cioran dans son entretien avec Michael Jacob en mil neuf cent quatre-vingt-quatorze : « Il fallait tout faire pour ne pas gagner sa vie. Pour être libre, il faut supporter n’importe quelle humiliation et c’était bien le programme de ma vie. A Paris j’avais très bien organisé ma vie, mais ça n’a pas marché comme je l’avais prévu. J’étais immatriculé à la Sorbonne et pendant des années, jusqu’à l’âge de quarante ans, j’ai mangé à l’université en tant qu’étudiant. Malheureusement quand j’ai eu quarante ans on m’a convoqué pour me dire : « Monsieur, maintenant c’est fini, il y a une limite d’âge, c’est fixé à vingt-sept ans. » Et d’un coup tous mes projets de liberté s’étaient effondrés. »

    *

    Deux vide greniers ce samedi matin avant de faire mes bagages : Le Houlme et Malaunay, où je trouve que couic.

    *

    Dernière sortie rouennaise à quinze heures sur le parvis de la Cathédrale, près du peu qu’il reste du Palais des Congrès, pour Ah ! Normal : performance monstrueuse des beauzarteuses et beauzarteux de première année, étonnamment à l’heure, défilant souverainement en musique et en des tenues hardies sur le chemin de plastique qu’utilisent ordinairement les camions d’évacuation des gravas.

    Les élèves :

    -Ah, y a ma mère là-bas.

    -Moi, c’est ma grand-mère.

    Les parents :

    -Y sont notés là-dessus ?

    La foule :

    -Elles sont drôlement top modèles les étudiantes !

    La professeure :

    -Mesdames et messieurs, les élèves de première année de l’Ecole des Beaux-Arts.

    Applaudissements et dispersion, je rentre à la maison pour attendre celle avec qui je pars en Bretagne.

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  • En route pour Evreux où je dîne chez ma fille ce jeudi soir, je m’arrête à Louviers (ville natale) où se tient au Musée l’exposition Sans papiers des œuvres récentes de Jan Voos, laquelle fait suite à celles consacrées à Combas et Erro.

    C’est gratuit ici et point de presse, je serais même seul n’était une classe de moutard(e)s dans l’entrée à qui l’on montre et explique lourdement Relief rouge, bois peint. Un atelier relief (comme on dit dans ce milieu) va sans doute suivre (« prévoir en amont du rendez-vous au musée une collecte de toutes sortes d’objets de petite taille »). Les pédagogues de la petite enfance ne comprendront jamais rien à l’art.

    Je me replie dans les autres salles (trois aux rez-de-chaussée et une à l’étage) où sont montrées de grandes peintures acryliques (datant de mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf à deux mille huit) : des surfaces saturées d’objets, d’animaux et d’humains où court une ligne noire, effet fouillis assuré, qu’on peut toujours essayer de déchiffrer. J’aime beaucoup Lapin très dangereux à cause de la tête ahurie du lapin noir.

    Figurent aussi dans l’exposition, des bois peints assemblés, des reliefs en carton plume et des terres cuites émaillées. N’y figurent pas les œuvres sur papier de Jan Voss. C’est pourquoi son titre (qui fait également allusion aux premières années en France de cet artiste allemand au début des années soixante). Maintenant Jan Voss a des papiers. Il fait le professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris. Un petit livre à lui consacré est signé Peter Handke (Quelques notes sur le travail de Jan Voss).

    De l’étage, je considère la cour intérieure carrée de la Mairie de Louviers, fleurie à l’excès. Au centre, le kiosque en béton où enfant je vis et entendis pour la première fois un orchestre. Dans cette cour aussi, je m’en souviens tout à coup, un instituteur nous amena découvrir un orchestre de robots soviétique. C’était sous un chapiteau installé pour l’occasion, au début des années soixante, à l’époque où Jan Voss participait à la première exposition de la Figuration narrative, et j’en fis quelques cauchemars de ces musiciens mécaniques que je soupçonnais d’être vivants.

    *

    Je découvre à Evreux, place Clemenceau, la libraire Joseph Gibert. Rien à voir avec la parisienne. Trop à voir avec les librairies Chapitre d’Evreux ou L’Armitière de Rouen. Une différence néanmoins : on y vend des livres d’occasion, mais cher. Je suis venu avec un sac de livres à vendre, pour apprendre que le bureau des achats n’est pas ouvert le jeudi. Putain de province.

    *

    Nul espoir de me débarrasser de mes livres invendables chez Book in Eure, la bouquinerie de la rue de la Harpe est fermée, sur la vitre un souhait de joyeuses fêtes (lesquelles ?), à l’intérieur des vieux papiers et des sacs en plastique jonchant un sol poussiéreux.

    *

    Cette façon qu’ils et elles ont de sans cesse se dire « bisou » sans jamais s’en faire.

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  • Celle qui est en vacances mais travaille à Paris m’attend mercredi matin à la gare Saint-Lazare. Une belle journée s’annonce, ciel dégagé, soleil radieux, nous remontons la rue d’Amsterdam pour aller au cimetière Montmartre où nous visitons les tombes de Fred Chichin (avec le merle d’à côté), Henri Beyle (dit Stendhal), Vaslav Nijinski (à la mélancolique sculpture), Gustave Moreau, Jacques Offenbach, Edgar Degas, Théophile Gautier (vieilles gloires), François Truffaut (aux tickets de métro) et Dalida (à la faute d’orthographe corrigée), ne trouvant pas davantage que lorsque j’y suis passé seul celle de Marcel Jouhandeau mais découvrant par hasard celles d’Adolphe Sax (au saxophone évidemment) et de Victor Brauner (aux blanches têtes opposées). Nulle trace pour la postérité de ces rencontres, elle et moi n’avons pas songé à emporter nos appareils photo.

    Du cimetière, nous allons à pied jusqu’à la Madeleine pour l’exposition Edvard Munch ou l’Anti-Cri. Petite attente sur le trottoir sous la poussière tombant d’un échafaudage que l’on démonte à côté, puis nous entrons dans la Pinacothèque de Paris. Première déception, elle doit payer huit euros malgré sa carte d’étudiante en art appliqué (pour moi c’est dix). Ce n’est rien en regard de la suite. Un sombre escalier nous mène dans une première salle où s’étalent les toiles du Munch impressionniste du début, passons, ensuite ce ne sont que gravures, bonnes mais peu visibles car se trouve dans cet exposoir un nombre effrayant de visiteurs dont beaucoup attachent davantage d’importance aux textes explicatifs imprimés sur les murs qu’aux œuvres. Nous descendons au sous-sol où sont accrochées d’autres peintures de deuxième ou troisième choix dans des salles exiguës et mal éclairées. Combien nous sommes loin de la bonne exposition vue ensemble il y a deux ans à la Fondation Beyeler et je songe qu’il y en a ici qui vont penser que c’est ça, Munch.

    « Edvard Munch est connu exclusivement pour une seule œuvre : Le Cri » prétend Marc Restellini, le directeur de la Pinacothèque de Paris dans son éditorial. C’est faux, il est connu pour d’autres très bonnes toiles et aucune n’est présentée chez lui.

    Aussi déçus l’un que l’autre par cet Edvard Munch ou l’Anti-Cri (titre ridicule qui aurait dû nous alerter), nous quittons rapidement cette Pinacothèque avec la désagréable certitude de nous être fait arnaquer, jurant de n’y plus mettre les pieds et allant nous consoler dans un restaurant du quartier japonais de l’Opéra.

    *

    Je lis les Entretiens que Cioran a eus avec des journalistes étrangers (il snobait les autochtones) publiés chez Gallimard dans la collection Arcades. Echantillon, tiré de celui avec Léo Gillet fait à la Maison Descartes d’Amsterdam le premier février mil neuf cent quatre-vingt-deux : « Vous comprenez, écrire des aphorismes est très simple : vous allez dans les dîners, une dame dit une bêtise, ça vous inspire une réflexion, vous rentrez à la maison, vous l’écrivez. »

    *

    Cioran aussi aveugle que quiconque sur l’avenir du monde, qui déclarait à propos des Soviétiques : « Pour l’Europe, je crois qu’elle va finir par céder, face à la Russie. Je ne pense pas à une agression, mais à des pressions, chaque fois plus fortes, sur une Europe épuisée. » (Entretien avec Esther Seligson pour la revue mexicaine Vuelta, février mil neuf cent quatre-vingt-cinq).

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  • Je ne sais comment faire pour éviter les désagréments des multiples travaux en cours dans le centre de Rouen, de la destruction du Palais des Congrès dont il ne reste plus grand chose jusqu’à la tranchée du jardin de la copropriété où l’on change des canalisations, en passant par l’ancien restaurant Dufour où gronde une sableuse, la rue des Carmes dont on change le revêtement, la Poste principale devant laquelle tourne une scie circulaire ; outre le bruit, partout la poussière.

    Il est temps que j’aille respirer un autre air. C’est pour bientôt. En prévision de ce départ, je passe mardi après-midi annuler les réservations de trois spectacles à l’Opéra et rentre en longeant la voie de Teor.

    Ici point d’ouvriers de chantier mais une forte présence policière au bas de la rue de la Champmeslé. Une foule de badauds est maintenue à distance par un cordon jaune à l’intérieur duquel sont prisonnières deux coiffeuses sur le seuil de leur salon. Cela fait très scène de crime, mais ce qui se passe à l’intérieur je n’ai pas envie de le demander.

    *

    En terrasse au Son du Cor la tranquillité n’est pas plus assurée. En face, la maison a pans de bois a encore une partie de son ossature à l’air. La serveuse avait raison, qui me disait qu’il y en avait pour un an de travaux. Ce chantier qui s’éternise donne le bourdon à certains. L’un d’eux :

    -C’est comme cet immeuble, là en face, regarde, ça fait trois ans qu’il est en travaux, et ailleurs on construit des villes en trois mois.

    *

    « Cela fait longtemps maintenant que le buzz s’amplifie, que l’on trépigne d’impatience, ou pour certains d’incrédulité agacée, dans l’attente de l’explosion impressionniste annoncée pour l’été 2010 » écrit Laurent Salomé, directeur des musées de Rouen en éditorial du catalogue printemps été. Il attend « un nombre imprévisible mais probablement effrayant de visiteurs ».

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  • Je sais de quoi il s’agit ce lundi soir, à quel Festin m’attendre, aussi je fais en sorte d’arriver tôt rue Dessaux où est l’atelier des décors de l’Opéra de Rouen et me voici sur le trottoir en compagnie de trois vigiles aussi costauds que débonnaires et des ouvreuses et ouvreurs qui fument une dernière cigarette, dans cette rue plutôt triste de la rive gauche, d’un côté des immeubles sans cachet, de l’autre une friche industrielle (comme on dit) qui sera peut-être un jour remplacée par une nouvelle gare.

    Quand l’autorisation d’entrer est donnée, billet et programme en main, nous montons un raide escalier de béton qui nous mène à l’étage sous les poutrelles métalliques dans une salle transformée pour l’occasion en un vaste bar où je ne consomme pas, restant debout à lire le livret programme qui m’apprend que Claude Brumachon, le chorégraphe de la soirée, fut élève des cours du soir de l’Ecole des Beaux-Arts de Rouen puis danseur dans cette même ville au sein des Ballets de la Cité à la fin des années soixante-dix.

    Depuis mil neuf cent quatre-vingt-douze, il dirige le Centre Chorégraphique National de Nantes avec Benjamin Lamarche. Tous deux dansent Le Festin ce soir en compagnie de seize autres danseuses et danseurs. Je les entends s’échauffer.

    Il s’agit maintenant de regagner le rez-de-chaussée par un deuxième rude escalier et de s’asseoir sur une haute chaise en bois à la table du Festin. J’ai une bonne place au milieu d’un des côtés du rectangle (à l’intérieur duquel se trouve le parquet de danse). D’autres, arrivé(e)s plus tard, n’ont droit qu’à un siège en gradin derrière, ce qui leur sera dommageable.

    Mes voisins de gauche se demandent d’où vont venir les artistes et si on va nous faire le coup du spectacle qui commence insensiblement. Que non, danseurs et danseuses entrent par une porte et se groupent au centre du rectangle, vêtu(e)s de dominante rouge, et en avant la musique (Claudio Monteverdi, Johann Ficher, Josquin Desprez, Henry Purcell et Philip Glass).

    Cela se passe autant sur la table que dans le rectangle central et c’est l’occasion d’être proche comme jamais d’une danseuse ou d’un danseur, à en être touché, à sentir la transpiration, à entendre les respirations haletantes, à croiser des regards tendus. Les corps s’entrechoquent, se choquent bruyamment sur la table et le parquet, s’apaisent parfois, rebondissent, repartent à l’assaut des convives, finissent par se regrouper au centre du rectangle dans la position de départ.

    Les applaudissements bien nourris sont copieux. Des sourires s’échangent entre artistes et public. C’est un spectacle où on a envie de dire merci à la fin, avec, en ce qui me concerne, un remerciement particulier à la danseuse aux petits seins nus dont le doigt s’est posé sur ma main pour ensuite grimper sur mon bras.

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  • Dix ans au moins que je ne suis pas allé au vide grenier d’Heudreville-sur-Eure mais quand je vois sur Le Cal’Doche qu’il est désormais mentionné à trois cents exposants, je propose à celle qui se lève tôt avec moi, plutôt que de nous précipiter vers celui de la Calende à Rouen, de prendre la route jusqu’au département voisin.

    Arrivés dans le village, nous sommes fort dépités, quelques dizaines d’exposant(e)s seulement s’installent dans le désordre le plus complet. Un visiteur que je connais, venu de Rouen lui aussi, nous indique qu’il y a un autre vide grenier à Fontaine-Heudebourg, plus loin dans la vallée, mais nous préférons rentrer à Rouen, non sans que j’attrape un des organisateurs pour lui demander où sont les trois cents annoncés.

    -On avait dit cent cinquante, me répond-t-il.

    Il y en a peut-être cinquante.

    -Rappelle-moi, dis-je à celle qui me tient la main tandis qu’un cygne nous survole avec un bruit velouté, de ne plus jamais revenir au vide grenier d’Heudreville-sur-Eure.

    A Rouen, place de la Calende, il y a peu d’exposant(e)s, comme prévu, et foule d’acheteurs et d’acheteuses, beaucoup poussant poussette garnie. Elle part de son côté à la recherche de ce qu’elle convoite et moi à la pêche aux livres qui est peu fructueuse. Une monographie consacrée à Tàpies de mil neuf cent quarante-cinq à soixante-huit, publiée par Celiv fait néanmoins mon bonheur, ainsi qu’un carnet de téléphone cubain provenant du Musée Hemingway. Illustré de superbes photos, il me permettra de noter les numéros des quatre personnes avec qui je suis en relation téléphonique.

    Alors que je feuillette un livre, sa vendeuse m’interpelle :

    -On se connaît, je crois.

    Je lui dis que je ne vois pas. Elle me répond « Terminale au lycée de Louviers » puis me donne son prénom. Putain, la jolie blonde élancée à longs cheveux qu’il me semble avoir quittée hier est maintenant une femme voûtée à cheveux courts le visage marqué de rides. J’imagine qu’elle a le même choc en me voyant.

    Je parle de ça avec celle que je retrouve dans la cohue, qui me dit que si elle m’a reconnu c’est que je n’ai pas autant changé qu’elle, mais je ne la crois pas.

    Cette rencontre me colle le blouze pour un moment. Heureusement, il reste pas mal de vin dans l’énorme bouteille (un litre et demi) de cahors que nous buvons sur le banc au soleil peu après. C’est notre premier repas de l’année dans le jardin. Celui-ci est mal en point. Eventré par une tranchée, il s’enfonce dangereusement à l’un de ses angles. Je ne sais quelle en est la cause mais un plombier autrefois m’a raconté que le Robec passait dessous.

    *

    Je suis marri de ne pouvoir concourir à l’opération Chopin chez soi, moment musical rare avec, dans son salon, Marielle Rubens, Laurent Wagschal et un piano. C’est ce dernier qui pose problème. C’est petit chez moi, pas moyen de le faire entrer (à moins de le confier auparavant à un émule d’Arman).

    *

    Cela n’a rien à voir mais, à partir d’avril, mon loyer baisse de dix-sept centimes.

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  • Samedi matin, il fait froid et beau quand j’arrive à Darnétal où le cleube de basquette organise son vide grenier. Je ne m’attends pas à y trouver des merveilles. On n’est pas ici chez les intellectuel(le)s. Une femme annonce que ce qu’elle n’aura pas vendu ce soir elle le donnera au Maüs. Je déniche quand même Ecrire les camps d’Alain Parrau (Belin), ouvrage qui s’intéresse aux témoins majeurs des camps de concentration nazis et soviétiques : Primo Levi, David Rousset, Robert Antelme, Tadeusz Borowski, Varlam Chalamov et Alexandre Soljenitsyne. Alors que je m’apprête à repartir, je croise Jean-Pierre Turmel cherchant des disques rares. Il m’apprend que Emmanuel Dilhac est présent ce jour dans l’Abbatiale Saint-Ouen.

    L’après-midi, celle qui me tient la main me rejoint et nous allons voir de quoi il retourne. Emmanuel Dilhac, « l’homme qui fait chanter les pierres » est bien là près de l’installation minérale et végétale dont il peut faire sons comme nul autre, présent pour donner des explications mais pas pour jouer, le concert lithophonique, ce sera le vingt-neuf avril et nous ne serons pas à Rouen. Celle qui m’accompagne lui demande s’il ne peut pas nous donner un échantillon. Bien que ce soit contraire à sa démarche, il accepte de frapper pour nous ses laves qui emplissent l’Abbatiale.

    Le soleil nous invite à poursuivre la promenade jusqu’à la vallée du Robec, l’occasion de voir à quoi ressemble l’Auberge de Jeunesse nouvellement ouverte. Ouverte elle ne l’est pas sur l’extérieur, personne à l’accueil et portes bien closes. On constate juste que, vu le prix pratiqué, quand on est deux il vaut mieux aller dormir ailleurs.

    Sur le chemin du retour nous faisons halte à la Boulange de la Croix Pierre afin d’y faire provision de gâteaux à un euro. Il s’agit ce soir de fêter le début des vacances de Pâques, au menu : une bouteille géante de cahors, des tartes au citron et les chansons de Raoul de Godewarsvelde.

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  • Il ne se passe quasiment rien d’intéressant à Rouen pendant les vacances scolaires, aussi pourquoi ne pas aller voir de quoi il retourne à la Störk Galerie, rue d’Amiens, ce jeudi soir où c’est le vernissage de l’exposition Tout-venant d’un certain JBP.

    Il s’agit d’une installation tout ce qu’il y a d’académique avec une loupiote qui palpite en fonction de la musique. Pour le reste, c’est sur le trottoir devant la galerie dans le vent coulis. J’apprends pourquoi la Galerie du Bellay de Mont-Saint-Aignan où se passaient parfois de très bonnes choses est désormais en sommeil (c’est la faute du Crous). On me propose aimablement une bière, mais non merci, je ne bois que du vin.

    Personne ici que je connaisse, j’attends un peu qu’arrive une tête connue, en vain, et puis je rentre.

    *

    Heureux et heureuses habitant(e)s de Metz pour qui c’est bientôt l’ouverture d’un Centre Pompidou dû aux architectes Shigeru Ban et Jean de Gastines, avec en hors-d’œuvre l’exposition Chefs-d’œuvre ?, plus de huit cents œuvres contemporaines pour interroger cette notion (savoir si elle a encore un sens aujourd’hui).

    Pendant ce temps-là ici on se prépare au Festival Normandie Impressionniste, encore une fois Rouen se penche sur son passé en regardant son nombril.

    *

    Quand je lis Le Matricule des Anges, je commence par la chronique de Jacques Serena, Des plans sur la moquette, toujours illustrée d’une photo de fille nue faite par ses soins. Dans le numéro cent douze d’avril deux mille dix, il écrit ceci : Mais voilà, si on a voulu être écrivain, c’est en partie parce qu’on se retrouvait mal dans l’affirmation officielle du monde et qu’on tenait à donner sa version.

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  • « Mercredi c’est Paris » annonce Loïc Boyer, l’ancien Rouennais bien connu, sur sa page Fesse Bouc et comme pour moi aussi, il y a une petite chance que l’on se croise. Des rencontres improbables, j’en ai fait plusieurs dans la capitale, par exemple un de mes médecins d’il y a longtemps, tendrement enlacé avec une femme qui n’était pas la sienne.

    Je me lève tôt, incertain des trains, croisant des bus sur lesquels flottent des petits drapeaux jaunes et noirs en l’honneur de l’équipe de foute de Quevilly qui affronte (comme ils disent) les Parisiens ce soir. Ça en excite beaucoup à Rouen (hier, un buveur de Picon bière : « S’ils vont en finale au Stade de France, je tue ma mère pour lui piquer les trente euros de ma place ».

    A la gare, c’est un autre type d’excitation. La grève que l’Etat déclare nulle et non suivie perturbe davantage le trafic que la semaine dernière. Certains grognent, brodant sur le thème « Nous, on travaille ». D’autres ou les mêmes applaudissent l’annonce de l’annulation d’un train pour Le Havre. Celui pour lequel j’ai une réservation n’existe pas non plus, mais pas grave je prends le suivant et à neuf heures et quart je suis à Paris où il fait bon. J’ai pour programme de me balader de bouquinerie en bouquinerie jusqu'à la fin de l’après-midi. Alors me rejoindra celle qui étudie courageusement.

    Je commence rue du Faubourg Saint-Antoine chez Book-Off à l’heure de l’ouverture. Un couple me précède, un sac rempli de livres à la main qu’ils espèrent vendre à bon prix. « Entre vingt centimes et deux euros par livre et ce qui n’a pas de code barre on n’en veut pas », leur annonce le jeune homme au comptoir. Ils repartent bien déçus. Etre vendeur de livres n’est pas une sinécure. Pour moi ça va, je joue le rôle de l’acheteur en écoutant Alan Stivell diffusé dans la boutique, ce qui me fait songer aux vacances prochaines. 

    Sorti de là, je mange chinois du côté de la Bastille puis rejoins le Quartier Latin (d’autres livres) et enfin le Book-Off de la rue Saint-Augustin. Un peu avant dix-huit heures, je l’attends sur le trottoir, bien chargé. Dans mon butin, Chien de Paul Nizon (Actes Sud), des érotiques : L’attendrisseur de Jacques Serguine (Editions Blanche), Panache d’un anonyme (Bibliothèque Blanche), Diabolique Frieda d’un autre anonyme (Bibliothèque Blanche), Twist dans le studio de Vélasquez, l’esthétique très générale illustrée d’Arnaud Labelle-Rojoux (L’Evidence), Caresser le velours, le roman lesbien de Sarah Waters (Dix/Dix-Huit) avec en couverture le remarquable The Kiss (détail) de Joseph Granie, je garde le plus curieux pour la fin Technologies de l’orgasme (Le vibromasseur, l’ »hystérie » et la satisfaction sexuelle des femmes) de Rachel P. Maines, ouvrage traduit de l’américain, publié chez le sérieux Payot, « Soigner l’hystérie féminine par l’orgasme, tel fut pendant des siècles, le souci des médecins, qui, scrupuleusement, pratiquèrent des massages pelviens sur leurs patientes. Par souci de rentabilité, l’orgasme n’étant obtenu, en moyenne, qu’au bout d’une heure, la plupart de ces massages furent déléguées à d’autres femmes, infirmières ou sages-femmes. Toutefois, à la fin du dix-neuvième siècle, l’électricité permit aux médecins de s’équiper d’efficaces instruments vibratoires ». Cela donne envie de s’instruire.

    Elle arrive, sortant de terre à Quatre-Septembre, fatiguée et souriante, chargée de son ordinateur et d’un pique-nique que nous dégustons un peu plus tard dans le square Louis le Seizième, boulevard Haussmann, où la chapelle expiatoire bâtie sur le lieu de l’enterrement du roi décapité et de Marie-Antoinette est en travaux et où nourrices, mères et baby-sitteures s’occupent aussi peu que possible de moutard(e)s courant partout au risque de se faire enlever par les pédophiles cachés dans les buissons.

    Tandis que nous mangeons ses délicieux sandouiches salami fromage, je lui parle de mon livre scientifique paru chez Payot et elle me dit que justement elle se sent un peu hystérique en ce moment.

    Quand le soleil se couche et que le froid tombe, nous nous rapprochons de la gare Saint-Lazare. Tout le quartier est entre les mains de la Police. De sévères Céhéresses, près desquels il n’est pas prudent d’aller s’informer de ce qui se passe, sont en embuscade. D’autres policiers se chargent à grands coups de sifflet de compliquer la circulation automobile. Un porteur de gants blancs est à l’affût. De toute évidence, on attend un cortège officiel. Celui-ci finit par surgir, cars de police, motos et luxueuses voitures. Impossible de voir qui se cache dans la plus grosse mais à ses côtés je crois bien apercevoir Loïc Boyer.

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  •             Je lis Lettres à Roger Nimier de Jacques Chardonne, paru chez Grasset dans la collection Les Cahiers Rouges, acheté au Rêve de L’Escalier. Ce Jacques Chardonne, écrivain aux idées louches et aux activités malvenues pendant l’Occupation, fait encore peur à certains. Deux salles de l’Hôtel de Région en Poitou-Charentes qui portaient son nom ont été débaptisées en deux mille quatre par les socialistes de là-bas, m’apprend Ouiquipédia (c’est le pays de Ségolène, la pure hautaine).

    J’ai déjà écrit que beaucoup d’écrivains de la droite plus ou moins extrême écrivaient bien. Je le répète (je parle de ceux qui sont morts, les vivants c’est moins sûr).

                Ces Lettres à Roger Nimier (Nimier, autre écrivain de droite écrivant bien) ne sont pas de vraies lettres (elles n’ont pas été envoyées à leur destinataire, c’est juste un procédé d’écriture). Chardonne les a écrites après la Guerre. La première publication date de mil neuf cent cinquante-quatre.

                J’en retiens quelques considérations bien vues sur la gloire littéraire, comme : …je viens de lire un roman édité par Dentu en 1880, dont vous ne connaissez ni l’auteur, ni le titre, et que personne ne lira jamais. En même temps ont disparu pour toujours les trente romans dont le nom figure sur la couverture du volume ; ainsi, des romans innombrables ont à peine vécu l’espace d’une saison.

                Ce roman défunt n’est pas mal écrit, et son sujet en vaut un autre ; seulement tout est faux dans ce roman, parce qu’il reproduit la façon de sentir et de peindre d’une époque, et cela est devenu insupportable. L’auteur ne soupçonnait pas ce vice.

                Un propos d’actualité, il suffit de considérer ce que l’on trouve dans les bacs à vingt centimes chez Boulinier, boulevard Saint-Michel, pour s’en convaincre.

                J’ai trouvé dans ma valise (écrit aussi Jacques Chardonne) une ancienne Table Ronde, et des pages de Max Jacob sur la région où je suis (Naples, Sorrente, Positano, Amalfi). Il n’y a qu’un écrivain pour oser écrire des choses aussi nulles et les croire intéressantes parce qu’elles sont de lui.

    Max Jacob n’a pu répondre, étant mort au camp de Drancy le cinq mars mil neuf cent quarante-quatre.

    *

    Vous n’êtes pas digne du mal que vous me faites. (Mademoiselle de Lespinasse, citée par Jacques Chardonne)

    *

    « Donne-moi une bonne raison d’avoir confiance dans l’avenir » (Une femme à un homme, je ne sais plus où, ni quand, noté sur un bout de papier que je retrouve).

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