• Hautbois et basson, instruments méconnus, sont à la fête ce vendredi soir à l’Opéra de Rouen. J’ai une place au premier balcon, pas si mal que ça finalement. Je choisis d’y rester bien qu’il y ait à nouveau de nombreux fauteuils inoccupés.

    Le bassoniste Marc Trenel et l’hautboïste Hélène Devilleneuve sont les réputés invités de la soirée, le premier pour le Concerto pour basson, harpe et piano d’André Jolivet, la seconde pour la Symphonie concertante pour hautbois et orchestre à cordes de Jacques Ibert, bon succès pour les deux, bien que depuis la rentrée on soit assez chiche en applaudissements. Le chef en a sa part, veste voyante et absence de piédestal, il s’agit d’Hervé Niquet (également claveciniste, organiste, pianiste, chanteur, compositeur et chef de chœur), sans oublier l’Orchestre, et c’est l’entracte. Du promenoir du balcon, je regarde alternativement le public bourdonnant et les manèges de la Saint-Romain tournoyant.

    A la reprise, c’est la création mondiale de la Pastorale pour hautbois, basson et orchestre de Pascal Zavaro, une commande de l’Opéra de Rouen Haute-Normandie et du Fonds d’Action Sacem. Le compositeur au micro explique qu’il a voulu jouer avec le côté champêtre des deux instruments tout en évoquant l’aspect inquiétant de la nature d’aujourd’hui. J’aime assez.

    Pour finir, on revient au plus que connu avec la Symphonie numéro un en ut majeur de Georges Bizet, lequel l’a composée à dix-sept ans en moins d'un mois.

    « Cette œuvre, apprends-je sur le site Chœurs et Orchestres des Grandes Ecoles, n'était pour lui qu'un exercice de style sans prétention, un agréable « devoir de vacances », dont il ne fit même pas mention dans sa correspondance. » Bizet ne souhaitait pas la faire exécuter (ni même publier) aussi ne l'entendit-il jamais.

    En mil neuf cent trente-trois, plus de quatre-vingts ans plus tard, un musicologue retrouve le manuscrit dans les archives du Conservatoire de Paris et voilà, enfin les applaudissements sont nourris, avec ovation spéciale pour Jérôme Laborde et son hautbois.

    Je reviens sous la pleine lune, me demandant pourquoi j’ai du mal à entrer dans cette saison deux mille dix/deux mille onze de l’Opéra de Rouen. Peut-être ai-je simplement envie d’être ailleurs que dans cette ville. Ce sera chose faite dès ce dimanche, cap à l’Est, avec ou sans essence.

    *

    Le matin même, au Clos Saint-Marc, j’achète érotisme et cinéma de Gérard Bienne (La Musardine) et, de Louis Scutenaire (au Pré aux Clercs), Mes Inscriptions (celles des années mil neuf cent soixante et onze à quatre-vingt). J’ouvre au hasard : Enseigner le plaisir, ils appellent ça dépraver.

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    « Si l'on veut défendre notre identité nationale, qu'on ne réduise pas les moyens de l'enseignement du français ou de la culture française, cela va à l'encontre de nos intérêts » déclare Bertrand Delanoë au Sommet de la Francophonie à Montreux.

    L’identité nationale, autrefois uniquement dans la bouche du F-Haine, depuis l’élection de Sarkozy dans celle de la droite, maintenant dans celle d’un socialiste.

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    Et Jeannot, il en est où dans ses études ?

    La réponse est dans Le Post : « Après avoir raté certaines épreuves de sa deuxième année en droit, Jean Sarkozy a passé son rattrapage en septembre. Et l'incroyable s'est produit: le fils du chef de l'Etat a validé son année, avec mention s'il vous plaît (13,34). »

    On va peut-être pouvoir en faire quelque chose. (Le rattrapage, ça se passe à l’écrit ou à l’oral ? Question que je me pose).

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    Un faux témoignage, un procès-verbal incohérent, des écoutes téléphoniques et une surveillance vidéo non réglementaires, bagatelles pour la Cour d’Appel de Paris qui rejette ce vendredi la demande d’annulation de l’enquête présentée par la défense des prétendu(e)s terroristes de Tarnac.

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  • J’écoute ce jeudi matin sur France Culture l’émission de Raphaël Enthoven consacrée au Chien blanc de Romain Gary, livre que l’ancien Consul Général de France à Los Angeles écrivit en mil neuf cent soixante-neuf et paru chez Gallimard l’année suivante. Y est lu la page où l’écrivain gaulliste évoque ce qu’il appelle la société de provocation :

    J'appelle "société de provocation" toute société d'abondance et en expansion économique qui se livre à l'exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation et à la possession par la publicité, les vitrines de luxe, les étalages alléchants, tout en laissant en marge une fraction importante de la population qu'elle provoque à l'assouvissement de ses besoins réels ou artificiellement créés, en même temps qu'elle lui refuse les moyens de satisfaire cet appétit. Comment peut-on s'étonner, lorsqu'un jeune Noir du ghetto, cerné de Cadillac et de magasins de luxe, bombardé à la radio et à la télévision par une publicité frénétique qui le conditionne à sentir qu'il ne peut pas se passer de ce qu'elle lui propose, depuis le dernier modèle annuel "obligatoire" sorti par la General Motors ou Westinghouse, les vêtements, les appareils de bonheur visuels et auditifs, ainsi que les cent mille autres réincarnations saisonnières de gadgets dont vous ne pouvez vous passer à moins d'être un plouc, comment s'étonner, dites-le-moi, si ce jeune finit par se ruer à la première occasion sur les étalages béants derrière les vitrines brisées ? Sur un plan plus général, la débauche de prospérité de l'Amérique blanche finit par agir sur les masses sous-développées mais informées du tiers monde comme cette vitrine d'un magasin de luxe de la Cinquième Avenue sur un jeune chômeur de Harlem.

    J'appelle donc "société de provocation" une société qui laisse une marge entre les richesses dont elle dispose et qu'elle exalte par le strip-tease publicitaire, par l'exhibitionnisme du train de vie, par la sommation à acheter et la psychose de la possession, et les moyens qu'elle donne aux masses intérieures ou extérieures de satisfaire non seulement les besoins artificiellement créés, mais encore et surtout les besoins les plus élémentaires.

    Ce qui vient de se passer à Lyon montre qu’aujourd’hui sont toujours fascinés par les sacs Vuitton et les montres Rolex certains qui n’ont pas les moyens de se les payer. Ils mettent en application la publicité du lunetier Afflelou « Partez sans payer ». Le Tout Puissant de la République en est fâché « Ce n'est pas acceptable, ils seront arrêtés, retrouvés et punis » déclare-t-il dans l’après-midi lors d'une table ronde sur la ruralité quelque part en Eure-et-Loir.

    Arrêtés, retrouvés, punis, dans cet ordre, il est vraiment très fort.

    *

    Filmé par Canal Plus, un camionneur livreur d’essence à la peau noire explique à une dame pressée que ce n’est pas la peine qu’elle essaie de passer avant tout le monde, il n’a pas de gasoil dans sa citerne, que de l’essence.

    Il se tourne vers la caméra :

    -Heureusement que c’est juste un manque d’essence, si c’était la nourriture, ils seraient déjà en train de se manger les uns les autres.

    *

    Dans le dernier Rouen Magazine, organe officiel de la mairie socialiste rouennaise, sous le titre Zen attitude, un étrange article fait la promotion d’ateliers payants d’évacuation du stress organisés par un sophrologue, Philippe Paquier. Lequel déclare : « Le but est de revenir à ses sensations en se libérant des pensées négatives qui envahissent l’esprit. Lorsque l’on se concentre sur ce que l’on fait, on ne pense plus à autre chose qu’au mouvement qu’on accomplit. »

    De quoi faire de bons petits employés soumis et heureux de l’être.

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  • Une place au premier rang du premier balcon, autrement dit une mauvaise place derrière la barre anti-chute, laquelle oblige à se pencher pour voir la scène, mal au dos assuré pour soi-même à la fin du spectacle et gêne assurée pour celui ou celle derrière soi, c’est de cela que j’ai hérité pour Le Prince de verre, impossible d’avoir mieux m’a-t-on dit au guichet de l’Opéra de Rouen mardi, c’est complet.

    Je constate une nouvelle fois qu’il n’en est rien. Peu avant la fermeture des portes, de nombreuses places restent libres. Je quitte donc la mienne pour une bonne au bout du troisième rang, devant moi une mère et sa fille de sept ou huit ans, derrière moi une mère et ses deux enfants d’un âge comparable. La danse ce soir est pour tout public (comme on dit) et commence à dix-neuf heures (qu’après les mômes aient le temps de dormir pour être en forme à l’école).

    Le Prince de verre est une pièce chorégraphique de Claude Brumachon et Benjamin Lamarche, d’après un roman de ce dernier qui raconte le voyage initiatique d’un adolescent découvrant qu’il est en verre (ben ouais). On est quelque part entre le fantastique et l’onirique. Comme je n’aime ni les romans à message, ni le rêve, ni le fantastique, je me concentre sur la danse elle-même, mais ça m’ennuie au bout d’un moment. Derrière moi, j’entends les enfants bailler et tout à coup la mère et sa fille du rang de devant s’échappent.

    Je reste jusqu’au bout me souvenant du Festin donné l’an dernier dans l’atelier des décors de l’Opéra par ce même Centre Chorégraphique National de Nantes, un bien bon moment. A l’issue, l’un des moutards derrière moi interroge sa mère :

    -C’est fini ? On va manger ?

    -Ben ouais, répond-elle.

    Après quelques applaudissements, je vais manger itou.

    *

    La pénurie d’essence peut révéler bien des choses. En voici une, co-rédactrice d’un blog de gauche, qui traite de cons (à plusieurs reprises) les retraités et les chômeurs remplissant leurs réservoirs au risque de la priver de carburant, elle, qui en a besoin pour aller travailler.

    *

    Depardieu, ce qu’il était, ce qu’il est devenu, ça commence par une dégradation physique et le reste suit. Ça s’est déjà vu chez les acteurs. J’appelle cela « tourner Gabin ».

    S’il ne s’était pas suicidé, que serait devenu Patrick Dewaere ?

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    Entendu ce matin sur France Cul : La mort arrange bien les choses, car en votre absence le monde mérite déjà nettement moins d’être vécu. (Jean Baudrillard, Cool Memories)

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  • « Linda Lê reste un auteur peu connu du grand public malgré son succès critique », c’est Ouiquipédia qui le dit et il est bien dommage que ce soit vrai. Je l’aime bien pour ma part, ayant lu quelques-uns de ses ouvrages publiés chez Christian Bourgois, dont Lettre morte où elle évoque son père. J’aime bien aussi ce qu’elle est, son mal de vivre. Arrivée au Havre en mil neuf cent soixante-dix-sept, fuyant le Viêt-Nam avec les femmes de sa famille, elle vit à Paris depuis mil neuf cent quatre-vingt-un.

    Je termine d’elle la lecture d’Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau, ouvrage publié chez Christian Bourgois en deux mille neuf, au mauvais titre. C’est le dernier vers du long poème de Charles Baudelaire intitulé Le Voyage mais qui le sait (je ne l’ai appris qu’en cherchant sur Internet). Cela sonne comme un titre d’une collection « développement personnel et bien-être », dommage.

    Le contenu en est pourtant fort intéressant. Linda Lê y évoque finement des écrivain(e)s qui comptent pour elle, la plupart que je connais bien pour les avoir lus et pour qui j’ai une grande dilection : Robert Walser, Louis-René des Forêts, Georges Perros, Tommasso Landolfi, Osamu Dazai, Stanislas Rodanski, Sándor Márai, Bohumil Hrabal, Louis Calaferte, Karel Capek, Stig Dagerman et Ghérasim Luca, l’une qui m’intéresse peu : Simone Weil, et trois tout à fait inconnus de moi : Juan Rodolfo Wilcock, Felisberto Hernandez et Hanokh Levin. Son livre s’achève par un hommage à Christian Bourgois à qui elle doit beaucoup.

    Au fil des pages, on croise d’autres écrivains ou penseurs. Ainsi, en ouverture du chapitre consacré à Stig Dagerman, Max Stirner : Adolescente, j’avais, sur les instances d’un aîné en délicatesse avec tous les représentants de l’ordre par lui baptisés chiens de paille, fait mes premières incursions dans les brûlots des libertaires. L’Unique et sa propriété de Max Stirner devint mon évangile, j’adoptai sa maxime : « Je mets ma cause en moi-même, moi qui aussi bien que Dieu suis le néant de tout autre, moi qui suis mon tout, moi qui suis l’Unique. »

    Cela me ramène à ma propre jeunesse où je ne jurais que par Stirner et son anarchisme individualiste. J’ai toujours, en bonne place, dans ma bibliothèque ses Œuvres complètes (L’Unique et sa propriété et autres écrits) parues en mil neuf cent soixante-douze aux Editions l’Age d’Homme. Ne sais ce que j’en penserais si je les relisais, je préfère m’en abstenir.

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    Mon état d’esprit, mon mode de vie, mes dispositions morales font de moi un bourgeois, mais je ne me sens pas à l’aise au milieu de mes pairs. Je vis dans l’anarchie. (Sándor Márai, cité par Linda Lê)

    *

    Mardi après-midi, un groupuscule occupe le trottoir en bas de la rue de la Jeanne vantant les idées du politicien Cheminade. A celle qui se précipite vers moi un tract à la main j’oppose un refus, ajoutant que Cheminade est louche.

    -Comment ça, louche ?

    -Allez lire sa page Ouiquipédia, lui dis-je.

    -Ah bon, parce que vous croyez ce qui est écrit sur Ouiquipédia, vous ? Vous êtes un croyant ?

    Se faire traiter de croyant par une disciple de Cheminade est un plaisir que je savoure jusqu’à l’Opéra où je retire une mauvaise place pour les deux spectacles de la semaine.

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  • Ce mardi matin, la pluie s’arrête juste avant que ne commence la manifestation. C’est la sixième à dire non au Tout Puissant de la République et à sa prétendue réforme des retraites. Il est dix heures, la foule est là mais le départ est différé d’une demi-heure pour permettre à celles et ceux retardés par des blocages d’arriver. J’entends dire que certain(e)s ne peuvent venir car plus d’essence dans les réservoirs. Des qui n’ont pas besoin d’essence, ce sont les lycéen(ne)s qui arrivent par grosses vagues : « Saint-Saëns résistance » « Flaubert en colère » et cætera. En revanche, peu d’étudiant(e)s sont présent(e)s, hormis les Staps, futur(e)s profs de sport, et des adhérent(e)s de l’Unef.

    Je marche derrière la bannière unitaire (comme disent les syndicats), pas loin d’une femme qui conteste l’allongement de la durée de la vie au moyen d’une pancarte où elle a écrit les noms des siens morts avant d’avoir soixante ans. Une autre propose une pétition pour mettre à la retraite anticipée un type âgé de cinquante-sept ans dont le niveau de pénibilité n’est plus supportable. Un vieux est plus radical, criant « Sarkozy au poteau ».

    L’immense cortège, après avoir pris les trois ponts, remonte la rue de la Jeanne (dite rue des Banques). Je m’arrête en haut, n’ayant pas envie de poursuivre par les boulevards jusqu’à la Préfecture, et regarde passer les troupes.

    Quand s’approchent les branlotin(e)s, la personne qui est à côté de moi me dit « Attention, on est devant une banque ». En effet se tient là une agence du Crédit du Nord. Je traverse la chaussée pour éviter d’être atteint par les œufs. Il n’en pleut guère sur cette ultime banque mais les précédentes ont été bien servies, me dit-on, et en jets de peinture également.

    -Au moins, ça va relancer les entreprises de nettoyage, entends-je alors que sans attendre la suite je m’apprête à rentrer à la maison, tandis que des gros bras de la Cégété expulsent des jeunes à écharpes sur le visage.

    Il est treize heures et la fin du défilé est encore loin.

    *

    Postant du courrier rue de la Jeanne dans l’après-midi, je constate qu’effectivement les banques en ont pris plein la façade. Giclures d’œuf et explosions de peinture leur donnent un aspect un peu négligé.

    Il y en a eu pour tout le monde : Crédit Agricole, Caisse d’Epargne, Béhennepé, Bred, Crédit Lyonnais, Crédit Mutuel, Barclays, Crédit Foncier et autres. Une faveur pour la Société Générale : elle a été décorée d’un grand cœur avec à l’intérieur le nom de Kerviel.

    Un qui s’est fait remarquer aussi dans cette rue, c’est le marchand de lunettes Afflelou. Sa publicité démago « Partez sans payer » a été entourée d’un cercle de peinture verte. Plus qu’à nettoyer sa vitrine, l’incitateur à la délinquance.

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  • La semaine dernière, j’achète au marché des Emmurées, dans l’édition de poche Points Seuil, les Carnets d’un vieil amoureux de Marcel Mathiot. Marcel Mathiot fut instituteur et eut une vie amoureuse et sexuelle des plus intenses jusqu’à la fin de sa vie. Ces carnets sont ceux des années deux mille à deux mille quatre (pendant laquelle il meurt à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans).

    Me déplait fortement que la préface en soit écrite par Philippe Delerm, lequel s’est déjà attaqué à Paul Léautaud avec son Maintenant, foutez-moi la paix. Que cet écrivain à plaisirs minuscules, dont la vie monotone est bien racontée dans l’une des chansons du fiston, s’en approprie d’autres bien plus palpitantes, c’est regrettable.

    Léautaud a connu un autre importun beaucoup plus néfaste en la personne de Pierre Perret, préfacier d’un choix de pages du Journal Littéraire publié au Mercure de France et auteur en mil neuf cent soixante-douze d’Adieu, monsieur Léautaud, livre dans lequel il prétend avoir rencontré l’écrivain de nombreuses fois à Fontenay-aux-Roses et avoir fait avec lui le tour des bouquinistes du Quartier Latin. Il n’y a évidemment aucune trace de cela dans le Journal de Léautaud. On y trouve en revanche les visites du jeune Jean-Jacques Pauvert, dix-huit ou vingt ans, plusieurs fois à la barrière, essayant d’obtenir des textes à éditer, en vain.

    *

    Dimanche matin, au Fournil de la Croix de Pierre la file d’attente est conséquente et uniquement constituée d’hommes dans la trentaine, venus acheter pain et croissants.

    -Chéri, tu pourrais m’aider quand même, c’est toujours moi qui fais tout !

    -Tu sais bien que j’suis allé acheter le pain et les croissants c’matin.

    *

    « Comme un rendez-vous », boutique de fringues de la rue Saint-Nicolas, est en liquidation totale. Comme un rendez-vous manqué.

    *

    Ce lundi, treize heures, deux laveurs de vitres s’emploient à nettoyer celles de la Caisse d’Epargne, rue de la Jeanne, maculées de jaune d’œuf, sans doute un passage récent de manifestation lycéenne.

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  • Sous mon grand parapluie noir, je me rends à la Halle aux Toiles ce samedi matin pour une nouvelle visite de la vente de livres d’Amnesty International. Moins de monde qu’hier dans la vaste salle, j’achète les Despeches de guerre et d’amour du Béarnais, une édition hors commerce à tirage limité de la maison Robert Laffont (le Béarnais, c’est le roi Henri le Quatrième) et quelques livres de poche. Je dois expliquer à l’une des dames vendeuses ce qu’est un livre de poche. Elles n’y connaissent rien, vendant des livres au profit de leur association parce que ça se vend, comme elle feraient la même chose avec n’importe quoi se vendant.

    Sorti de là, je prends le chemin du Rêve de l’Escalier. Devant la Fnaque, à deux pas du lycée Camille Saint-Saëns, des percussionnistes aident Action contre la Faim à se faire voir et entendre. Un peu plus loin, rue Guillaume-le-Conquérant, c’est la Fête du Ventre, dédiée à la goinfrerie. Aucun livre pour moi  à la bouquinerie ; je passe par le marché du Clos Saint-Marc où je m’alourdis de fruits et légumes.

    A quatorze heures, je suis devant le Palais de Justice pour la manifestation organisée par le Collectif pour la Défense des Libertés Fondamentales contre la xénophobie d’Etat et la nouvelle loi Besson votée en ce moment dans la plus grande discrétion. Une porteuse de banderole arrive et je me retrouve avec l’un des bâtons dans la main. Dans l’autre, j’ai mon parapluie, il drache sévèrement.

    Il n’y a pas de ficelle pour fixer cette banderole au garde-fou du métro. L’un se dévoue pour en acheter chez Monoprix. Quand il revient, je lâche ce truc. Tout ce qui est collectif m’agace, ainsi ces slogans que crient celles et ceux qui sont là quand approche l’autre manifestation, celle pour la défense des retraites. Le cortège remonte la rue de la Jeanne et s’arrête à notre hauteur. Yvon Miossec prend le micro et fait le point sur la situation des immigrés. La pluie a cessé.

    Quand le flot repart je m’intègre, marchant avec les premiers et premières derrière une camionnette qui diffuse des chansons de circonstance. En haut de la rue de la Jeanne, on s’arrête une nouvelle fois. Je me retourne. La rue est emplie de manifestant(e)s jusqu’au pont Boieldieu. C’est beaucoup, mais moins qu’on ne pense.

    Par le boulevard et la rue Louis-Ricard, on redescend vers l’Hôtel de Ville, fin du parcours. Sur la place sont installés une scène et les tentes des cheminots du Centre de Fret de Sotteville dont l’activité est menacée. Il est question de prises de parole, la dernière chose dont j’ai envie.

    Je m’éclipse et passe à la boulangerie. La boulangère est en train de se faire engueuler par son boulanger de mari. Il revient de la banque où on lui a dit que son billet de cinquante euros était un faux. C’est la deuxième fois que ça arrive.

    -On a cent euros dans l’cul, peste-t-il.

    Il ajoute qu’il a demandé à la banque qu’on lui redonne son billet et on n’a pas voulu.

    -J’aurais pourtant bien trouvé le moyen de le refiler à quelqu’un d’autre, conclut-il.

    *

    Dans les Despeches de guerre et d’amour du Béarnais : J’ai reçu un plaisant tour à l’église ; une vieille femme de quatre-vingts ans, m’est venu prendre la tête, et m’a baisé ; je n’en ai pas ri le premier. Demain vous dépolluerez ma bouche. (Lettre à Gabrielle d’Estrées, dix-huit décembre mil cinq cent quatre-vingt-quatorze)

    *

    La Fête du Ventre est une ancienne tradition des marchands des Halles réinventée depuis quelques années par le petit commerce rouennais. On y trouve des boutiquiers et des boutiquières de la rue où elle se déroule, d’autres qui vendent habituellement dans les marchés et deux commerçantes de la rue Saint-Romain qui proposent, l’une ses caiques, l’autre sa vaisselle en Vieux Rouen fraîchement fabriquée.

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  • Il arrive que l’on soit en avance et qu’on arrive en retard, c’est ce qui m’arrive ce vendredi matin en arrivant à neuf heures cinq à la Halle aux Toiles où Amnesty International vend des livres ce ouiquennede. Je pensais l’ouverture à neuf heures trente. Je pars donc avec un handicap et, comme le stock de livres n’est guère renouvelé depuis l’an dernier, je suis un peu pessimiste quant à ma chance de faire de bonnes découvertes.

    Je cherche attentivement. Au bout de multiples allées et venues, j’ai quand même dans mon sac un recueil de poésies de Marina Tsvétaïéva incluant Le Poème de la montagne et Le Poème de la fin en édition bilingue chez L’Age d’Homme, les Mémoires de l’Abbé de Choisy habillé en femme dans l’édition qu’en fit le défunt Maxi-Livres (ce travestissement lui servait à séduire des jeunes filles) et, publiée en fac-similé en mil neuf cent soixante-quinze par le laboratoire pharmaceutique Théraplix, une édition « hors commerce strictement réservée au corps médical » de deux textes du docteur Magnan, médecin à l’hôpital Sainte-Anne à la fin du dix-neuvième siècle : Des anomalies, des aberrations et des perversions sexuelles et Des exhibitionnistes.

    Je fais miens aussi, pour celle qui me rejoindra dimanche, deux cédés d’Angélique Ionatos, l’un où elle chante Sappho de Mytilène et l’autre où elle chante Mikis Theodorakis.

    Enfin, j’ajoute à mon butin le Guide des superstitions « pratique, anecdotique et populaire » de Pierre Canavaggio (Presses du Châtelet). Ce n’est pas que je prenne au sérieux ce genre de choses mais comme l’a dit quelqu’un dont je regrette d’avoir oublié le nom : « Il n’est pas nécessaire d’y croire pour que ça marche ».

    *

    Avant la Halle aux Toiles, passage par le Clos Saint-Marc et son marché, où cela discute des évènements actuels : on a peur de n’avoir bientôt plus d’essence et on pense les lycéens manipulés.

    *

    La conférence à laquelle je n’ai pas assisté (c’était le sept octobre à la librairie Polis) : Téléphonie mobile ou la ville augmentée par Stany Cambot (d’Echelle Inconnue). Si j’avais à m’exprimer sur le sujet, mon titre serait Téléphonie mobile ou la ville diminuée ou mieux Téléphonie mobile ou la vie diminuée.

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  • Le train est là pour m’emmener à Paris ce mercredi matin, juste en retard de vingt minutes en raison d’un problème de signalisation, retard qui sera augmenté par l’arrêt dans des gares inhabituelles à cause de la grève. A l’arrivée, la ligne Quatorze du métro, entièrement automatisée, me dépose à Châtelet d’où je gagne à pied le Quartier Latin. Il fait froid, la faute à un vent coulis.

    Quand j’arrive devant chez Boulinier, je constate que les bacs de livres sont en vrac sur le trottoir et le gérant comme perdu sur son seuil. A ses pieds, des ouvriers étalent sur le trottoir un nouvel enrobé dont chacun sait les vapeurs cancérigènes (bien entendu, ces malheureux ont la peau noire).

    Foin de Boulinier, je me rabats chez les Gibert, sans y trouver rien d’excitant. Je déjeune très tôt chez le kebabier où j’ai mes habitudes puis retourne à Châtelet. Rue des Bourbonnais, je fouille dans les bacs de Gilda dans une ambiance d’insurrection. En face, bloquant l’entrée du Lycée Professionnel Pierre Lescot, des élèves ne savent pas quoi faire de leur colère. Ils crient qu’ils ne sont pas fatigués et tapent sur des poubelles. Toujours pas de livres pour moi, mais ça s’arrange chez Mona Lisait, rue Saint-Martin. J’y achète Claude Berri rencontre Léo Castelli (Editions Renn) et Corps divins (Editions du Chêne), délicieux recueil d’œuvres de Pierre et Gilles dans lequel se côtoient, parmi bien d’autres, Vénus, Bouddha, Adam et Eve, Mercure, Saint Sébastien, Cloclo, Le Petit Communiste, Léda, Sainte Thérèse de Lisieux et Les Boules de Noël. Plaisir supplémentaire, les textes sont d’Odon Vallet. J’en prends deux de ces Corps divins, le second pour celle que je ne peux voir aujourd’hui à Paris.

    Bien chargé, je m’en vais voir à quoi ressemble l’exposition Larry Clark au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, goûtant à l’attente et à l’entassement du métro les jours de grève. Je m’en extrais avenue d’Iéna où il commence à faire moins froid.

    Kiss The Past Hello est donc, le Maire Delanoë l’a voulu, une exposition interdite aux moins de dix-huit ans, pour cause de sexe, drogue et jeu avec la mort, une faute de politicien pusillanime ayant pris conseil auprès d’avocats poltrons. On y trouve beaucoup de jeunes qui ont l’âge requis et beaucoup moins de vieux qu’à l’exposition porte-Monet du Grand Palais. Deux groupes sont en visite guidée bruyante, gênant la bonne vue des photos, surtout celles de l’époque de Tulsa aux dimensions réduites.

    Je prends les images dans l’ordre avec d’abord les photos professionnelles de Frances Clark, la mère de l’artiste, qui dans son studio réalisait des portraits de bébés et d’animaux puis les photos de Larry jeune, tirées de ses deux livres Tulsa et Teenage Lust, certaines assez terribles avec aiguille plantée dans le bras, puis celles des années quatre-vingt-dix, des séries noir et blanc dont une, ludique, consacrée aux diverses façons de se suicider, ainsi que punkPicasso, sorte d’installation où se mêlent images de la période Tulsa, disques vinyles de l’époque, faits divers tirés des journaux, lettres personnelles, dessins de ses enfants, etc., enfin dans la dernière salle, les photos faites avec de jeunes Latinos de Los Angeles, grand format et couleurs saturées. Larry Clark est doué pour transmettre les douleurs (envenimées par les injustices sociales) de l’adolescence.

    Quand je sors de là, je n’ai pas envie de connaître à nouveau la promiscuité du métro. Sous le soleil, je chemine jusqu’à la place de la Concorde puis passe par l’église de la Madeleine, dépasse la gare Saint-Lazare et m’arrête place Clichy où je prends un café en terrasse sous un soleil déclinant.

    Mon retour à Rouen est avancé pour cause de grève des trains. Celui que je prends est bondé. J’y ai une place assise, plus chanceux que celles et ceux assis dans les marches ou les couloirs et qui ne se plaignent pas.

    *

    La Sénatrice rouennaise, Catherine Morin-Desailly, après qu’elle a voté la énième loi honteuse sur l’immigration et la loi injuste sur les retraites, s’intéresse à la Culture (avec son grand Cé). Elle organise, samedi prochain, en compagnie de la Rectrice, une conférence débat intitulée Lira-t-on encore sur le papier demain ?

    Vu le choix des invités : Matthieu de Montchalin (directeur de la librairie L’Armitière), Gilles de la Porte (Président du portail Mille et Une Librairies Point Com) et Michel Lépinay (directeur de Paris Normandie), la réponse sera oui.

    *

    Jeudi matin à Rouen, une banderole flotte sur la terrasse d’une maison à pans de bois de la place Barthélemy face à l’église Saint-Maclou : « Salariés du Social en Colère ». Rue Saint-Romain, une affiche anonyme : « Démantèlement des Services Publics, Radiations abusives à Pôle Emploi, Politique d’Etat xénophobe, Stop !!! »

    *

    Ce jeudi, je choisis pour prendre un café un autre lieu que la place de la Pucelle, où Europe Un réalise ses émissions niaises sous la protection des Céhéresses, le studio ayant été encerclé par un millier de branlotin(e)s jetant des œufs.

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  • « Les Lettons crèvent d'envie d'aller dans une manifestation française », m’écrit celle qui étudie à Paris, « What's for? -The age we usually finish to work -It's ok, we agree », pourtant elle ne pourra sans doute pas être dans les rues de la capitale ce mardi après-midi avec ses ami(e)s du nord de l’Europe.

    Je suis le matin boulevard Clemenceau où l’on voit bien qu’il y aura du monde dans les rues de Rouen pour manifester contre Sarkozy et ses retraites au rabais. « Nicolas, en face de toi, c’est nous » dit une pancarte. Un moutard porte l’escargot de la décroissance sur son vélo et il y a même un chien vêtu d’une chasuble de la Céheffetécé « Oh, dis, y zont mis un machin au chien, pauv’bête. »

    La Céheffedété est devant et je l’abandonne assez vite, me postant à l’extrémité de la rue du Canuet (côté Hôtel de Ville) pour regarder passer la suite, copieuse et réchauffée par la jeunesse, peu d’étudiant(e)s mais moult lycéen(ne)s et collégien(ne)s, car les porteurs et porteuses d’appareils dentaires se sentent désormais concernés par la retraite (autre période d’appareils dentaires mais de ceux qu’on dépose la nuit dans un verre).

    A l’autre bout de la rue du Canuet, une épaisse colonne de fumée noire s’élève dans le ciel bleu. Ce sont des pneus qui brûlent, et non l’une des banques de la rue de la Jeanne, mais ces dernières se prennent des œufs, apprends-je.

    De ma petite place au soleil, je vois arriver la Banque de France et sa banderole blanche, France Trois et sa banderole bleue, l’Opéra de Rouen et sa banderole noire (des employé(e)s, pas des musicien(ne)s) et un ancien commerçant qui lorsqu’il était en activité rangeait précipitamment ses cartes postales à l’approche de la moindre manifestation. Je bats en retraite (comme on dit) quand surviennent les pompiers et leurs gros pétards, ces gens-là sont toujours prêts à mettre le feu quelque part, et redescends la rue de la Rép jusqu’à la fin du cortège.

    Une pancarte lance un avertissement « Austérité. Précarité. Ça sent le pavé ». Il faut quand même que j’aie un train ce mercredi pour aller à Paris.

    *

    L’Opéra de Rouen continue à relever le niveau : après la venue dans ses murs de France Inter et de son Fou du Roi l’été dernier, Europe Un y enregistre ce mercredi On va s’gêner de l’insupportable Laurent Ruquier.

    *

    Laurent Fabius, chef de l’agglo élargie de Rouen, dans Le Monde du dix et onze octobre deux mille dix : « J’ai choisi de m’investir localement parce que ça m’amuse, et nationalement parce que ça m’intéresse… ».

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