• « Création mondiale » vante l’Opéra de Rouen pour son « opéra de chambre tout public » L’Homme qui s’efface, musique de Pascal Charpentier sur un livret de Frédéric Roels (d’après une nouvelle de Jean Muno publiée en mil neuf cent soixante-trois), un opéra mis en scène par Frédéric Roels. Frédéric Roels est le directeur artistique et général de l’Opéra de Rouen. Autant dire que cette création mondiale entre dans la série « on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même ».

    J’y vais en métro ce mercredi et arrive bien trop tôt, les places étant numérotées ce que j’ignorais. La mienne est tout au fond près du radiateur, ici remplacé par des consoles techniques. L’histoire se passant dans une école, c’est une place de choix. Néanmoins, comme il reste beaucoup de sièges libres au moment de la fermeture des portes, je me rapproche un peu.

    Une salle de classe, des tableaux muraux, des élèves d’Epinal et un instituteur nunuche (vivant sous le joug de sa mère) qui rêve de la fille du tableau des moyens de transport, voilà ce qui nous est offert. Un jour, l’instituteur s’envole grâce à son parapluie. Après avoir croisé une fille nommée Berthe dont il ne veut pas, il s’incruste au retour dans le tableau des moyens de transport près d’Annabelle, la fille de ses rêves. Jean Muno est présenté dans le livret programme comme un écrivain discret. Je pense qu’il le restera.

    C’est Alexander Knop qui chante et joue l’instituteur et sa voix ne me sied pas. Je  me laisse un peu séduire par celles d’Elisabeth Mouzon (Berthe) et d’Elodie Kimmel (Annabelle). Quant à la musique de Pascal Charpentier (jouée par l’Ensemble Musiques Nouvelles), elle s’inscrit parfaitement dans le début du siècle (le vingtième, pas l’actuel). En mil neuf cent onze, elle aurait fait son effet, anticipant L’Enfant et les sortilèges de Maurice Ravel. En deux mille onze, elle a un siècle de retard.

    A l’issue, je m’efface sans attendre le retour des interprètes avec qui, ce soir, on peut causer. Une heure quinze sans entracte, je ne risque pas de manquer de moyen de transport pour rentrer, juste à attendre neuf minutes qu’arrive le prochain métro.

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    L’écrivain belge Jean Muno est mort le six avril mil neuf cent quatre-vingt-huit d’une tumeur du nerf optique. Rien que d’écrire ça, j’ai mal aux yeux.

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    De retour chez moi, je poursuis la lecture de la Correspondance Gustave Flaubert George Sand, c’est au tour de George Sand d’être énervée, le vingt-neuf novembre mil huit cent soixante-douze, écrivant à Flaubert qui vient de se fâcher avec son éditeur Michel Lévy :

    Du moment que la littérature est une marchandise, le vendeur qui l’exploite n’apprécie que le client qui l’achète, et si le client déprécie l’objet, le vendeur déclare à l’auteur que sa marchandise ne plaît pas. La république des lettres n’est qu’une foire où on vend des livres. Ne pas faire de concession à l’éditeur est notre seule vertu, gardons-la et vivons en paix, même avec lui quand il rechigne, et reconnaissons aussi que ce n’est pas lui le coupable. Il aurait du goût si le public en avait.

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    Ce Il aurait du goût si le public en avait vaut aussi pour le programmateur d’une salle de spectacle.

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    Jeudi matin, passage par le marché des Emmurées où je n’achète aucun livre. Je prends Libération à la Maison de la Presse à côté. On y trouve une entrevue d’Eric Loret avec Brigitte Fontaine. Elle conclut : « Tout le monde se révolte autour de nous, les pays arabes, musulmans et nous, on est comme des cons, on attend les élections ».

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  • Danse ce mardi soir à l’Opéra de Rouen, je suis en corbeille, un peu décentré, mais je ne vais pas me plaindre, on a fait au mieux pour moi à la billetterie. Le noir se fait dans la salle, ce qui déclenche le concours de la plus vilaine toux, sentiment d’impunité peut-être, ou crise d’angoisse. C’est dans ce chahut que Christine Lagniel s’assoit au piano. Tandis que la lumière revient doucement dans la salle et sur le plateau cerné de petiotes loupiotes, elle attaque les Pièces pour piano de Prokoviev pour Salle des pas perdus, une chorégraphie de Kader Belarbi avec trois danseuses et un danseur chargés de valises, inspirée par un poème d’Aragon Un beau soir, l’avenir s’appelle le passé, c’est alors qu’on se tourne et qu’on voit sa jeunesse, tout ce que je déteste. Je raie la nostalgie et regarde ce ballet de valises au premier degré. A l’issue, la pianiste est la plus applaudie, comme si le public regrettait de n’être pas là pour un concert.

    Point de musique en direct pour la suite, une chorégraphie du même avec deux danseurs jouant le rôle des frères Van Gogh Les Epousés, mais un enregistrement du Uri Caine Ensemble d’après l’Adagietto numéro cinq de Mahler. J’aime moins que la précédente mais elle suscite davantage d’applaudissements et c’est l’entracte.

    A la reprise, c’est Tulips (chorégraphie de Mats Ek) sur une musique de Grieg, un duo dansé par Laure Muret et Kader Belarbi « Danseur Etoile de l’Opéra national de Paris » (il l’était), très court et applaudi.

    Enfin, c’est Room, chorégraphie de Kader Belarbi, musique d’Henryk Gorecki et Arvo Pärt, pour trois danseuses et trois danseurs que j’aime moins que le reste, encore une histoire de liens qui se font et se défont.

    Ce n’est pas de la danse qui dérange. Néo-classique, elle plaît au plus grand nombre qui applaudit consciencieusement. Les interprètes ont l’air d’aimer ça. Elles et eux saluent et resaluent au-delà du raisonnable.

    Je file par la petite porte latérale et rentre dans une ambiance ramassage des ordures ménagères.

    *

    Que de titres pour Kader Belarbi : Officier des Arts et Lettres, Chevalier de l’Ordre National du Mérite et Chevalier de la Légion d’Honneur, cette dernière distinction reçue sous le règne de Sarkozy.

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    Avant de m’endormir, je lis la lettre écrite par Gustave Flaubert à George Sand dans la nuit du vingt-huit au vingt-neuf octobre mil huit cent soixante-douze, missive dans laquelle il évoque la mort récente de son ami Théophile Gautier :

    Avoir manqué l’Académie a été pour lui un véritable chagrin. Quelle faiblesse ! et comme il faut peu s’estimer ! La recherche d’un honneur quelconque me semble, d’ailleurs, un acte de modestie incompréhensible !

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  • Ce lundi après-midi, me dirigeant à pied vers l’endroit où je gare ma voiture, je m’aperçois, arrivé devant le cinéma Omnia, que j’en ai oublié la clé, demi-tour. Je démarre avec dix minutes de retard.

    Arrivé à Louviers, l’autoroute est bloquée. Un bandeau lumineux fait clignoter le mot Accident. L’embouteillage est conséquent. Deux files doivent n’en faire qu’une pour évacuer par la bretelle de la Villette, puis reprendre la voie rapide par celle du Becquet.

    Longeant l’autoroute quittée, je considère le spectacle des deux voitures pliées et éventrées autour desquelles s’activent les pompiers et les policiers, me disant que si je n’avais pas oublié ma clé, j’aurais peut-être été impliqué.

    Quand j’arrive enfin dans le village de l’Iton où je suis attendu, j’ai une bonne demi-heure de retard. De quoi inquiéter ma fille qui sait que je suis toujours en avance. Avec elle et sa propre fille, je passe une après-midi familiale.

    On se balade un peu au bord de la rivière, on mange des tartes au citron dans le jardin et je me dis en rentrant que je ne suis pas exactement fait pour ça.

    *

    Laurent le Fabuleux, le socialiste chef de l’agglo élargie de la ville de Rouen, déclare sur Bé Effe Emme Té Vé à propos de l’abstention aux cantonales : « Je suis pour que l'on rende le vote obligatoire. Le vote n'est pas simplement un droit, c'est un devoir ».

    « Une position courageuse, et que pour beaucoup d'entre nous, nous partageons. » commente la Sarko Sénatrice de Rouen, Catherine Morin-Desailly.

    Marions-les.

    *

    Si cette proposition devait un jour se concrétiser, plus jamais je ne m’approcherais d’une urne, préférant payer l’amende des désobéissants.

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    La vie mystérieuse et poétique d’autrui. Une femme en terrasse l’autre jour au téléphone :

    « J’ai rendez-vous à quatorze heures

     chez le magnétiseur. »

    *

    Dans ma ruelle, devant la maison de conte de fée qui fait rêver les passant(e)s, l’agent immobilier qui l’a vendue se réjouissant auprès d’un confrère d’avoir bien arnaquée son actuelle propriétaire:

    -Tu te rends compte : cent cinquante mille euros pour trente-quatre mètres carrés !

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  •             « France Culture, il est sept heures », ce sont ces mots qui nous réveillent dimanche matin et ainsi découvrons-nous le changement d’heure, une vraie surprise cette année. En conséquence (comme on dit à la gare Saint-Lazare), nous sommes à Bonsecours une heure plus tard que prévu.

    Le vide grenier bat déjà son plein. Même les familles à marmots ou à chiens sont là. Je slalome dans la foule à la recherche d’un éventuel livre. Celle qui m’accompagne fait de même, convoitant une paire de chaussures.

    Elle la trouve. Quant à moi, je n’ai pour me satisfaire que l’Erotica Universalis de Gilles Néret, l’épaisse iconographie publiée chez Taschen que je possède déjà.

    Nous ne quittons pas les lieux sans faire notre pèlerinage annuel sur la tombe de José-Maria de Hérédia et de ses deux filles Hélène et Louise (une petite pensée pour Marie l’absente).

    Il nous reste, de retour à Rouen par une route incertaine, à faire le tour du marché au Clos Saint-Marc puis à déjeuner dans le jardin, bientôt rejoints par le soleil (surtout ne pas y oublier une bouteille de vin vide comme la semaine dernière).

    *

    Le soir venu, elle repartie à Paris, je délaisse les résultats des élections cantonales pour la lecture de la Correspondance Gustave Flaubert George Sand y trouvant ceci sous la plume de Flaubert le quatorze novembre mil huit cent soixante et onze : Je me suis astreint à lire toutes les professions de foi des candidats au Conseil général de la Seine-Inférieure. Il y en avait bien une soixantaine, toutes émanées ou plutôt vessées par la fine fleur de la bourgeoisie, par des gens riches, bien posés, etc. etc. Eh bien, je défie qu’on soit plus ignoblement âne en cafrerie. Conclusion : il faut éclairer les classes éclairées. Commencez par la tête, c’est ce qui est le plus malade : le reste suivra.

    *

    Le pauvre Gustave est dans tous ses états, il vient de vivre l’occupation de sa maison de Croisset par les Prussiens puis la Commune de Paris. La seconde épreuve est la plus dure pour ce sympathique réactionnaire qui écrit aussi à sa « chère maître » :

    Je vaux bien 20 électeurs de Croisset ! (douze octobre de la même année)

    Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de la bêtise du bourgeois. Le rêve est en partie accompli ! Il lit les mêmes journaux et a les mêmes passions. (sept octobre de la même année)

    *

    Retour au présent, ce ouiquennede Paris Normandie titre « Allez tester la voiture électrique sur les quais ». C’est une injonction. Je ne sais si elle a été suivie d’effet, si les veaux de lecteurs se sont précipités rive gauche pour faire joujou avec une voiture branchée sur une centrale nucléaire (une opération conjointe Renault et Electricité de France).

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  • J’arrive vendredi soir, à presque dix-neuf heures, au Café du Marché place Saint-Marc. Je m’installe à l’une des tables de la terrasse où ne se trouve qu’une chaise. A côté, une longue tablée est occupée à boire une petite bière. Ce sont là des ponques comme je n’en ai pas vus autant depuis longtemps. Certains portent un ticheurte Keponteam.org. L’un a des cheveux verts qui étonnent les enfants. A d’autres tables se trouvent des habitués du lieu. Je le fréquentais ponctuellement jusqu’à ce que le cafetier juge bon d’y installer un écran plat qui diffuse en permanence une soupe musicale indigeste. Si j’y reviens ce soir, c’est pour le concert acoustique de Nono Futur. Je l’ai découvert il y a peu sur le Net. Il s’avère être le mari d’une de mes amies Effe Bé.

    Je commande un verre de vin mauvais. J’ai le temps de le boire car le concert, apprends-je, ne commencera que dans une heure. Le cafetier et sa serveuse sortent des tables et des chaises supplémentaires. D’autres ponques venus de loin arrivent, dont quelques très belles crêtes.

    Le moment venu, j’entre à la suite d’une partie des terrasseux dans ce bar qui ressemble à un couloir. Au fond, Nono Futur est prêt. Il est accompagné d’un musicien guitariste et accordéoniste et commence par une chanson où il dit qu’il aime les filles à l’enfance tragique et qui s’ouvrent les veines. Des filles, il y en a peu ce soir, trois venues avec un garçon pas ponque et deux trois autres en couple. Il semble que ces ponques n’aient pas de copines, qu’ils préfèrent leurs peutes. Ils se servent en revanche beaucoup de leur appendice pour pisser leur bière. La porte des toilettes ne cesse de s’ouvrir et se fermer tandis que Nono, imperturbable, va son chemin, liant ses chansons par une petite histoire, celle de César Hyène.

    J’aime bien ce que chante Nono Futur, mélange de subversion et d’humour, et la voix qu’il a pour ça, suis content de découvrir son répertoire personnel et de réentendre (ça faisait longtemps) le Tango de l’ennui de François Béranger et Adieu Minette de Renaud (une chanson de quand il était vivant, précise Nono)

    Nono Futur termine son concert acoustique par un énergique conseil à Michèle Alliot-Marie, David Douillet et pas mal d’autres dont lui-même. Quand je me retourne pour sortir, je constate qu’on n’est pas très nombreux dans le café. La plupart ont préféré rester sur le trottoir à picoler.

    *

    En terrasse au Son du Cor l’après-midi, lisant le Journal de Holyhead de Jonathan Swift le temps du soleil entre deux immeubles, je regarde celles et ceux qui s’emplissent la tête du vide des journaux de trottoir Copié Collé Rouen, Tendance Occident, Vingt Secondes. Ne manquent désormais à Rouen que Rétro et Direct Poubelle.

    *

    Cafés philosophiques, trottinettes pour adulte, journaux gratuits, l’arrivée à Rouen précède de peu la disparition.

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  • Un peu avant dix-sept heures ce mercredi, je suis dans la file de celles et ceux qui attendent l’entrée gratuite à la Maison Européenne de la Photographie, rue de Fourcy, dont pas mal d’étudiant(e)s dans le domaine. Le moment venu, cela va vite. Un lot de billets d’entrée est posée sur le guichet, j’en prends un au passage puis mets mon sac à la consigne.

    J’ai le temps de visiter quatre des cinq expositions, à commencer par celle consacrée à Henri Huet Vietnam qui me ramène à mon adolescence, images de guerre du temps où les journalistes suivaient les opérations de près, jusqu’à aider les militaires porteurs de brancard ou à y être tué (l’une des photos montre un religieux américain donnant l’extrême-onction à une journaliste déjà morte). Mourra également là-bas Henri Huet, l’hélicoptère dans lequel il se trouvait lors de l’invasion du Laos par les troupes sud-vietnamiennes ayant été abattu, il y a quarante ans le onze février. Sa dernière pellicule est là visible.

    Je passe aux collages de Jacques Prévert, photos détournées que je connaissais par leur reproduction dans les livres dudit. Ce sous surréalisme m’intéresse peu. Une vidéo montre l’auteur disant ses textes de cette voix métallique que je n’aime pas. Je m’éloigne rapidement pour ne plus l’entendre.

    J’arrive chez l’autre écrivain. Je connais déjà la plupart des photos autobiographiques d’Hervé Guibert. Elles me retiennent autant que ses livres, pas longtemps.

    Là où je m’attarde, c’est chez Marc Trivier dont je découvre l’existence. Sa rétrospective couvre trente années de mil neuf cent quatre-vingt à l’an dernier, tout en noir et blanc. Il est belge, né en soixante, et aime les bons artistes et les bons écrivains dont il montre des portraits naturalistes in situ face à l’objectif, ici mêlés à d’autres portraits, ceux de malades mentaux et à des images d’abattoirs. Ces têtes de veaux, de dingos et d’intellos se marient bien et me plaisent. Je commence à noter des noms : Iris Murdoch, Emil Michel Cioran, Thomas Bernhardt, Andy Warhol, John Cage, Louis-René Des Forêts, Jasper Johns, Pierre Klossowski, Robert Frank, Tadeusz Kantor, Mahmoud Darwich, Kenzaburo Oe, William Burroughs, Samuel Beckett, Michel Foucault, Nathalie Sarraute, Jorge-Luis Borges et puis je laisse tomber, eux et elles sont beaucoup, parmi qui j’élis Hans Hartung à cause de sa jambe en moins.

    Je repars sur les deux miennes. Il est temps de gagner la gare Saint-Lazare d’un coup de métro et de rentrer à Rouen où j’arrive à l’heure promise.

    *

    Jeudi, à dix-sept heures trente, photos encore avec le vernissage de la triple exposition de l’Ecole Régionale des Beaux-Arts de Rouen Chevalier-Marlot-Trémorin, j’en fait le tour, retenu uniquement par celles de Rémy Martot qui met en images les œuvres du Musée Rodin à renfort d’ombres, de reflets dans le miroir et de lumière diffuse.

    Le point commun chez les trois est le très grand format. Chaque œuvre étant protégée d’une vitre, on y voit surtout le reflet des vernisseuses et des vernisseurs dont pas mal d’élèves à la tenue extravagante.

    Bientôt tout le monde est dehors à boire et à grignoter, vin de Touraine pour moi que je sirote en regardant un personnage de Balzac discuter avec un personnage de Walter Scott.

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  • A peine parti, mercredi matin, le train direct pour Paris s’arrête sur le pont de Oissel. J’y lis la suite d’Un bon Allemand de Horst Krüger (Babel Actes Sud).

    Quand le convoi repart, le contrôleur annonce avec une petite pointe de satisfaction qu’il compte maintenant onze minutes de retard. Un ralentissement à Verneuil-Vernouillet et un nouvel arrêt à Pont-Cardinet (alors qu’on touche presque au but) améliorent la performance mais le contrôleur ne s’en fait pas le chantre. Mon pied se pose enfin sur le quai de Saint-Lazare.

    Je descends dans le métro. La ligne Trois vers Gallieni est coincée par un incident. Je change mes plans et arrive quand même faubourg Saint-Antoine avant l’ouverture de Book-Off. J’ai le temps d’un café au comptoir du Rallye, bar tabac jeux en tous genres : « Ah bonjour Nico ça va ! » « Robert, y a longtemps qu’on l’a pas vu, qu’est-ce qui devient ? » « C’est la vie, qu’est-ce que tu bois ? ». On croirait que monsieur et madame Michu tiennent l’estaminet. Non pas, ce sont deux jeunes Japonaises. Elles connaissent parfaitement leur texte.

    Chez Book-Off, je fais le tour de la littérature cependant que les employé(e)s discutent du titre en capitales du journal local.

    -C’est quoi un panaché radioactif ?

    -Mais non, pas panaché, panache, c’est le nuage qui vient du Japon.

    -Putain, c’est vrai, il va nous tomber dessus aujourd’hui.

    -Et après on pourra commander des panachés radioactifs.

    Je ne m’allège que d’un euro pour m’alourdir d’un mince opuscule: Journal de Holyhead de Jonathan Swift, publié chez Sulliver, une lecture à moi conseillée le dimanche trente et un mai deux mille neuf par Loïc Boyer.

    On n’a pas choisi le même jour pour être à Paris, lui mardi, moi mercredi, pas pu donner suite à son invitation de manger un kebab ensemble. D’ailleurs pas de kebab pour déjeuner, je ménage mes dents en optant pour le menu vapeur de Traiteur Délices, rue de la Roquette, puis à défaut de pouvoir rejoindre celle qui étudie trop à Paris (place de la Nation vingt-cinq minutes à pied, m’indique une pancarte), je me dirige vers le Marais par la rue Saint-Antoine.

    Le soleil radieux m’incite à tourner à droite vers la place des Vosges où un banc m’accueille. Jamais venu encore ici, dans ce jardin entouré de splendides bâtiments de briques. Cela ressemble à un béguinage de luxe. Pas étonnant, me dis-je, que le socialiste Jack Lang y habite.

    Les moutard(e)s qui jouent sous la surveillance de nourrices et de grands-mères dépassées s’appellent Hippolyte, Oscar, Apolline ou Jules. L’un finit par tomber dans le bassin. Il court comme un dératé, laissant une trace humide derrière lui : « Je vais dire à Manie que j’suis tombé dans l’eau ».

    Je lis pendant un bon moment puis, le soleil plongeant, je quitte les lieux, saluant au passage Marie de Rabutin Chantal, marquise de Sévigné, née ici le six février mil six cent vingt-six, et m’en vais rue Pavée chez Mona Lisait mais l’étage dédiée à la littérature est fermé pour cause d’inventaire aussi c’est dans le jardin des Francs-Bourgeois que j’attends qu’il soit l’heure d’entrer gratuitement à la Maison Européenne de la Photographie.

    *

    Michu, c’est peut-être un nom d’origine japonaise.

    *

    Inoffensif, le panache radioactif, nous serine-t-on. La plupart le comparent à un nuage qui passe et puis c’est tout.

    Tant que Fuck You Shima fuit, il durera et il n’y a pas de dose inoffensive. Je sais ça depuis l’époque où je faisais partie de l’Association de Protection contre les Rayonnements Ionisants.

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    M. Focken était notre professeur de lettres classiques. M. le professeur Focken était encore un représentant de la vieille école des hommes de culture prussiens. Un air de désarroi humaniste et d’intériorité protestante le nimbait tandis qu’il faisait son entrée en classe en proférant un timide « Heil Hitler »… (Un bon Allemand, Horst Krüger)

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  • La preuve que c’est le printemps, j’arrive ce lundi soir au Kalif alors qu’il fait encore presque jour. C’est pour Gordon Melon que je ne connais point. Le garçon qui me colle un coup de tampon à l’encre rouge n’est pas le même que les autres fois. Je comprends pourquoi en reconnaissant l’habituel un peu plus tard dans le trio de rockeurs.

    Un batteur et deux guitaristes dont l’un chanteur, ils font de la bonne musique et de la sage, même quand ils reprennent un titre des Sex Pistols. Quant à leurs textes, j’ignore ce qu’il en est. Le public aussi est sage, tout juste si certain(e)s bougent la tête. Nous applaudissons bien. La lumière se rallume à la fin et je suis déjà dehors quand les trois de Gordon Melon reviennent pour une chanson de rappel. Je ne rebrousse pas et descends par le premier Teor.

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    Mardi : contrôle technique de ma dentition et de ma voiture, moins d’inquiétudes pour la seconde que pour la première. « Elle vient de vous traiter de cas difficile », me dit mon dentiste parlant de son assistante.

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    L’anagramme est approximative mais réussie, je ne sais qui l’a trouvée, elle circule :

    MARINE LE PEN

    AMENE LE PIRE

    *

    Mardi après-midi, plein soleil sur Rouen. Entre dentiste et garagiste, je suis en terrasse au Marégraphe. Je lis Un bon Allemand en poche de chez Babel. Horst Krüger y revient sur son adolescence au temps de la prise du pouvoir par Hitler : Je suis un fils typique de ces Allemands inoffensifs qui n’ont jamais été nazis mais sans qui jamais les nazis ne seraient parvenus à leurs fins. Voilà tout le problème.

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  • Samedi vers treize heures trente, je suis en compagnie de quelques bouquinistes dans le sas du lycée Marc-Bloch à Val-de-Reuil. Devant nous, les portes automatiques s’ouvrent et se ferment sans cesse et inutilement. Pas question d’entrer avant quatorze heures, nous ont dit les dames de l’association. Certaines ont un verre à la main. C’est que l’on fête l’évènement à côté dans la cafétéria du lycée. Un écriteau indique qu’elle sert aussi de lieu de confinement. J’y aperçois des politiciens.

    Certains passent de la buvette à la culture, mettant de côté à leur profit les livres que nous n’avons pas encore le droit d’acheter. D’autres partent sans livre sous le bras, ainsi les socialistes Jean-Charles Houel et François Loncle, député, qui ressemble de plus en plus à un moine de boîte à fromage.

    Quand l’autorisation est enfin donnée, je fais le tour des nombreux casiers à livres lesquels contiennent quatre-vingt-quinze pour cent de sous littérature. Il y a forte concurrence, nombreux sont celles et ceux arrivés à quatorze heures. Les bouquinistes sont déçus. Je trouve quand même pour me plaire et pour trois euros Les Chefs-d’œuvre du Rêve, une anthologie Planète qui manquait à ma collection. Tout en payant, je demande qui étaient les acheteurs d’avant l’ouverture.

    -Oh ça, c’étaient les gens qui étaient à l’inauguration, me répond un jeune homme.

    -J’y ai vu des socialistes, lui dis-je.

    -On a envoyé des invitations à tout le monde, aux élus de droite comme de gauche.

    -Et vous trouvez normal que les élus se servent avant les électeurs, ça ne vous gêne pas, vous, Amnesty International.

    Il me répond que non, et que moi, si ça me gêne, je n’ai qu’à pas revenir l’année prochaine. Une femme à cheveux blancs, elle aussi de l’association, s’en mêle et me dit qu’elle ne veut pas se poser ce genre de question.

    Encore une belle illustration de l’un des trois mensonges inscrits dans la pierre des mairies et des assemblées où règnent ces politiciens, me dis-je en regagnant ma voiture.

    *

    Il y a deux ou trois semaines dans le métro de Paris, des affiches publicitaires à la gloire des Logis (anciennement Logis de France). On y reconnaissait la signature de Ben Vautier (dit Ben), lequel a déjà prostitué son talent autrefois pour la Fnaque. Comme slogans, tracés de son écriture appliquée :

    « Je me sens libre ici. Ben »

    « Etre chez soi ailleurs. Ben »

    Celle qui me rejoint le ouiquennede me raconte que bien vite des mains anonymes sont intervenues pour en modifier la signature en imitant parfaitement l’écriture de l’artiste :

    « Je me sens libre ici. Ben Ali »

    « Etre chez soi ailleurs. Ben Laden ».

    *

    Ben a fait aussi la publicité de l’agence immobilière Connexion sous forme de panneaux à apposer sur les appartements objets de transaction : « à vendre. Ben » et « vendu. Ben ». En se qualifiant lui-même de ce qu’il est, Ben décourage la critique. C’est un malin.

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  • Celle qui arrive de Paris vendredi après-midi, trempée par la pluie de la gare à chez moi, a quelque chose à me raconter. Dans le train, ayant envie d’aller aux toilettes et n’en trouvant pas d’ouvertes, elle s’adresse à un type qui lit Le Canard Enchaîné  vautré sur la banquette d’une voiture de première classe dont il est le seul passager:

    -Vous ne savez pas s’il y a des toilettes ouvertes quelque part dans ce train ?

    -Ah ça, mademoiselle, il faut poser la question au contrôleur, lui répond-il ironiquement.

    Elle se retourne un peu agacée et découvre qu’il s’agit d’Higelin. Elle lui dit qu’elle vient le voir en concert.

    -Vous avez des places ? lui demande-t-il.

    Oui, elle en a, ou j’en ai, plus précisément. Higelin lui souhaite de trouver des toilettes avant l’heure du concert.

    C’est en évoquant une nouvelle fois cette rencontre, sous la pluie tombant drue sur la voiture, que nous rejoignons le Théâtre du Rive Gauche à Saint-Etienne-du-Rouvray. Le concert est hors abonnement et les places non numérotées. Nous y sommes donc une heure avant l’ouverture des portes mais pas les premiers. Sur les vitres, une affichette annonce qu’à la demande de Jacques Higelin, il y aura une première partie piano voix avec une certaine Aure Felden. La pluie continuant, les arrivant(e)s s’agglutinent à l’abri de l’avancée en dépit de l’ordre d’arrivée, ce qui permet à l’ouverture aux derniers arrivés de passer avant les premiers.

    -Regarde-les, dis-je à celle qui me tient la main, ils viennent voir un concert d’Higelin et se conduisent comme de parfaits sarkozistes.

    Néanmoins, nous trouvons place à notre goût, pestant contre les responsables du théâtre. Ne pouvaient-ils pas numéroter les billets ?

    -Ça doit les faire jouir de nous faire attendre sous la pluie, me dit-elle un peu énervée.

    Je le suis aussi et encore plus quand les deux spectatrices derrière nous se mettent à parler de leur travail à voix aiguë. Je les incite à changer de conversation et bien vite le ton monte.

    -Je suis sûre que ça t’a fait du bien, me dit celle qui m’accompagne quand la paix est revenue. Les deux derrière parlent maintenant de l’amour des Cubains pour Che Guevara et les deux Castro, il vaut mieux que je ne m’en mêle pas.

    Sur scène, une fumée très Fuck You Shima précède de peu l’arrivée de l’inconnue du jour. Aure Felden est vêtue d’une ridicule robe noire à fanfreluches, elle joue mal du piano, a un mauvais accent anglais. Elle chante des chansons qui nous évitent de l’applaudir. Il y est question du monde (il va mal), de sa grand-mère (elle était gentille), du racisme (c’est pas bien), des femmes qui ont le cancer du sein (avec salut à celles présentes dans la salle et à leurs courageux compagnons) et de Paris au mois d’août (on s’y ennuie et il y fait chaud). Beaucoup applaudissent ça, mais tous deux on est contents quand elle s’en va avec sa robe à froufrous et ses baisers envoyés à tout le monde.

    -Où est-ce qu’Higelin est allée la chercher celle-là, dis-je à ma voisine de droite. Je comprends que les gens du Rive Gauche aient précisé que c’est à sa demande qu’elle chantait ce soir. Ils ne voulaient pas être tenus pour responsables.

    Il est vingt et une heures trente et Higelin va nous consoler, pensons-nous. Il est habillé comme dans le train, me dit-elle à son entrée sur scène. Hélas, nous déchantons vite (surtout moi). Ce soir, il est dans un état des plus étranges, bien différent de celui du train, surexcité, occupé à gesticuler et à soliloquer plutôt qu’à chanter, cela sous les rires complaisants de ses musiciens et d’une bonne partie du public.

    -Vous pensiez voir un chanteur, nous dit-il, vous avez un comique, ni plus doué ni moins doué que les autres comiques.

    Ce comique ne me fait pas plus rire que les autres comiques, mais celui qui derrière moi accompagne les deux folles du travail et de la dictature cubaine rit comme un veau.

    Pendant au moins une heure, Higelin ressasse sa jeunesse à coup de grosses blagues, une logorrhée qui tourne à la diarrhée. De temps en temps, il chante une chanson. Puis, soudainement, il se calme et ça devient bien. Plus un mot, il enchaîne des titres des années anciennes, au piano ou à la guitare. Pour l’un, il est accompagné par son percussionniste à tête de Michel Foucault.

    A la sortie, un spectateur handicapé en fauteuil met ça sur le dos de l’alcool dont les effets mettent un certain temps à se dissiper. J’ai plutôt l’impression qu’il s’agit d’autre chose.

    -Il doit vraiment être mal, me dit celle qui s’assoit à côté de moi dans la voiture.

    Je songe à ses précédents concerts, vus avec elle ou sans elle, bien déçu par celui-là. Irai-je au prochain, je n’en suis pas sûr.

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