• Avant d’envoyer à son acheteur un numéro datant de mil neuf cent quatre-vingt-quinze du Magazine Littéraire consacré à Cioran, vendu via Internet faute d’avoir pu le revendre aux bouquinistes du cru, « c’est invendable » disent-ils, j’en relis les lettres qu’il écrivit à l’écrivain roumain Arşavir Acterian et en extrais deux passages.

    De la première, écrite le vingt-huit août mil neuf soixante-douze :

    Je partage tes vues désabusées sur les vacances, sur cette nouvelle religion, car c’en est une, et des plus atroces. Depuis quelques années, on ne peut plus voyager en été. Impossible de trouver une chambre où que ce soit (…) Aussi ai-je mis fin à ma carrière de touriste. Je suis ici au bord de la mer, dans un lieu où il y a peu de monde, parce qu’il y fait froid et que la plage manque de sable.

    Ce lieu enchanteur, où Cioran villégiaturait souvent, c’est Dieppe. La seconde fut écrite à Paris le neuf mars mil neuf cent soixante-quinze :

    Je ne sais comment tu t’accommodes des humiliations inhérentes aux cheveux blancs. Les miens ne le sont pas encore mais ça ne saurait tarder. L’année dernière, en revenant un dimanche de la campagne, une jeune fille (17 ans) s’est levée, dans le métro, pour me céder sa place. Ce fut comme une gifle. J’ai encore des progrès à faire dans l’apprentissage de la modestie et de la résignation.

    Pas résigné, n’ayant pas mis fin à ma carrière de touriste, avec celle qui me rejoint ce samedi, je mets le cap sur la Bretagne dimanche matin pour une semaine de vagabondage.

    *

    Bizarrerie des prix demandés au marché des brocanteurs et des bouquinistes du clos Saint-Marc. Ce vendredi matin, je repère deux cédés : l’un de l’intégrale de Boby Lapointe, l’autre des Frères Jacques. Je demande au vendeur combien.

    -En principe, c’est deux euros le cédé, mais je vous fais les deux pour un euro cinquante.

    Je sors mes trois pièces de cinquante centimes et remercie.

    *

    L’après-midi, tandis qu’il pleut comme d’habitude, je lis Le Lièvre de Patagonie, les mémoires de Claude Lanzmann, au Socrate. L’une des serveuses, apercevant une revue oubliée par une cliente, s’exclame :

    -Ah, la dame a oublié son livre.

    Cela me rappelle les femmes de service des écoles maternelles où j’ai travaillé qui se demandaient l’une à l’autre, cherchant Voici ou Closer :

    -T’as pas vu mon livre ?

    Difficile après de faire confiance aux sondages indiquant le nombre de livres lus par chaque Français(e) en un an.

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  • J’entre ce jeudi après-midi dans la grande galerie de l’Ecole Supérieure d’Art et de Design Le Havre/Rouen (dite des Beaux-Arts et sise encore dans l’aître Saint-Maclou) où cela fleure le bois fraîchement scié. Une vaste structure, dont la construction a dû employer les menuisiers de la maison pendant un bon moment, permet de créer l’illusion d’une salle d’exposition dans une salle d’exposition. J’y pénètre. Alain Bublex présente là 36-Mile Drive, une vraie fausse exposition sur une fausse vraie ville d’Amérique du Nord nommée Glooscap, plan, cartes, huiles, aquarelles, etc. La pièce maîtresse est un long film faussement documentaire aux images sales. J’en regarde une partie cependant que dans mon dos l’artiste parle de son travail à une curieuse dont je ne partage pas l’enthousiasme, ayant chaque jour sous les yeux, mieux, avec la vraie fausse ville médiévo-durable où j’habite.

    Je ne sais s’il y a un faux vrai bar quelque part mais suis sûr de la réalité de la drache qui me trempe au retour.

    *

    Le triste sort des journalistes (et assimilés) rouennais : devoir attendre qu’un phénomène tendance (comme ils disent) arrive à Rouen pour pouvoir en parler. Les deux derniers : les cafés en attente (dans un bar, un quidam paie un café qu’un pauvre pourra boire plus tard) et le food truck (une camionnette itinérante délivre des burgers à l’américaine). Alors même que, je l’ai déjà écrit, lorsque un « phénomène tendance » arrive à Rouen, c’est qu’il est sur le déclin et tend vers sa fin.

    *

    Deux grandes banderoles déprimantes dans la Poste principale, rue de la Jeanne : « Bonne Fête Maman ».

    *

    Retour vers le no future à la rentrée prochaine au Cent Six avec un concert des Olivensteins reconstitués, quelques kilos en trop, débuts de calvitie, fiers de ne rien faire comme tous les retraités et pas loin d’être bon pour l’euthanasie, succès assuré dans une ville où la plupart des amateurs de musique ne jurent que par le passé.

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  • Onze ans de labeur pour Ludwig van Beethoven avant de venir à bout de son unique opéra et pas moins de trois auteurs pour le livret inspiré de Léonore ou l’amour conjugal de l’oublié Jean-Nicolas Bouilly, apprends-je en lisant le livret programme du Fidelio donné ce mercredi soir à l’Opéra de Rouen. C’est la première. Je suis à l’orchestre en Hache Neuf.

    Il s’agit d’une mise en espace. L’Orchestre est sur scène, surélevé. Les interprètes se meuvent au premier plan ou parmi les musicien(ne)s ou autour. Le décor sobre suggère la prison au moyen de portes et fenêtres à barreaux. De quoi s’agit-il ? Léonore, femme exemplaire, se déguise en Fidelio, gardien de prison, pour tenter de délivrer son mari Florestan surveillé par Rocco pour le compte du méchant Don Pizzaro (la fille de Rocco, Marzelline tombant amoureuse du travesti). La musique est du pur Beethoven, Oswald Sallaberger est à la fête et côté voix on assure, de quoi faire dire à l’entracte que c’est très bien. Un jeune homme avoue avoir eu un peu de mal au début.

    Quant à moi, c’est au commencement du deuxième acte que j’ai un peu de mal, une trop longue ouverture puis l’action qui s’enfonce dans la fosse à creuser pour y enterrer Florestan quand on l’aura exécuté me font presque décrocher, mais mon intérêt revient par la suite. Evidemment cela se terminera bien : Florestan sera sauvé par l’arrivée du ministre Don Fernando qui dégradera la méchant. Mari et femme sauteront dans les bras l’un de l’autre, ce qui nous vaudra un hymne à l’amour conjugal. Quant à la malheureuse Marzelline, elle pousse un petit cri quand elle découvre que celui qu’elle aimait est une femme mariée et puis c’est tout. Il m’aurait intéressé que les librettistes de Ludwig van développent un peu cette histoire dans l’histoire.

    Le rideau tombé, c’est un succès d’applaudissements pour les chanteurs et chanteuses, particulièrement pour Gidon Saks (le méchant Don Pizarro), Cécile Perrin (Léonore), Patrick Bolleire (Rocco) et pas assez à mon goût pour Olivia Doray (Marzelline). Y ont droit tout aussi fort le chœur accentus, le Maestro, les musicien(ne)s ainsi que les jeunes Marguerite Borie, auteure de la mise en espace, et Fabien Teigné, scénographe et costumier.

    *

    Glissé dans le livret programme, une feuille publicitaire pour le concert culinaire sportif Chef Oui Chef ! du samedi huit juin. De beaux hommes de rugby se livreront à un effeuillage tandis que les musicien(ne)s joueront des extraits des Quatre Saisons de Vivaldi, le seul air classique connu du chef cuisinier. A l’issue, quelques spectatrices et spectateurs y ayant mis le prix mangeront ce que la plupart n’auront fait que voir (et peut-être sentir). Je ne sais toujours pas qui a eu l’idée de cette facétie, mais j’ai appris de source sûre (comme on dit chez Mediapart) que les musiciens de l’Orchestre y participant sont des volontaires.

    *

    Passe, passe le temps, il n’y en a plus pour très longtemps chantait Georges Moustaki dans Il est trop tard. C’était en soixante-neuf. J’avais dix-huit ans et déjà n’étais jamais seul avec ma solitude. Il est mort cette nuit. Combien m’en reste-t-il ?

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  •             Bukowski n’avait pas grand goût pour les correspondances littéraires, comme il l’écrit en mil neuf cent soixante-cinq :

                Je pensais plutôt à une lettre qui ressemblerait à un truc comme : « Cher Paul : ouais, il a vraiment fait chaud aujourd’hui, et j’ai bu pas mal de bières. Hier, on a tiré une dent de sagesse à Martha. Les Dodgers ont perdu hier. Ils sont tout simplement incapables de mettre un seul run… »

                Et tu vois, je trouve les correspondances littéraires encore plus ennuyeuses que ça… (à Tom McNamara, le vingt-quatre avril mil neuf cent soixante-cinq)

                La sienne a été publiée en trois tomes aux Etats-Unis, le premier de son vivant en quatre-vingt-treize. Il a sans doute pensé qu’on pouvait faire exception pour lui. Loin de me sembler ennuyeuses, ses missives me réjouissent :

                Je ne sais pas trop quoi penser de ce manuel anarchiste, je ne saurais vraiment pas qui griller ou qui mettre à la place si j’avais à démolir tout le bazar. De la façon dont je vois la chose tu ne feras que remplacer une merde par une autre. On ne peut rien y faire, la machine humaine (âme, couilles, cerveau) n’est simplement pas assez solide, c’est un mauvais parti, que tu prennes des gars honnêtes ou pas… (à William Wantling, le neuf juillet mil neuf cent soixante-cinq)

                … j’étais bien trop pressé de rentrer chez moi pour tringler le cul de cette pute alcoolo aux longues jambes avec laquelle je vivais à l’époque, elle est morte maintenant, pauvre fente. (à Douglas Blazek, le quatorze juillet mil neuf cent soixante-cinq)

                Tout le monde foire sur toute la ligne jusqu’à la tombe et lorsqu’on se retrouve allongé on dit adieu au vomi, aux rouges-gorges bleus, aux virées en autocar pour aller se faire tailler une pipe à 3 dollars par une femme de chambre qui zozote et qui a un gros cul. (au même, le quinze août mil neuf cent soixante-cinq)

                Je me souviens quand j’étais gamin, j’avais 16 ou 17 ans, et je commençais à peine à faire mumuse avec des nouvelles. Un soir que je rentrais à la maison, j’ai trouvé toutes mes fringues jetées dehors sur la pelouse : manteaux, chemises, caleçons, chaussettes et nouvelles. Le vieux, sans y avoir été invité, avait fourré son nez dans un tiroir et était devenu critique littéraire. (à Steven Richmond, le quinze avril mil neuf cent soixante-six)

                Pour moi il n’y a rien d’obscène dans le sexe, ni dans les fonctions physiologiques (quoique mis ensemble ça puisse devenir bordélique de temps en temps !), la seule forme d’obscénité c’est d’écrire mal sur un sujet. (à Ann Menebroker, octobre mil neuf cent soixante-six)

                Ces années passées à bosser dans les abattoirs, les usines, les stations-service et tout le reste, ces années ne me donnent pas les moyens d’accepter l’amour du mot bien tourné… (à Carl Weissner, le dix-huit novembre mil neuf cent soixante-six)

                et merde ! écoute, tout le monde m’écrit : « pourquoi est-ce que vous n’avez pas répondu à ma lettre ? » (…) écoute, j’ai sur un rayon d’étagère une grande boite bleue à café pleine de lettres sans réponse. Ça ne signifie pas pour autant que j’aime ou n’aime pas les gens qui m’écrivent, ça veut dire que je suis bourré ou que je suis parti jouer aux courses ou que je suis malade ou pas en forme… (à John William Corrington, le trois janvier mil neuf cent soixante-huit)

                Comme lorsque Marina est venue au monde, la phrase qui a fait tilt dans ma tête à ce moment-là c’était « elle se fera probablement baiser par un marin qui n’aura même pas lu Walter De La Mare ». (au même, le même jour, parlant de sa fille)

                L’autre jour, je suis au boulot avec la gueule de bois, claqué, fatigué, malade, hébété, crasseux, fini. Et il y a ce gamin qui vient me voir et me dit : « Excusez-moi, monsieur. »

                « Ouais ? »

                « Vous êtes bien Charles Bukowski ? »

                « Ouais. »

                « Vous êtes au programme de nos cours en Littérature américaine à la fac. »

                « Humm. »

                « Je vous ai reconnu d’après votre photo. C’était dans nos cours. »

                « Ah ouais ? »

                « J’ai essayé d’emprunter quelques-uns de vos livres à la bibliothèque mais vous êtes plutôt… confidentiel. »

                J’ai rigolé. « Confidentiel ? » c’est un bien joli mot. » (à Jon et Louise Webb, le quinze juin mil neuf cent soixante-huit)

    Je cesse là. Nous n’en sommes qu’à la page cent quatre-vingt-dix-sept sur quatre cent vingt-huit de la Correspondance 1958 1994 publiée par Grasset. Le succès littéraire va s’amplifier pour Charles Bukowski et avec lui les succès féminins dont il ne sera jamais dupe.

    *

    J’ajoute quand même cet extrait d’une lettre du quinze octobre mil neuf cent soixante-dix-neuf à Hank Malone dans laquelle Buk revient sur son passage à Apostrophes le vingt-deux septembre de l’année précédente :

    Non, je n’ai pas vomi à la télé nationale en France. Je me suis juste salement soûlé, ai dit deux trois trucs, suis parti brusquement et ai sorti mon couteau devant un garde. En fait c’était un coup de bol : j’ai eu de bonnes critiques dans tous les journaux français excepté un. Avec les gens de la rue ça s’est bien passé. On est allés à Nice le lendemain, et Linda Lee et moi on était en train de se pinter à la terrasse d’un café quand 6 serveurs français nous ont fait signe, se sont alignés et se sont inclinés.

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  • Il est bien temps que je me replonge dans mes notes de lecture de la Correspondance 1958 1994 de Charles Bukowski, lesquelles datent d’avant mon séjour à New York, ville que l’écrivain n’aimait pas, ne jurant que par Los Angeles. Ce recueil de missives, que j’ai donc lu l’an dernier, est publié par Grasset. En couverture, on y voit un Bukowski ventripotent buvant de la bière couché sur les rails devant une locomotive de Musée, piètre image.

    Quelques notes choisies :

                … ce qui, évidemment, est le lot commun de tous les Américains : ils n’arrêtent pas d’y penser, ils minaudent, ils se baladent avec des photos pornos dans la poche, et pourtant ce pays est le plus puritain que tu puisses trouver au monde ! Ici, les femmes ont placé la barre trop haut et les garçons ont fini par se planquer derrière la grange avec une vache. Ce qui rend particulièrement pénibles les relations entre les garçons, les vaches et les femmes… (à Jory Sherman, sans doute en soixante et un)

                Un jour je me suis marié et ma femme a demandé le divorce parce que je ne lui ai jamais dit que je l’aimais. Comment j’aurais pu lui dire sans être obligé par la suite d’avoir avec elle des conversations sur Hollywood, le voisin, le patriotisme, la salle d’attente du coiffeur et le cul du chat ? (à John William Corrington, le vingt-trois février mil neuf cent soixante et un)

                Oui, tuer un poulet avec un marteau c’est stupide, quoique d’après ce qu’on m’a raconté je doute que cette personne fût sadique, c’était plutôt quelqu’un à mon avis qui n’avait pas les idées claires. (au même, le vingt-six novembre mil neuf cent soixante et un)

                Il est inutile d’insister, je ne quitterai pas la Ville des Anges, cet endroit foutrement chouette où les Saints se branlent dans le ciel ! (au même, le vingt-quatre décembre mil neuf cent soixante-deux)

                Ils ont tous la bougeotte, ils se mettent à parcourir le monde (voyez Ginsberg, Corso, Kaja, Burroughs, etc., etc.). Je ne sais pas trop ce que ça signifie, mais je me rangerai du côté de Faulkner qui pensait qu’il y avait largement de quoi faire juste autour de son paillasson. Cette chasse à la culture dans le monde a pour moi une trop forte odeur de Cadillac neuve. (à Jon et Louise Webb, vingt-quatre juin mil neuf cent soixante-trois)

                Mais pour avoir bien connu des profs de lettres, pour les avoir observés, pour avoir bossé dans les abattoirs, dans les biscuiteries, pour avoir fréquenté des bandits de grand chemin et des cinglés, je lui ai répondu que ça n’était pas la peine de me parler des angoisses d’un prof de lettres… que je connais la musique… correction de copies… organisation des cours… avancement selon échelon… écriture de poésie… et dans tout ça, entre deux angoisse, ils ont encore l’incroyable force de se demander s’ils sont homosexuels ou si Clayborn, qui enseigne aux deuxième année, est un blanc-bec ou pas… (à John William Corrington, le sept décembre mil neuf cent soixante-trois)

                Les enfants dehors se trémoussent, découvrant l’herbe, les mystères de la nature, la liberté, et la tyrannie des parents aussi. Mais malheureusement la jeunesse de ces enfants bénis s’évanouira, ils me ressembleront : un vieil homme qui couche ses pensées sur une feuille de thé à 4 heures de l’après-midi dans un réduit qui sent le bacon les grenouilles et le silence qui tombe en cascade… (à Jon et Louise Webb, le onze mars mil neuf cent soixante-quatre)

                En ce qui me concerne, je dois suivre ma propre voie. Si d’aventure je n’arrive pas à atteindre le firmament, il me restera toujours la crasse de mes orteils à contempler et le rêve de dormir à côté d’une jeune fille de 14 ans. (à Douglas Blazek, le douze avril mil neuf centsoixante-cinq)

                Sur ce doux rêve, je fais une pause.

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  • Avant que n’arrive celle qui vient de Paris ce samedi matin, je suis à Oissel sous le soleil. Près du Super U, sur des terrains fraîchement tondus, se tient un vide grenier assez fourni. J’y trouve notamment trois cédés de Souchon que je lui offre un peu plus tard. Les nuages arrivent mais pas menaçants. Ils ne nous empêchent pas de déjeuner au jardin.

    En fin d’après-midi, nous visitons l’exposition Nelli Palomäki à la galerie du Pôle Image cinq minutes avant sa fermeture définitive puis, passant par la rue Beauvoisine, réalisons que c’est le début de la Nuit des Musées et entrons au Muséum d’Histoire Naturelle. Transformé pour l’occasion en Centre de Loisirs, il organise une chasse au trésor et un atelier de maquillage, d’où la présence de tas de moutard(e)s. C’est la première fois, l’un comme l’autre, que nous en faisons le tour (à peine y ai-je autrefois posé le pied pour une séance de photo organisée par une qui désormais me déteste et que je méprise). Je crois me souvenir que ce lieu a été restauré, pourtant quelle vétusté. Les bestioles empaillées ont perdu leurs couleurs et sont couvertes de poussière. Je m’attarde devant l’une des vitrines consacrées aux animaux des marais, grèves et étangs et note certains noms d’oiseaux qui sont autant d’insultes pour Capitaine Haddock : bécasseau variable, bargette cendrée, chevalier aboyeur, maubèche des champs, bécasseau minute, vanneau sociable. Une maman (comme on dit) rassure son mouflet devant la vitrine du tigre :

    -N’aie pas peur, il y a une vitre.

    -Et en plus, il est mort, leur dis-je.

    Elle me jette un regard sans équivoque. Il est temps de redescendre. Je propose à celle qui m’accompagne d’aller voir le Musée de la Ferronnerie. Nous sommes si peu familiers des lieux qui nous entrons par erreur dans l’église Saint-Godard voisine où c’est messe. Rétablissant la situation, nous pénétrons dans l’ancienne église Saint-Laurent et parcourons rapidement les deux étages. Je constate une nouvelle fois que tout ce qui est technique ne m’intéresse pas. Avant de rentrer à la maison, nous prenons un kir au Bar des Fleurs et il commence à pleuvoir.

    La pluie ne cesse du dimanche, à peine passons-nous au marché pour acheter un couscous et boire une boisson chaude au café Le Clos Saint-Marc. Je profite ensuite de ce coucouningue obligé pour lui lire le début du Dictionnaire des injures québécoises trouvé l’autre semaine au vide grenier de Bonsecours. Son fou rire inextinguible est déclenché par une injure qui n’a pourtant l’air de rien : « Va péter dans les fleurs ».

    *

    De mon côté, j’ai un faible pour « Sais-tu que ton nom est dans le Dictionnaire des Erreurs ? »

    *

    Un qui aura son nom dans l’édition deux mille quatorze de ce dictionnaire, c’est Jean-Michel Bérégovoy, nommé chef de file des écolos pour les prochaines municipales rouennaises. Quand Paris Normandie lui demande son objectif, il répond : « Prendre la Mairie », ce qui se passe de commentaires.

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  • Petits drapeaux sur les vitrines des boutiques rouennaises ce vendredi, les commerçant(e)s font morose Braderie de Printemps par temps d’hiver. En me promenant dans l’actualité de la ville, j’ai l’impression que cette braderie est générale.

    Les vingt-quatre heures motonautiques sont moribondes (je ne vais pas m’en plaindre), quelques tentes dressées sur les quais, des calicots posés sans enthousiasme sur les ponts.

    Le son et lumière mélangeant Monet et Jeanne d’Arc, prévu sur la façade de la Cathédrale dès le premier juin, devra cohabiter avec un énorme échafaudage.

    L’exposition d’Impressionnistes du Musée des Beaux-Arts n’attire guère, moins de monde devant le guichet que devant la boulangerie.

    L’Armada propose la même chose que la dernière fois avec en prime un mauvais programme musical, en concert de clôture : Nolwenn Leroy.

    Laissez-aller, désenchantement, semblent être le moteur toussotant des organisateurs de ces répétitives festivités locales.

    Le seul à garder son désolant enthousiasme, c’est Jacques Tanguy, l’inépuisable guide touristique interrogé le onze mai dernier par Paris Normandie : « Sans oublier les « visites en ville pour ceux qui viennent pour la première fois à Rouen ». Avec les passages obligés : cathédrale, Vieux-Marché… Jamais deux visites ne sont pareilles avec Jacques Tanguy : « J’aime bien m’adapter aux demandes des gens ». »

    Cela fait plus de quinze ans que je l’entends passer sous mes fenêtres, je peux certifier qu’il raconte toujours la même chose.

    *

    Heureusement, nos élus municipaux et les non élus de l’agglo élargie ont eu une bonne idée pour relancer Rouen Parc à Thèmes. Un aréopage s’est rendu à l’aéroport de Boos, composé de ces sommités locales et de journalistes locaux « embedded ». Leur avion s’est posé à Dresde (Allemagne). Ce beau monde est revenu avec un cylindre de vingt-huit mètres de haut et trente-quatre mètres de diamètre dans lequel on montrera aux touristes ébahis un panorama de Rouen au temps de la Jeanne. L’artiste allemand Yadegar Asisi est chargé de la mise en œuvre. Sébastien Bailly de Grand Rouen est revenu « convaincu ». Ça coûte mais ce sera un succès. Quant à moi, je pressens la catastrophe.

    *

    La Matmut mettra des sous dans l’affaire, comme elle en met partout en Fabiusie. Il faut croire qu’elle demande trop de cotisation à ses adhérents. Je me souviens du temps (années soixante-dix) où la Maif reversait en fin d’année à ses adhérents (dont je suis) l’argent non dépensé.

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  • Je suis au Conservatoire ce mardi soir où l’Opéra de Rouen propose concert de musique contemporaine. Autour de moi, on ne parle qu’en rimes. L’un dans la file d’attente : « J’ai pris ma casquette aujourd’hui/ J’en avais pas envie/ Et puis je me suis dit/ Ça m’évitera le parapluie ». Un autre, au téléphone, dans la salle : « C’est pas au Théâtre des Arts/ C’est au Conservatouare ». Ce n’est pourtant pas la Journée de la Poaisie.

    La musique contemporaine est représentée par Thierry Pécou (compositeur et pianiste), son Ensemble Variances et son invitée Lisa Bielawa (compositrice et vocaliste). Un effort particulier est fait sur l’éclairage, mât parsemé d’ampoules qu’une dame derrière moi compare à un sapin de Noël et rampes de néons, l’une verticale, l’autre diagonale. Avec ça on peut éclairer de manière variable tout en laissant la salle dans le noir, ce qui incite certain(e)s à utiliser leur lampe de poche téléphone pour lire le programme, ce qui est énervant. Pour les musicien(ne)s c’est vêture noire, y compris pour Thierry Pécou (adieu chemise luxuriante).

    Cela commence par un solo de flûte, Gargoyles, composé par Lisa Bielawa. Il est suivi du solo de saxophone de Luciano Berrio Sequenza VIIb et de Cri selon cri (pour piano et violon) de Thierry Pécou. Lisa Bielawa chante ensuite son Incessabili Voce (pour voix, clarinette, saxophone, violon, violoncelle et piano), belle composition et belle interprétation, qui fait fuir deux spectatrices à l’issue. Lisa Bielawa est Américaine. Elle a chanté avec le Philip Glass Ensemble. Le New York Times qualifie sa musique de « recueillie, pointilliste et d’une légère aigreur harmonique ». Légère aigreur harmonique effectivement, on pourrait en dire autant des autres pièces proposées : Birimbaa/ Jaguar (pour violoncelle) de Paul Dessenne, Les Machines désirantes (pour piano, flûte, clarinette, saxophone, violon et violoncelle) de Thierry Pécou et Hymne on die Nacht (pour voix et ensemble) de Claude Vivier.

    Quelques-un(e)s partent vite à la fin mais la plupart applaudissent fort, dont moi-même. Dehors il pleut. J’en connais un qui a bien fait d’emporter sa casquette.

    *

    « Une touche de gastronomie, une note d’œnologie, une goutte d’ovalie et une dose de musique pour une rencontre entre maestros de la baguette, du ballon, du « french-flair » et du piano. Imaginez la préparation d’un plat en direct sur la scène de l’Opéra, la sélection du vin, le choix d’une musique… et une 3ème mi-temps de rêve. », c’est en ces termes que l’Opéra de Rouen invite à une soirée exceptionnelle autour du rugby, de la musique, de la gastronomie et de l'œnologie, Chef, oui chef !, le samedi huit juin à dix-neuf heures, un parfait exemple de confusion des genres, révélateur de la confusion mentale de l’époque.

    Dans ce gloubi-boulga, un membre du jury de l’émission culturelle MasterChef, un journaliste gastronomique, un animateur de la radio éducative Béhéfème, un baryton ex-rugbyman, des invités surprise rugbymen internationaux et les musicien(ne)s de l’Opéra de Rouen (être musicien(ne) et être obligé(e) de participer à cette bouffonnerie !).

    Pour vingt euros : concert et dégustation de vin. Pour cent cinquante euros : concert et repas de gala sur scène avec les « personnalités » agrémenté d’intermèdes musicaux et sportifs (Ah, pouvoir chanter Il est des nôtres avec Oswald !)

    Cette manifestation est placée sous le haut patronage du Ministère des Sports (Fourneyron : Ministre des Sports, Désastre de la Culture).

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  • Le train se traîne qui me mène à Paris ce lundi et ce n’est pas pour me déplaire, j’ai tout mon temps (comme on dit). J’y lis Festivus festivus, les entretiens de Philippe Muray avec sa courtisane Elisabeth Lévy, dans l’édition Champs Flammarion. Arrivé à Saint-Lazare, je rejoins le quartier de l’Opéra à pied et continue cette lecture captivante et énervante dans ce café que j’aime bien, au bout du passage Choiseul, et dont je note enfin le nom : La Clef des Champs, rue des Petits-Champs.

    A l’ouverture de Book-Off , je me débarrasse pour un euro dix de trois livres invendables ailleurs puis fouille un peu dans les rayonnages. Cela fait, d’un coup de métro, je vais à Bastille, où après être passé chez l’autre Book-Off, je déjeune au Rallye, le Péhemmu chinois, d’un confis de canard, pommes sautées, salade, côtes-du-rhône, en considérant le manège des deux habituées qui interrompent régulièrement leur repas pour aller perdre leur argent à un jeu télévisé de tirage permanent.

    A pied, je rejoins Châtelet Les Halles. Je bois un café chez Mac Do, assis entre un couple de quinquagénaires québécois s’inquiétant des deux bouteilles de champagne à faire passer à la frontière (je ne les fais pas profiter de mes récentes connaissances en matière d’injures du pays) et deux beurettes (comme on disait autrefois) parlant de leur vie sentimentale. L’une : « Il a changé certes mais ça reste Kevin, il m’a dit de toutes façons ça n’arrivera pas mais si ça arrive tu le sauras » (elle parle de lui couchant avec une autre). L’autre : « C’est normal que tu lui en demandes toujours plus, s’il t’en donne toujours moins. »

    Sorti de là, je vais chez Pompidou et m’attarde au niveau Cinq consacré à l’Art Moderne. Une salle y est temporairement consacrée aux dernières œuvres de Bonnard et Matisse dont j’ai lu il y a quelques mois la mutuelle correspondance que m’a offerte celle qui travaille dans cette ville où je baguenaude. Tous deux résidaient sur la Côte d’Azur à cette époque de fin de vie, pendant la Deuxième Guerre Mondiale dont ils ne se souciaient pas (Bonnard ne s’insurgeant que contre les bombardements anglais ayant touché Nice). Une vieille prof d’arts plastiques à la tignasse grise parcourt les lieux au pas de charge en hurlant des commentaires sans intérêt, « Là, c’est César, un artiste qui utilisait des objets de récupération », traînant derrière elle son troupeau de branlotin(e)s, « Allez, dépêchez-vous, on n’a plus qu’un quart heure pour visiter cet étage ». Comment font-ils pour la supporter ?

    Je passe la Seine, furète au Quartier Latin où je constate que Boulinier a ouvert une succursale dans les locaux d’un défunt concurrent. De temps à autre passe une voiture claque-sonnante chargée d’amateurs de foute agitant des drapeaux. Il semble que l’équipe du Qatar (en résidence à Paris) soit championne de France.

    C’est le bus Vingt-Sept qui me ramène vers Saint-Lazare. Je prends un café Chez Léon où la clientèle du soir est totalement pittoresque, celle d’un bistrot de campagne mélangée à de la jeunesse étudiante. L’une des patronnes revient de courses et raconte que c’est l’émeute du côté du Trocadéro. On s’y bat entre fanatiques du pousse-ballon et Céhéresses.

    *

    J’étais client du Magasin de la Vierge de Rouen jusqu’à ce qu’il s’exile au Centre Commercial des Docks. Ce lundi, cette grosse boutique et tous les autres Magasins de la Vierge en cessation de paiement soldent à cinquante pour cent et sont pris d’assaut. Le dépeçage est bien raconté sur le blog Les Rétro-Galeries de Mr Gutsy sous le titre Dignité au rabais, ou le délicieux cadavre du Virgin Megastore : «Le temps d'une matinée, oubliant Amazon, oubliant la crise, ils étaient là en chair et en os, en masse, les rats, les nécrophiles, dansant joyeusement sur les cadavres de milliers de salariés, amassant leur butin.»

    *

    Un qui aimerait être tête de liste aux prochaines municipales de Rouen : c’est Bruno Devaux et comme personne n’y pense à sa place, il se choisit lui-même, ayant (dit-il) toutes les qualités. Evidemment, ses petits camarades sarkozistes de droite et du centre ne le choisiront pas et il va encore faire la tête, Devaux.

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    Une qui ne fera pas la tête, c’est la Sénatrice Morin-Desailly. Le Douillet, ayant eu peur de se faire mal, renonce à tenter la Mairie de Rouen..

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  • Quand je sors du lit ce dimanche avant la fin de la nuit, je découvre le tapage, heureusement non perceptible depuis ma chambre, que mettent dans la rue l’un des voisins d’en face et ses invité(e)s : filles qui gloussent, garçons aux rires bestiaux, musique d’étable, tous les mégots jetés par les fenêtres devant ma porte. Je plains les proches voisins, me douche, prends un grand bol de café, mets ma veste d’hiver et sors. À mon programme : cinq vide greniers mais le ciel est chargé de nuages noirs et je me demande si.

    Dans l’île Lacroix, on déballe doucement aussi monté-je directement à Mont-Saint-Aignan chez les bourgeois(es) du Village où je fais quelques affaires côté livres : Le Lièvre de Patagonie, les Mémoires de Claude Lanzmann publiés par Gallimard, et Le Convoi du 24 janvier de Charlotte Delbo aux Editions de Minuit. Point de cédés en revanche, bien qu’une vendeuse m’ait proposé La Traviata « Vous qui aimez la musique classique ». C’est que du Village provient une partie du public de l’Opéra, mais on y trouve aussi du populaire comme cette dame qui se plaint du désordre mis par la clientèle dans ses frusques pour bébé en ces termes : « Ils passent leur temps à bourriner dans les affaires ». Du côté du ciel, ça tient, mais tout le monde dit : « Keskiféfroi ».

    Quand j’ai fait trois ou quatre fois le tour, je reprends la voiture, redescends à Rouen et monte la côte de Bonsecours. Près de la basilique, on a déballé et là encore la chance est avec moi et quelle ! Au milieu de dizaines de livres à deux euros plus ou moins inintéressants que propose une dame, je découvre la Correspondance générale de Paul Léautaud, livre publié en mil neuf cent soixante-douze par Flammarion. Sans doute son contenu est-il le même que celui des deux tomes publiés ultérieurement par Dix/Dix-Huit mais qu’importe. Léautaud quand il fouillait chez les bouquinistes des bords de Seine et tombait sur un livre de Stendhal l’achetait systémiquement pour qu’il ne tombe pas en de mauvaises mains. J’ai ce même réflexe en ce qui le concerne. Les nuages passent toujours.

    Sans prendre le temps d’aller saluer José-Maria de Heredia et sa famille, je poursuis la route jusqu’au Mesnil-Esnard où une partie des exposant(e)s est installée dans une rue balayée par le vent glacé, de quoi avoir envie de pester et justement je trouve pour cinquante centimes, dans une autre rue, plus abritée, le Dictionnaire des injures québécoises d’Yvon Dulude et Jean-Claude Trait, publié au Québec chez Stanké. Trois gouttes d’eau affolent le monde, mais l’alerte est sans suite.

    Je vais encore plus loin, à Franqueville-Saint-Pierre, où le déballage est sur le parquigne du Super U, autrement dit en pleine froidure venteuse. Mon attention commence à fléchir. Peut-être est-ce pour cela que, malgré la présence de nombreux livres, je ne déniche pas de pépite.

    Il me reste à faire demi-tour et à redescendre (ce qui me prend du temps vu l’embouteillage). Je me gare sur le quai haut rive gauche et retourne à pied dans l’île Lacroix. Il est onze heures et demie, le vide grenier est envahi par une foule digne de la rue du Gros un samedi après-midi. Impossible de voir quoi que ce soit. Le mieux est de rentrer à la maison.

    A peine arrivé, j’attrape le balai pour faire glisser les mégots du voisin vers chez lui.

    *

    Bon, allez, je me mets au québécois : Va donc bourzaille, vlimeux, bôtpipeul, tchéqueur, vire-capot, jappeux, pisseminute, mâche-malo, boulshitteur, badlucké, utopisse, massothérapute, gérant-d’estrade, suppositoère, jaseux.

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