• Invité chez ma fille mardi soir, je fais en chemin le détour qui mène chez Détéherre, la seule bouquinerie rurale de la région. Rurale, elle ne l’est pas à moitié, perdue au bout d’une route étroite à demi inondée qui sinue entre les champs.

    On y circule peu. C’est heureux car il est impossible d’y croiser une autre voiture, sauf en deux ou trois dégagements gagnés sur les cultures. Ce mardi, ce n’est pas une mais deux voitures que je vois venir sur moi à la sortie d’un virage. Nous nous arrêtons. Le conducteur de la première voiture est un jeune type au crâne rasé. Il me fait signe de me ranger dans le champ, c’est-à-dire m’invite à m’enliser. Je lui fais comprendre que c’est impossible et l’invite à reculer, ce qu’a commencé à faire le conducteur de la deuxième voiture. Ces deux-là sont à trente mètres d’un dégagement. Je suis à cent cinquante mètres d’un autre.

    J’apprends alors que j’ai affaire à un crétin fini. Il avance brusquement sa voiture, immatriculée dans le Quatorze, jusqu’à presque toucher le pare-choc de la mienne et croise ostensiblement les bras. Je pourrais faire de même mais ce serait au risque de voir descendre cet abruti et de m’en prendre un. Je recule, le plus lentement possible, tandis que la seconde voiture redémarre pour suivre la tête de facho.

    Arrivé au dégagement, je laisse le passage, souhaitant à ce pauvre type un bon accident avant d’arriver en Basse-Normandie.

    *

    Une heure et demie plus tard, à la station service du Super U d’Igoville, je suis derrière la voiture d’un couple de quinquagénaires du Vingt-Sept. Lui tranquillement assis au volant, c’est elle qui doit emplir le réservoir, maladroite, en petit gilet blanc.

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  • Partant ce mardi matin, avant la pluie, pour le marché des pauvres de la rive gauche, j’assiste à la poursuite de l’édification des échafaudages qui se multiplient depuis quelques jours rue Saint-Romain contre les murs des bâtiments archiépiscopaux. Ça monte. Ça empiète sur la rue.

    Cependant, aux endroits stratégiques, une technique hardie donnant peu d’empiètement sur la voie publique permettra de continuer à passer en voiture et en camionnette dans cette rue virtuellement piétonnière. Hélas, il suffit à n’importe quel conducteur de déclarer à l’interphone d’une voix assurée « Bonjour, c’est Chronopost » pour se voir ouvrir le passage par un lointain agent municipal.

    Pourquoi ces échafaudages ? Il s’agit de rénover les bâtiments qui abriteront deux Musées : le Musée de l’Oeuvre où l’Eglise étalera ses richesses et l’Historial Jeanne d’Arc qui sera consacré à la Pucelle ici jugée et devenue Sainte sur le tard.

    Des échafaudages du même genre entouraient il y a quelques années le Palais de Justice, anciennement Parlement de Normandie, aux mêmes fins de rénovation. Depuis quelques jours, des affichettes apposées sur les vitres préviennent : « Attention, chutes de pierres ». C’est que déjà les corniches s’effritent.

    *

    Au bout de cette rue Saint-Romain, le passage Maurice-Lenfant qui a été privatisé par la copropriété de l’Espace Monet-Cathédrale. Ses barrières devaient être ouvertes aux heures commerçantes mais le sont de moins en moins (problèmes de serrures, paraît-il). Il n’empêche que ce sont les nettoyeurs municipaux qui assurent la propreté de cette ancienne voie publique, comme je le constate ce mardi matin.

    *

    Hier lundi, dans cette même rue, au sortir de la cour des Libraires, je croise une nouvelle fois la guide chanteuse. Plutôt que d’assommer les touristes avec des explications historiques, cette grande blonde leur chante La Vie en rose ou La Bohême d’une belle voix portant loin. Malheureusement, elle ne passe pas par ma ruelle.

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  • Samedi matin, juste au moment où je sors de chez moi retentit le premier coup de tonnerre. Que faire ? Aller ou non au vide grenier de la Sainte-Anne à Pont-de-l’Arche ? Un orage ça passe, me dis-je. Devant l’Omnia, je reçois les premières gouttes. Arrivé dans l’île Lacroix, il pleut dru et je n’y vois goutte (si je puis dire). Il fait nuit tard, la faute aux nuages. Ceux-ci sont parfois zébrés par la foudre.

    Lorsque j’arrive à destination, je me gare près de l’école. L’orage est toujours aussi fort. Je reste à l’abri dans la voiture espérant l’accalmie. Quand elle vient, il n’en continue pas moins de pleuvoir. Le ciel est complètement bouché. Nul ne circule hormis les camionnettes de pompiers et d’Heudéheffe en route pour les dégâts. Découragé, je rentre.

    Dimanche matin, la lune m’apprend que le ciel est dégagé. Je pars pour Vernon où doit se tenir un vide grenier de six cents exposant(e)s. Au bord de la route se succèdent les branches arrachées par l’orage de la veille au soir. Je me gare à l’entrée de la ville. J’y entre à pied, étonné de ne voir personne dans les rues commerçantes. Je demande à une boulangère. Elle me dit que c’est place du Monoprix. Arrivé là rien, une serveuse de bar me dit que c’est place de la Gare Routière.

    Effectivement, quelques exposant(e)s sont là, pas même une soixantaine. J’en fais le tour sans trouver quoi que ce soit. Croisant un bouquiniste du Clos Saint-Marc, j’échange quelques mots avec lui qui a fait comme moi tous ces kilomètres pour les six cents. « Un gros mensonge », me dit-il. La vendeuse d’à côté nous dit que c’est la faute du Maire, il n’a pas voulu donner l’autorisation de s’installer dans les rues de la ville. Je demande à cette dame s’il y a un autre vide grenier dans le coin. « Oui, à Bréval, à quatorze kilomètres dans les Yvelines ». Revenu à ma voiture, je cherche ce village sur ma carte routière dépenaillée, finis par le trouver mais jugeant l’affaire incertaine décide de revenir à Rouen.

    *

    A l’un des bouts de l’île Lacroix, une lyre me rappelle que l’opération d’art contemporain Rouen Impressionnée bat son plein. Cette lyre est censée évoquer le cabaret du même nom qui prospérait en ce lieu il y a longtemps. D’autres œuvres sont disposées au long de la Seine, l’une installée sur je ne sais quel pont, des gouttes d’eau électroniques qui ne fonctionnent guère, des paillassons je ne sais où et un Bouddha au pied du pont Flaubert qui devait gicler mais ne le peut. Devant un tel ratage, il en est certain(e)s qui regrettent la Camille d’Arne Quinze, objet de toutes les disputes de l’édition précédente.

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  • Rouen en est à sa pénultième soirée de jeudi avec terrasses musicales, où aller ? me dis-je peu enthousiasmé par le programme. Au plus près, place de la Cathédrale, devant la Brasserie Paul où monte sur scène Askehoug. C’est de la chanson française (comme on dit), un garçon un peu trop sûr de son talent et deux musiciens l’accompagnant, « Bonjour Rouen ». Pour ma part, c’est au revoir au milieu de la deuxième chansonnette. Je rejoins la place de la Pucelle et ses nombreux bars. Là jouent The Dirty Smellers, qui font dans le ska et le reggae, musique à chapeaux, « Ça va Rouen ? ». Je reste le temps de deux morceaux et reviens près de la Cathédrale, devant le Bar de la Flèche pour The Sophia Lorenians, trio de musique funk, « Ça va Rouen ? ». Cela plaît à certaines filles et à Radio Nova. Je reste néanmoins qu’au bout.

    En rentrant, je croise rue Saint-Romain quatre filles et garçons distribuant des flayeurs pour Eblouissants Reflets, l’exposition impressionniste de Laurent le Fabuleux au Musée des Beaux-Arts

    -Il y a des entrées gratuites, me dit une petite blonde.

    -Gratuites ? J’ai entendu parler d’une entrée offerte pour une entrée payante.

    -Oui, c’est ça.

    -Ce n’est donc pas un succès, cette exposition, si vous êtes obligés de solder à moins cinquante pour cent et même d’aller chercher les éventuels visiteurs dans la rue ?

    -On ne peut pas encore le dire, me répond un garçon brun pas rasé, la durée d’ouverture est plus grande qu’il y a trois ans.

    -Oui, mais quand je passe devant le Musée je ne vois jamais de file d’attente sur l’esplanade comme c’était le cas la fois précédente.

    -Ce n’est peut-être pas à la hauteur des espérances, finit-il par me dire.

    *

    Le matin de ce jeudi, au marché du boulevard Clemenceau, un livre que nul ne me dispute : L’Institutrice. Il me rappelle le métier. Je l’achète cinq euros. L’auteur en est Bruce Morgan. C’est une bande dessinée publiée par Dynamite dans la collection Outrage de Bernard Joubert. « Qu’est-ce que tu crois ? Je t’ai fait jouir dans ma bouche exprès, parce que ça fait des semaines que j’ai envie de connaître le goût de ton foutre ! » «  Mais Valérie… tu es vicieuse. »

    J’ai connu une Valérie institutrice mais ce ne n’était pas elle. Quant à celles avec un autre prénom, elles ne lui ressemblaient pas non plus (ou alors elles cachaient bien leur jeu).

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  • Un aller en train jusqu’à Paris, ce mercredi matin, sans autre souci qu’un « maintien à quai pour quelques minutes suite à un incident technique » en gare de Mantes-la-Jolie ; lorsque j’arrive à Saint-Lazare, je prends le métro pour République. Celle qui travaille dans la capitale m’a donné envie d’aller voir la nouvelle place, dont elle fait usage pour se détendre. Un article louangeur de Libération ce mardi a renforcé ce désir. Les locaux de Libération et le bâtiment où travaille celle que je ne verrai pas sont côte à côte et proches de la place de la République, ceci expliquant cela (comme on dit).

    C’est vrai qu’elle est bien belle, la nouvelle place de la République due aux architectes Trévelo & Viger-Kohler, vaste espace dégagé propice à de nombreuses activités, agrémenté de lampadaires à l’ancienne, de bancs rustiques en bois épais et d’un pédiluve fréquenté par des moutards (ce qu’on appelait autrefois une pataugeoire). Autour de la statue centrale est le bassin à double margelle où s’assoit parfois celle à qui je pense. Tout au bout se tient le nouveau café, parallélépipède de verre au nom ridicule de Monde et Médias. De nombreux journaux d’ici et d’ailleurs y sont disponibles. J’y prends un café en terrasse (un euro quatre-vingts, prix très raisonnable pour Paris, avec sucre en provenance de l’agriculture biologique) tout en lisant Libération. Parfois, l’un des moutards se vautre dans l’eau,  puis court en braillant « Maman » vers celle qui n’y pourra rien.

    Plutôt que d’aller jusqu’à la Bastille à pied comme un manifestant solitaire, je prends la Huit et en descends à Ledru-Rollin. J’entre chez Book-Off où je fais figure de tête connue et en ressors avec quelques livres. Il est midi quand je m’assois au Rallye, le Péhému chinois. J’y déjeune d’un gros stèque tartare, frites, salade, côtes-du-rhône, café, dans le bruit de la circulation. Devant moi, un homme dans les cinquante ans et une femme plus âgée boivent une bière en jalousant Untel qui est né avec une cuillère en or dans la bouche et Telautre qui a un appartement payé par ses parents. « Y en a du monde dans c’te ville » constatent-ils de concert.

    A pied, je prends la direction du Quartier Latin croisant en chemin une fille en pleurs avec son copain. « Mes sentiments, ils sont devenus vachement amicaux mais ils sont plus vraiment amoureux » lui dit-elle. Arrivé de l’autre côté de la Seine, je farfouille dans les bacs des Gibert. Chez le jaune, un nom attire mon regard, celui de Miguel Egaña que j’ai connu professeur d’art plastique à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres d’Evreux où je faisais un stage de dix semaines il y a bien longtemps. La joie de vivre est un recueil de ses dessins dans l’esprit de Topor mais avec un trait bien à lui, livre publié chez Buchet Chastel dans la collection de Frédéric Pajak. Pour deux euros trente au lieu de quinze, il devient mien.

    Le bus Vingt-Sept m’emmène en fin d’après-midi jusqu’au Book-Off de l’Opéra puis je vais attendre mon train Chez Léon. Ce train n’existe pas plus que celui de samedi dernier, mais son remplaçant part quatre minutes plus tard que le fantôme pour lequel j’ai un billet.

    « Y a personne dans c’te ville », me dis-je à l’arrivée, un peu après vingt et une heures. Ce n’est pas tout à fait vrai : rue Saint-Nicolas, marchant d’un bon pas, porteurs de tonfas et de gilets pare-balles, patrouillent trois Céhéresses, créant un désagréable sentiment d’insécurité.

    *

    Déjà, dans la semaine, trois Céhéresses du même genre arpentaient la rue Eau-de-Robec. Je ne sais si c’est une initiative de Robert, Maire, ou si ça vient de Valls,

    *

    Ce Valls est bien vu de soixante-neuf pour cent des Français(e)s, lisais-je le matin dans Libération. Autrement dit : il pourrait être aussi bien Ministre de l’Intérieur de Sarkozy ou de la fille Le Pen.

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  •             A peine lu déjà revendu, le recueil des cinq cents aphorismes d’Henry-David Thoreau regroupés par Mille et Une Nuits sous le titre La moelle de la vie, dont je garde en souvenir, tandis que se succèdent les orages ce mardi, une poignée :

    Lisez d’abord les meilleurs livres, de peur de ne les lire jamais.

    Qui entend les poissons quand ils pleurent ?

    Avant la découverte de l’imprimerie, un siècle était égal à mille ans.

    La plupart des hommes se sentiraient insultés si on leur proposait de les employer à jeter des pierres par-dessus un mur, puis de les jeter dans l’autre sens, dans le but de gagner leur salaire. Mais aujourd’hui bon nombre ne sont pas mieux employés.

    Je ne parlerai pas autant de moi s’il se trouvait quelqu’un d’autre que je connusse aussi bien.

    La majorité des hommes mènent une vie de tranquille désespoir.

    Nos maisons sont des biens si pesants que nous y sommes davantage emprisonnés qu’hébergés.

    Tous les livres ne sont pas aussi stupides et ennuyeux que leurs lecteurs.

    Si je ne suis pas moi, qui le sera ?

    Bien claquants ces orages et déversant des paquets d’eau, mais pas foutus de faire baisser la température.

    *

    Histoire havraise en deux épisodes :

    Mardi seize juillet, suite à une décision de justice, quatre-vingts Roms, dont quarante-six enfants, sont chassés par la Police du terrain où ils étaient installés depuis neuf mois dans le quartier de l’Eure (une caserne de pompiers doit y être édifiée). L’Evêque du lieu, Jean-Luc Brunin, s’indigne : « Attention, ne tournons pas le dos à la fraternité, ce n’est pas parce qu’on va exclure les autres, que les choses iront mieux. »

    Lundi vingt-deux juillet, certains de ces Roms s’étant installés avec leurs tentes sur un terrain appartenant à l’Eglise, le même Brunin mandate un huissier pour faire constater l’occupation illégale.

    *

    Ce serait bien que les journalistes cessent de qualifier de « dérapage » les propos racistes de tel ou tel politicien, comme ce Bourdouleix de Cholet, Maire et Député, sorti ce lundi de l’anonymat pour avoir déclaré à propos des « gens du voyage », c'est-à-dire des Tziganes : « Hitler n’en a peut-être pas tué assez… ». Il s’agit du fond de sa pensée, pas d’une parole accidentelle.

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  • Ce samedi, me voici arpentant la rue de Vaugirard avec celle qui m’invite au restaurant. Nous passons devant le Musée du Luxembourg où d’autres font file pour voir Chagall. Je vise la rue Monsieur-le-Prince. Il est presque midi quand nous arrivons chez Tokyotori, le restaurant japonais à la chinoise où nous avons carte de fidélité. La seule table à l’ombre en terrasse est pour nous.

    Soupe, salade, sushis, sashimis, makis, vin blanc en pichet, tel est notre menu et comme on est bien ici, dans cette rue où ne passent guère de voitures, nous commandons encore du vin et d’autres makis puis des coupes de glaces, café et vanille pour elle, menthe et chocolat pour moi.

    Le jardin du Luxembourg s’impose. Nous nous y affalons sur des chaises à dossier incliné qui s’avèrent moins confortables qu’espéré. Elle a envie de s’allonger sur la pelouse mais comme nul n’y est, ce doit être interdit, lui dis-je.

    -Pourquoi ?

    -Pour ne pas donner le mauvais exemple aux Sénateurs.

    Je finis par céder et nous voici bientôt installés dans un coin tranquille mais quelques minutes plus tard un visage en uniforme se penche vers nous et nous dit de quitter l’herbe. Heureusement, deux chaises sont libres au pied de la fontaine Médicis, d’où nous observons une famille de canards. Les minuscules canetons n’hésitent pas à se jeter dans le vide d’une hauteur d’un mètre pour passer d’un bassin supérieur à un bassin inférieur. Sur la pelouse d’en face, plein de monde se prélasse jusqu’à ce qu’une escouade de gardiens à sifflet fasse dégager.

    En fin d’après-midi le métro nous emmène à Pyramide. Rue des Augustins, nous prenons une boisson fraîche avant d’entrer chez Book-Off et d’en ressortir avec des livres et un cédé. Elle m’accompagne à pied jusqu’à Saint-Lazare, Nous sommes autant fatigués l’un que l’autre quand nous nous quittons.

    J’entre dans la gare et découvre que le train pour lequel j’ai un billet, celui de dix-neuf heures vingt, n’existe pas, A l’Information, on m’apprend qu’il a été supprimé pour cause de travaux Je dois attendre vingt heures vingt. Ce n’est pas un direct, de plus jusqu’à Mantes-la-Jolie il se traîne sur une voie parallèle. Ce n’est à qu’à vingt-deux heures trente que je suis chez moi, extenué et maudissant une fois de plus la Société Nationale des Chemins de Fer Français.

    *

    Rouen. Rue de la République. Le passant et l’habitant le regrettent depuis des mois : les vide-ordures enterrés ne sont toujours pas en service. Ceux à demi installés ont même disparu. Ne restent que les coffrages en béton entourés de grilles du plus bel effet afin que nul n’y tombe.

    *

    Rouen encore. Parvis de la Cathédrale. Des écrits en blanc sur le sol :

    « C’est dans les villes les plus peuplées que l’on peut trouver la plus grande solitude. », c’est signé Jean Racine.

    « Il est peut de plaies morales que la solitude ne guérisse. », c’est signé Honoré de Balzac.

    On constate que Racine a une meilleure orthographe que Balzac.

    *

    Rouen toujours. Après le café en attente proposé dans trois établissements de la ville (rappel : tu le paies et un miséreux le boira à ta place), voici le livre en attente dans une bouquinerie (tu l’achètes et le miséreux le lira à ta place). Prochaine étape : la pipe en attente, gâterie prépayée à consommer boulevard de la Marne.

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  • Levé tôt ce samedi, je lis Les années d’Annie Ernaux dans le train de six heures neuf qui m’emmène à Paris, Folio numéro cinq mille acheté cinquante centimes au vide grenier de Saint-Pierre-de-Varengeville par celle qui doit me rejoindre à celui de la place des Fêtes à Belleville.

    Quand j’y arrive, remonté de sous la terre par un escalator long et pentu, je découvre un déballage s’étalant sur une double place autour d’un jardin public et au pied d’immeubles sans charme, beaucoup de professionnels et quelques particuliers. L’emplacement est à dix-sept euros le mètre. Cela n’incite pas la vendeuse ou le vendeur à baisser ses prix. Je comprends vite qu’il n’y aura rien pour moi ici, vais boire un café au comptoir de La Terrasse où un serveur a été transformé en sieur pipi chargé de faire payer la clientèle et les exposants du vide grenier désireux de soulager leur vessie (comme on dit).

    Comment va-t-elle faire pour me retrouver dans ce labyrinthe et cette foule? Je me le demande. Vers neuf heures et quart, je me place à un endroit stratégique, face à des vendeurs de couteaux baratineurs, et commence à m’inquiéter. Une demi-heure plus tard, elle surgit enfin du métro.

    Nous décidons d’aller sans délai à Montparnasse. France Culture, via sa page Effe Bé, m’a offert un laissez-passer pour l’exposition Ron Mueck à la Fondation Cartier. Boulevard Raspail, devant le bâtiment de Jean Nouvel, il y a déjà foule faisant file dans l’attente de l’ouverture à onze heures. Nous nous plaçons près de la pancarte des privilégiés qui entrent sans attendre. De là sont visibles deux des œuvres de Ron Mueck, vieux couple sur la plage, surdimensionné, et femme nue portant fagot, sous dimensionnée.

    A l’heure prévue nous entrons. Un jeune homme nous donne le dépliant de l’exposition et signale qu’il est interdit de photographier. Des sculptures hyperréalistes de Ron Mueck il y a peu, découvrons-nous, neuf seulement, dont un écorché de poulet géant, pour dix euros cinquante (quand on paie). Un piège à nigauds, cela tiendrait aisément dans une galerie d’art contemporain du genre Lambert ou Templon où l’entrée est libre. Nous faisons le tour, sensibles au regard tristement humain des sujets montrés. Un quart d’heure plus tard, nous sommes dehors, marchant à l’ombre vers le Quartier Latin où nous comptons déjeuner.

    *

    Les œuvres de Ron Mueck ne m’étaient pas inconnues, ayant déjà vu il a sept ou huit ans une exposition de lui au même endroit quand je faisais le stagiaire à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Mont-Saint-Aignan sous la conduite de Bernard Clarisse, professeur d’art plastique et artiste lui-même.

                Voulant savoir ce qu’il est devenu, je fais une recherche et découvre qu’il a maintenant une page Ouiquipédia, manifestement écrite par lui-même, ou sous sa dictée. « Cet article doit être wikifié »,  prévient le site.

    *

    Annie Ernaux évoquant la vie du monde à travers la sienne, c’est comme si elle parlait de moi, Louviers valant Yvetot, et mon parcours étant parallèle au sien, même milieu social, même profession, même passage par le mariage et une ville nouvelle, etc. Les années s’achèvent par Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais. Raison d’être et raison d’écrire qui sont aussi les miennes.

    Dans sa dernière liste de choses à sauver l’affiche à demi déchirée 36 15 Ulla au bas de la côte de Fleury-sur-Andelle devant laquelle je suis passé aussi.

    Egalement : la chambre d’hôtel rue Beauvoisine, à Rouen, non loin de la librairie Lepouzé où Cayatte avait tourné une scène de Mourir d’aimer.

    Tu te trompes Annie, il s’agit de la librairie Van Moé. Lepouzé, c’était rue Saint-Lo.

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  • Une chaleur qui n’est pas pour me plaire me conduit à rester à l’ombre de la halle, place Saint-Marc, ce jeudi soir, pour voir et écouter For The Hackers, groupe de quatre jeunes garçons qui font dans l’« indie rock », est-il écrit sur le programme des Terrasses du Jeudi. Ça s’écoute, bien que je ne comprenne pas davantage les paroles lorsque c’est chanté en français que lorsque c’est de l’anglais. J’entends quand même « décibel » rimer avec « si belle ». Ce qui me gave, c’est la façon dont le lideur (habillé comme s’il revenait de l’Armada, chorte long et maillot à rayures) s’adresse au public clairsemé : « On tape dans les mains ce soir Rouen, on va se dépouiller, je veux voir tout le monde taper dans ses mains ». Nul ne bouge. A ma droite, le Gonzo Cleube de la radio des Hauts de Rouen s’évertue à faire davantage de bruit que la musique, notamment quand il s’agit de commenter la performance d’un duo de fous, l’un n’est pas jeune, se lançant dans une compétition de vélos sur socles, une animation de l’association de promotion du vélocipède Guidoline. Je reste jusqu’au bout puis me dirige vers le Son du Cor, rue Eau-de-Robec.

    Je trouve place debout à l’ombre, sur le seuil de l’autre semaine, face au trio de trentenaires Older. Dès le premier morceau, on sent que c’est du sérieux, du bon rock comme il y a cinquante ans, avec un chanteur qui ne tente pas de manipuler le public. Quand il s’adresse à lui, c’est pour dire : « On n’est pas dangereux, vous pouvez vous approchez, allez j’offre un bière au premier qui bouge ». Ça marche. Le lideur de For The Hackers fait partie de ce public et j’espère qu’il en prend de la graine (comme on dit).

    Avant de retourner place Saint-Marc pour la suite, notamment La Maison Tellier, groupe vu il y a longtemps au Trianon Transatlantique, que je n’avais pas aimé et donc envie de me donner une deuxième chance des années après, je repasse par chez moi et va savoir pourquoi, manque de courage ou pas envie au fond, je ne ressors pas.

    *

    Discours récurent au Son du Cor en début d’après-midi à propos du soleil radieux chauffant l’endroit : « On peut pas se plaindre. »

    Eh bien si, je me plains, je déteste cette température élevée et peste d’entendre dire qu’il fait beau alors qu’il fait chaud.

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  • J’aime les écritures de Georges Hyvernaud. Je les ai déjà évoquées à plusieurs reprises dans ce Journal. Dernier livre de lui lu Carnets d’oflag, ouvrage publié par Le Dilettante, qui regroupe les notes qu’il prit pendant ses années de captivité, de mil neuf cent quarante à quarante-cinq, à l’aide desquelles il écrivit La Peau et les os publié en quarante-neuf.

    Hyvernaud pose sur le monde un regard d’entomologiste, pas la moindre illusion sur la nature humaine, première raison pour que je l’apprécie ; la seconde est son style. De mes notes, prises au fil de la lecture, ceci, dont ses compagnons de captivité font les frais (comme on dit) :

    Marié, deux enfants. Il m’a expliqué ses idées sur l’éducation. Quand sa fille mord son garçon, il oblige le garçon à mordre la fille. Tout le monde hurle, mais il paraît qu’après, les mioches ont compris.

    *

    Elites.

    Leurs conversations :

    -Les seins en poire et les seins en pomme,

    -Les moyens de camoufler ses bénéfices commerciaux.

    *

    Les pauvres, il n’est pas possible qu’ils s’évadent par l’esprit de leur pauvreté. Ils sont condamnés à toutes les pauvretés.

    *

    Le lit, l’escabeau, l’écuelle –mais la grande misère ne vient pas des choses. Elle vient des hommes.

    *

    « Je suis augmenté », disent-ils ingénument –confondant leur fric et leur être.

    *

    Gens Bien : lisent « pour se distraire ». Alors qu’au lieu de divertir le livre doit avertir…

    *

    L’épreuve qui devait les révéler à eux-mêmes. Mais, s’ils sont sincères, pas d’autres révélations que celle de leur pauvreté intérieure.   

    *

    Leur bonheur, quand on sait ce qu’il était, on ne s’étonne pas trop qu’ils n’aient pas eu envie de mieux le défendre.

    *

    On tentait de s’insérer dans l’histoire, et on ne faisait que s’inscrire à un parti, figurer dans un cortège ou défiler dans une section.

    *

    Les expliqueurs du monde, et leur trousseau de fausses clefs.

    *

    Les vieux regardent le ciel et prétendent que ça pourrait bien se gâter sur les midi.

    *

    Le major qui est logé dans une famille et qui prend la jeune fille de dix-huit ans sur ses genoux en disant aux parents –lesquels n’osent pas s’y opposer– que cela lui rappelle ses enfants ! 

    *

    Portraits. Tronc (capitaine C.). Une masse épaisse et obscure, d’où sortent d’hésitantes  paroles. Face boursouflée, pas de front, presque pas de regard –deux petites flaques croupissantes. Et presque pas de cerveau sans doute : on imagine quelque chose de rond, de dur, d’enfoui, de perdu comme un pépin dans une pomme.

    *

    Toute la nuit la Kommandantur a été mise à sac. Beaud. qui y a passé la nuit, revient le lendemain avec une théière, des tasses, un caleçon pour moi et des tas d’autres saletés. Les malins, ceux de la première heure, les durs de durs de la résistance, ont vite « fauché » jumelles et pistolets. La « fauche » : un des aspects les plus constants de la libération.

    *

    Toute la matinée : journalistes, photographes, prises de vue, micro. On amène une voiture pour les « actualités » : on fait monter dessus des volontaires. « Criez. Plus fort. Plus fort, bon Dieu ! » et ils crient, ils gesticulent. Ce sera : la libération du V.I.A. Comique énorme de cette figuration qui fera figure de document, en regard de notre joie grave de la veille.

    *

    Carnets d’oflag est suivi de Lettre à une petite fille que Georges Hyvernaud commença sur les routes du Mecklembourg et termina dès son retour en France, explique sa veuve Andrée Hyvernaud en avant-propos. « Etiemble a dit que c’était la plus belle lettre qu’un père ait écrite à sa fille », précise-t-elle.

    Je te donne ces pages écrites au crayon, sur un carnet sale, au soir d’une dure journée. Ce ne sont pas, je le sais, des choses de ton âge.

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