• Ce samedi, après avoir tourné à gauche à Pont-de-l’Arche, le rond rouge du soleil tentant de percer la brume matinale en ligne de mire, je passe près de la prison de Val-de-Reuil au bord de laquelle s’égaient des lapins en liberté, tourne une nouvelle fois à gauche et me gare à l’entrée de Saint-Pierre-du-Vauvray où c’est jour de vide grenier.

    La plupart des exposant(e)s pestent dans les nombreuses voitures qui stagnent sur la petite route entre le terrain de foute et la voie ferrée. Quelques-un(e)s sont déjà en place et d’emblée je déniche une caisse pleine de cédés neufs de musique classique à cinquante centimes pièce, même les coffrets, où je fais mon choix.

    Ce sera mon seul achat malgré de nombreuses allées et venues le temps que tout le monde déballe, de quoi me laisser le temps de penser à ce qui n’est plus et à la douleur que cela engendre, une douleur ravivée par chaque train qui passe, venant de Paris, allant à Rouen, s’arrêtant parfois à Val-de-Reuil, semblable à ceux dans lesquels se trouvait naguère celle qui de Paris m’a envoyé un mail hier après-midi pour me dire que je n’aurai pas de message d’elle ce matin, semblable aussi à ceux dans lesquels se trouvait antérieurement celle qui venait aussi de Paris (et même au début de Clermont-Ferrand) et dont en rentrant je trouve une lettre.

    L’une et l’autre voyageaient pour me rejoindre, mes deux jeunes amoureuses.

    Avec la première, pendant des années, nous nous sommes écrit tous les jours par lettres, jusqu’à ce que le temps nous sépare, et nous continuons à échanger des missives de façon irrégulière.

    Avec la deuxième, pendant des années, nous nous sommes écrit deux fois chaque jour par mail, et quand le temps nous a condamnés à constater la fin de notre histoire, avons continué, ce qui nous pose problème maintenant que, pour reprendre son expression, elle voit quelqu’un, et que je ne peux ignorer quand, et que cela ne me fait pas du bien.

    Dans la lettre reçue ce matin de la première, celle-ci me dit que j’ai tort de croire que c’est fini pour moi, qu’il peut y en avoir une autre, une troisième, malgré mon âge avancé, si j’« aide un peu le hasard » (ce grâce à quoi j’ai eu l’immense chance de les rencontrer l’une et l’autre).

    *

    Comme certains jours à la gare Saint-Lazare où le train pour Rouen est affiché tardivement, son message du jour sera affiché tardivement sur mon écran.

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  • Quelques gouttes de pluie lorsque je mets le pied dans la ruelle ce jeudi matin d’Ascension, pas suffisamment pour me faire renoncer aux vide greniers du jour. Les rues de la ville sont sillonnées par des voitures de la Police. Je me sens suspect. De même sur la route entre Rouen et Pont-de-l’Arche où patrouillent plusieurs véhicules de la Gendarmerie. J’arrive néanmoins sans ennui dans le bourg de bord de Seine où cette année la rue principale est coupée, ce qui ne m’arrange pas car elle mène à Martot où je veux aller ensuite. Cela générera pas mal d’embouteillages quand l’affluence se fera. Je le fais remarquer aux organisateurs à qui je demande avec insistance pourquoi une telle initiative. L’un finit par m’avouer que c’est pour installer quelques exposant(e)s dans cette rue principale afin de « faire travailler le Péhemmu ».

    A cause du temps incertain, les vendeuses et vendeurs sont en nombre restreint, j’en fais le tour deux ou trois fois sans rien trouver. Par un dédale de petites rues, je rejoins celle qui va à Martot où le déballage est également rétréci. J’y trouve néanmoins le petit ouvrage qu’a consacré le Musée des Beaux-Arts de Rouen aux œuvres de Modigliani qu’il possède.

    Rentré à Rouen, c’est à pied, longeant la Seine, que je vais à un troisième vide grenier qui se tient pour la première fois derrière le Hangar Vingt-Trois sur le terrain vague des concerts de l’Armada. Il est bien plus piteux que les deux autres. Je n’y trouve rien et note dans un coin de ma tête de n’y pas revenir, s’il y a une deuxième édition.

    Epuisé, c’est en bus Teor que je choisis de faire le chemin du retour. Je l’attends à la station du Mont-Riboudet où un déroulant lumineux me donne le programme des concerts gratuits du Printemps au Parc et des Bakayades au Grand-Quevilly (le pays de Laurent le Fabuleux où la fille Le Pen est arrivée première aux Européennes). Je ne prendrai pas cette année le métro qui mène dans cette banlieue. Cela va de Zebda à De Palmas, de quoi abrutir un peu plus la population locale.

    *

    Ce jeudi matin férié, le syndicat lycéen et le syndicat étudiant, tous deux d’obédience socialiste, appellent à une manifestation contre le résultat des Elections Européennes dont est responsable le Parti Socialiste (l’Huhemmepé l’ayant aidé). Quelques centaines de personnes font un cortège malingre dans les rues de Rouen, quatre jours après les faits. Rien de commun avec les grosses manifestations spontanées et quotidiennes de deux mille deux, où j’étais, et dont un certain nombre de participant(e)s votent maintenant pour le F-Haine qu’ils dénonçaient.

    *

    Trouvé par le physicien Etienne Klein, l’anagramme de Front National : entonnoir fatal.

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  • Lecture d’actualité, celle que je viens de faire du Journal de 1920 d’Isaac Babel, publié chez Balland en mil neuf cent quatre-vingt-onze avant le fâcheux retour des nationalismes en Europe.

    En mil neuf cent vingt, pendant le conflit russo-polonais, le jeune Babel est correspondant de guerre dans la première armée de cavalerie soviétique. Il prend des notes pour ce qui deviendra son recueil de nouvelles Cavalerie rouge, constatant que les combattants sont aussi barbares les uns que les autres, meurtres, pillages, viols, les premières victimes sont les Juifs : Tout se répète, et maintenant cette histoire Polonais-cosaques-Juifs qui se répète avec une précision extraordinaire, il n’y a que le communisme qui soit nouveau.

    Florilège :

    Jitomir, trois juin :

    … les Polonais sont entrés dans la ville et y sont restés trois jours, pogrom antijuif, ils ont coupé les barbes –ça, c’est habituel–, raflé 45 Juifs au marché, les ont emmenés aux abattoirs, tortures, langues coupées, des hurlements qui remplissaient la place. Ils ont brûlé 6 immeubles (…), le concierge dans les bras duquel une mère a jeté son bébé par une fenêtre en feu –abattus à coups de baïonnette, le curé a mis une échelle contre le mur de derrière et les a sauvés de cette façon.

    Rovno, six juin :

    Kouzitski, petite silhouette comique, vous dit votre avenir au pied levé sur des cartes à jouer, c’est un infirmier de Brodianitsy, les femmes le payaient en nature, avec des poulets rôtis ou leurs propres personnes…

    Beliov, onze juillet :

    Je dîne chez Mudrick, toujours la même chanson, les Juifs sont ruinés, la perplexité, ils attendaient le pouvoir des soviets comme des libérateurs, et tout à coup des cris, des cravaches, sales youpins.

    Beliov, treize juillet :

    C’est mon anniversaire. J’ai vingt-six ans. Je pense à la maison, à mon travail, ma vie passe vite. Pas de manuscrits. Cafard lourd, il faut que je le surmonte. J’écris mon journal, ce sera une chose intéressante.

    Boratine, vingt-deux juillet :

    Deux fillettes jouent dans l’eau, un étrange désir, difficile à surmonter, de dire des obscénités, des mots visqueux et grossiers.

    Verba, vingt-trois juillet :

    Puis le soir, le hareng, cafard parce que je n’ai personne avec qui copuler. Prichtchepa et Genia aguichante, agaçante, ses yeux juifs, étincelants, ses grosses jambes et ses seins tendres. Prichtchepa, les mains deviennent lourdes et le regard insistant de cette femme, et son imbécile de mari, qui nourrit dans une remise minuscule le cheval qu’on lui a donné en échange.

    Leszniow, vingt-six juillet :

    L’Ukraine est en feu. Wrangel est liquidé. Makhno se livre à des razzias dans les provinces d’Ekaterinoslav et de Poltava. De nouvelles bandes ont fait leur apparition, insurrection près de Kherson. Pourquoi se rebellent-ils, trouvent-ils la veste communiste trop serrée ?

    Laszkow, le onze août :

    Une infirmière est arrivée, comme tout cela est clair, il faut la décrire, elle est annihilée, veut repartir, elle a eu droit à tout le monde là-bas –le commandant, c’est du moins ce qu’on dit, Yakovlev et, horreur, Goussev. Elle est pitoyable, veut repartir, elle est triste, parle de façon confuse, veut me dire quelque chose et me regarde avec des yeux confiants, l’air de dire que je suis un ami, tandis que les autres, les autres sont dégueulasses. Comme on a vite fait de détruire un être humain, de l’humilier, de l’enlaidir. Elle est naïve, sotte, réceptive, (…) et cette ahurie parle de révolution…

    Adamy, le vingt et un août :

    Conversation avec Maximov, commandant de l’artillerie de la division, notre armée avance pour s’enrichir, ce n’est pas une révolution, c’est l’insurrection sauvage de la franche cosaquerie.

    Adamy, le vingt-deux août :

    Arrivée des Rouges dans un village, ils fouillent tout, font la cuisine, toute la nuit les fours sont en action, les filles des fermiers souffrent, les cris des cochons, le commissaire délivre des reçus. Malheureux Galiciens.

    *

    En mil neuf cent trente-neuf, Isaac Babel sera dénoncé par le mari d’une ancienne maîtresse pour avoir tenu en privé des propos antistaliniens. Emprisonné, sûrement torturé, il avouera et sera fusillé secrètement le vingt-sept janvier mil neuf cent quarante.

    *

    Le carnet original du Journal de 1920 a été retrouvé par hasard en Ukraine et restitué en mil neuf cent cinquante-cinq à la dernière femme de Babel, Antonina Nikolaevna Pirojkova, qui s’est chargée de décrypter le texte rédigé à la mine de plomb d’une écriture minuscule.

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  • Ecoutant l’autre samedi sur France Culture, l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut dont le thème est le don d’organes et l’invitée Maylis de Kérangal pour son roman Réparer les vivants, je constate une nouvelle fois qu’une question n’est jamais posée, celle qui m’a conduit à m’inscrire au Registre National des Refus de Dons d'Organes, il y a un certain nombre d‘années (c’était au temps du Minitel).

    A qui échoirait mon cœur ?

    En ces années quatre-vingt-dix j’avais déjà peur que ce soit à un électeur du Front National, d’où mon refus.

    Au fil du temps, cette probabilité n’a fait que s’accentuer. Je ne risque donc pas de changer d’avis, mais peut-être que la question ne se pose plus, mon cœur ayant avec l’âge atteint la péremption.

    *

    Résultat passé inaperçu de l’Election Européenne dans le Nord-Ouest, celui de la liste du Hennepéha, conduite par Christine Poupin, porte-parole nationale : zéro virgule cinq.

    *

    Nouveau nom pour mon pain quotidien acheté chez Robergeot, rue du Général-Leclerc : le Bâtard est devenu le Parisien.

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  • La seule élection pour laquelle je n’envisage pas de m’abstenir, c’est l’européenne. Cela ne signifie pas que je suis content d’y voter. Pour ça, il faudrait que j’aie le choix entre des listes internationales et non pas entre des listes tricolores de régions découpées à la hache. Il faudrait aussi qu’il y ait une liste dont les idées me conviennent tout à fait, ce qui est loin d’être le cas.

    Comme je ne veux pas que ma voix aille se perdre sur une liste qui n’aura pas d’élu(e)s, autrement dit de monter dans un car pour Bruxelles qui n’irait pas plus loin que Valenciennes ou même Amiens, j’élimine d’office les listes qui feront moins de cinq pour cent et parmi celles qui restent retient la moins pire : Europe Ecologie.

    Et donc ce dimanche matin, quoique n’ayant pas envie de faire le trajet Rouen Bruxelles assis entre Cécile Duflot et Jean-Vincent Placé avec dans le fond du car les autres dirigeant(e)s du Mouvement chantant en chœur des chansons vertes, c’est ce bulletin que je glisse dans l’urne, à huit heures et demie, au bureau de vote numéro quatre du lycée Camille-Saint-Saëns, où je suis le seul votant.

    En fin de matinée arrive celle venue de Paris pour voter. Je lui demande pour qui. Elle a choisi l’une des listes qui n’aura pas d’élu(e).

    *

    Pourtant presque renoncé à mon choix, vendredi dernier, lorsque j’ai entendu sur France Cul des extraits du vrai faux procès public de Daniel Cohn-Bendit organisé par ces rigolos d’Ecolos, dernier exemple du genre de pitreries dont ils sont coutumiers et qui me les rendent insupportables.

    *

    Dimanche soir, ce sont les résultats, catastrophiques comme il était prévu. Encore plus dans cette foutue région où je dois voter, incluant la Picardie et le Nord Pas-de-Calais. La liste de la fille Le Pen fait plus de trente-trois pour cent et elle rafle la moitié des sièges. Celle des Ecolos un peu plus de sept pour cent, une élue : Karima Delli.

    *

    D’Alain Bosquet, Pluie, lu par Philippe Meyer ce lundi matin dans sa chronique de France Culture :

    Il pleut sur

    Barcelone et l'Europe s'étrangle comme un kilo de fruits dans un sac trop serré.

    Il pleut sur

    Liverpool et l'Europe est pourrie comme un bateau rongé par un peuple de rats.

    Il pleut sur

    Magdebourg et l'Europe s'enferme comme le cancéreux pour se pendre au plafond.

    Il pleut sur

    Bucarest et l'Europe s'exile comme un ruisseau qui n'ira pas jusqu'à la mer.

    Il pleut sur

    Copenhague et les princes d'Europe ont enterré leur crâne avec leurs propres mains.

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  • C’est dans la loge Sept, en compagnie de quatre femmes de cinquante ans excessivement bavardes, que j’ai place ce samedi pour la soirée de présentation de la saison Quatorze/Quinze de l’Opéra de Rouen. A ma droite, dans la loge Cinq, se tient le jeune homme chargé de la technique, murmurant dans un micro. La scène est dans la pénombre.

    Le noir se fait dans la salle. Les musicien(ne)s s’installent derrière leurs pupitres suivi(e)s d’une jeune cheffe. Entrent en piste deux hommes sur lesquels tombe la lumière : Frédéric Roels, Directeur de la Maison, et Nicolas Mayer-Rossignol, Chef de la Région. Ce dernier y va de sa chanson, laquelle à l’avantage d’être courte mais n’échappe pas à la langue de béton :

    -Chaque représentation de l’Opéra de Rouen tutoie l’excellence, ose-t-il.

    Ils sortent et l’Orchestre se fait entendre avec un premier extrait du programme de l’année prochaine tiré des Contes d’Hoffmann d’Offenbach. Il ne m’étonne pas d’entendre que mes quatre voisines adorent Offenbach.

    Frédéric Roels revient et annonce le thème de sa programmation : Contes et légendes. Voilà qui est original et permettra le spectacle en famille, me dis-je in petto. « De tout temps, les hommes se sont raconté des histoires. » poursuit-il, formule à double sens dont il entend le premier et moi le second. Dans un rond de lumière apparaît un homme à cheveux longs grisonnants et à liquette rouge, celui que je redoutais : le conteur. Il nous narre une histoire édifiante puis va rejoindre le maître des lieux et tous deux longuement épluchent les spectacles de l’année prochaine où ne figure rien d’exceptionnel, la seule nouveauté étant l’arrivée du jazz.

    C’est plus qu’ennuyeux. Comme dans le train de mercredi, j’ai l’impression d’un interminable voyage dans un tunnel. Les intermèdes musicaux ne raniment pas mon intérêt. Ils sont tous lents. C’est une soirée à deux de tension. Le pire moment est celui où Frédéric Roels échange son rôle avec le conteur et nous dit en détail l’un des Contes de la lune vague après la pluie d’après Mizoguchi dont Xavier Dayer fera opéra.

    Une fois la danse expédiée avec des extraits filmés, je n’ai qu’un envie : déloger et me jeter sur une coupe de champagne. L’une de mes connaissances me dit s’être ennuyé pareillement mais une femme, au contraire, nous déclare que c’est la meilleure soirée de présentation de sa vie et que la pire fut celle avec Azoulaille (Hélios serait ravi d’entendre ça).

    C’est ensuite la folie habituelle de la lutte pour le petit four. Une dame dont la tête m’arrive à la poitrine me dit qu’elle veut sortir de là. « Vous avez raison, lui dis-je, ce sont les petits qui vont mourir les premiers. »

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  • Sans enthousiasme, je me dirige vers la Halle aux Toiles ce vendredi soir où l’Opéra de Rouen donne concert et bal traditionnel, lesquels sont confiés aux Musiciens de Saint-Julien dirigés par François Lazarevitch. J’y arrive le premier, ce qui est une bonne chose car la salle est organisée dans le sens de la longueur. L’Opéra a transporté là son bar. Une vieille femme s’offre une coupe de champagne (encore une que n’auront pas ses héritiers).

    A l’ouverture des portes, je trouve place au premier rang à côté de deux chaises marquées « réservé ». Derrière la scène et sur ses côtés, les vieux rideaux verts me font penser aux tristes salles des fêtes que l’on trouvait dans des villes comme Louviers. Derrière moi, on se réjouit de danser ce soir et on dit du mal d’une amie :

    -Elle est plus bavarde qu’avant Marie-Thérèse.

    -Oh la la, heureusement que je lui ai dit qu’on allait quelque part.

    Sur le livret programme, une photo des Musiciens de Saint-Julien les montrent devant un château fort, le regard extatiquement tourné vers un passé radieux, de quoi craindre le pire. Leur voyage musical ira d’une suite de branles du Poitou à la veillée du bon vieux temps.

    Un couple élégant s’assoit sur les chaises réservées. Lui est muni d’un appareil photo mais ce n’est pas un journaliste du coin. Arrivent les musiciens et les musiciennes dont une très jolie joueuse de viole de gambe à la bouche rouge et boudeuse. Si je m’ennuie, je saurai au moins où regarder, me dis-je.

    Or je ne m’ennuie pas le moins du monde. Ces musiques folkloriques bien interprétées par le quintette d’instrumentistes et parfois rehaussées par le chant de l’excellente soprano Claire Debono me plaisent fort, et que dire des prestations de l’époustouflant danseur de claquettes, le jigueur Luc Gaudreau. Me voici donc enthousiasmé, mais encore suffisamment lucide pour savoir qu’il n’y a pas place pour moi au bal qui suit.

    *

    Longtemps que l’Opéra de Rouen n’avait organisé l’un des ses concerts à la Halle aux Toiles où je n’aimais pas aller lorsque c’était régulièrement le cas, mais aujourd’hui que ne donnerais-je pour revenir à ce bon vieux temps, pour plusieurs raisons, dont une principale.

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  • Sorti du Centre Pompidou, ce mercredi après-midi, je passe chez Templon, d’abord à l’annexe où les peintures abstraites de Jean-Michel Alberola ne me siéent guère puis en face, où sont montrés les nouveaux travaux de Pierre et Gilles sur le thème du Héros, des images de garçons qui plairont aux garçons qui désirent les garçons, mais sont aussi visibles une Arielle Dombasle, en sa splendeur inentamée, dans le rôle du Fruit défendu et deux héros de la vie quotidienne ayant succombé au mariage pour tous avec derrière eux, dans son cadre, sur fond de drapeau tricolore, une tête d’Hollande hilare.

    La ligne Quatorze m’emmène vers Pyramides. Une publicité pour Bruges, Gand et Anvers y proclame : « Les Flamands osent ». Au Book-Off de l’Opéra, je ne suis guère plus chanceux qu’à l’autre, mettant néanmoins dans mon sac les Souvenirs littéraires et quelques autres de Maurice Pons, l’homme du Moulin d’Andé, près de Louviers, ville natale.

    La pluie reprend lorsque je sors de Chez Léon où j’attendais le train pour Rouen. Plus celui-ci avance, plus il fait sombre, bien que ce ne soit pas l’heure de la nuit. La buée couvre entièrement les vitres. C’est comme si on voyageait en permanence dans un tunnel.

    A l’arrivée, la mousson s’abat sur la ville, de quoi m’autoriser à prendre le métro sans payer pour me rapprocher de ma demeure. Je descends au Théâtre des Arts. Les marches de la station sont en passe d’être transformées en torrent. Toute cette eau se répand sur les rails. Dans les rues ne sont visibles ni piétons ni voitures. Je fends le déluge. A peine arrivé, un éclair zèbre l’obscurité. Il est suivi d’un tonnerre fracassant.

    *

    Jeudi matin, des affichettes sur toutes les portes de la Cathédrale de Rouen l’annonce fermée pour cause de dégâts des eaux.

    *

    De ma lecture récente des lettres de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais à Aurélie Houret de la Morinaie, cet extrait daté du onze vendémiaire an sept (dix octobre mil sept cent quatre-vingt-dix-huit) :

    Juge et rappelle-toi à la nature, et à l’ivresse des caresses religieuses dont ton corps a été l’objet de ma part, si j’ai pu, si j’ai dû, pour conserver une liaison qui me devenait détestable ; si j’ai dû dire la sottise : que j’étais vieux et elle jeune encore ! etc., etc. (…) c’est du crime d’avoir foutu avec un autre, dans le temps même où ton amant, par ivresse plus que divine, te suçait le con et le cul, comme un dévot traite l’Eucharistie ! Qui, moi ? Je devrais pardonner, me dis-tu, dissimuler ce crime affreux contre l’amour ? Non, foutre, non ! Encore aujourd’hui, je te fuirais à mille lieues, si je pouvais te soupçonner de te laisser sucer le con, lécher le cul par un autre homme que moi !

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  • De quoi est-il question dans le train de sept heures vingt-quatre qui me mène à Paris ce mercredi ? Evidemment de la bévue de la SeNeCeFe (comme écrivait Boris Vian) qui a fait construire de nouveaux AirEuxAirs trop larges, si bien qu’en conséquence (comme on dit dans cette entreprise), il va falloir raboter les quais de gare. Voulant éviter les plaisanteries à répétition, les contrôleurs ne se montrent pas.

    En attendant dix heures, je lis le Libération de la veille au Café au Faubourg. J’y côtoie un homme à cheveux blancs et à l’allure de rock star anglaise. Anglais il l’est, habitué du lieu, parlant français, et peut-être écrivain, si j’en juge par le cahier qu’il noircit d’une écriture serrée, mais je n’ose demander. A l’ouverture, j’entre au Book-Off de la Bastille et en fais le tour avec moins de succès que la semaine dernière. Une cheffe vendeuse au téléphone parle d’achats nombreux et de ventes moindres. Ce propos m’inquiète un peu.

    Un pluie dense m’oblige à attendre le bus Quatre-Vingt-Six sous le parapluie. J’en descends à Cluny et fouille sans succès dans les bacs de Gibert Joseph et de Boulinier « libraire depuis mil huit cent quarante-cinq ». Rue de la Harpe, je déjeune à l’Hostellerie de l’Oie qui Fume aux menus élaborés une fois pour toute. Au mur, un article de la presse anglaise signale cet établissement (et ses homologues de la rue) comme « cheap and ultimately cheerful », d’où peut-être la présence à la table voisine de cinq vieilles copines d’outre-Manche tout droit sorties d’un roman de David Lodge.

    La pluie est accentuée lorsque je sors. Je gagne à pied le Centre Pompidou où depuis quelques jours est visible une Rétrospective Martial Raysse. Je m’allège au vestiaire. Derrière moi, la femme qui va laisser son manteau fait une déclaration à la cantonade : « J’ai encore failli passer à l’acte ». Monté au sixième par la chenille, je laisse sur place les quarante-cinq minutes d’attente annoncées au micro, qui prennent la forme d’une imposante file sinueuse, de celles et ceux voulant voir l’exposition de petits formats signés Cartier-Bresson et me dirige vers l’entrée immédiate de l’exposition Martial Raysse, que je connais peu.

    Le néon America America, variation sur la Statue de la Liberté, accueille qui vient voir les deux cents œuvres allant de mil neuf cent soixante à deux mille quatorze.

    La première partie de la vie de l’artiste, au temps du Nouveau Réalisme, est surtout consacrée à ces néons montrés ici sous toutes les coutures par l’ingénieuse déambulation mise en place par la commissaire Catherine Grenier. Ils sont mêlés avec les peintures et assemblages aux couleurs pop. Un juke-box Wurtlitzer diffuse les Troggs, Beach Boys, Mamas and the Papas et autres groupes de cette époque que l’on nommera plus tard baba-coule. Le film Le grand départ (mil neuf cent soixante-douze) dont je ne regarde qu’une partie des soixante et onze minutes, en témoigne sur un mode ironique. Il sortit en salle en ce temps où le terme de film d’art et d’essai avait un sens. Montré ici en grand sur l’un des murs, on y voit les images surexposées d’une joyeuse bande comprenant une petite Innocence nue (qui aujourd’hui ne passerait pas la censure) se livrer à des cérémonies psychédéliques.

    Je retiens aussi Oued Laou, installation géante composé d’un palmier entouré de sable sous un dôme blanc de huit mètres de haut où est diffusée une musique de là-bas, et l’installation vidéo qui par un jeu de caméra m’inclut dans le film : Maintenant vous êtes un Martial Raysse.

    Une échappée sur les toits de Paris laisse apparaître le ciel noir dans lequel se reflètent les néons colorés.

    Dans la seconde partie de sa vie artistique, Martial Raysse se consacre surtout à la peinture, parfois sur de très grands formats, montrant des humains agglutinés ou solitaires, période moins attirante à mon goût mais pas inintéressante, suscitant en revanche l’enthousiasme de deux dames :

    -C’est extraordinaire.

    -Ah, fantastique, j’adore.

    Une autre visiteuse a un autre point de vue :

    -Ces artistes qui changent de style, ça déstabilise.

    Avant la sortie sont présentées trois sculptures traditionnelles. Ma préférée est le bronze D’une flèche mon cœur percé, jeune femme nue armée à taille étroite et jambe levée, rappelant la Diane des terrains vagues peinte façon bédé en quatre-vingt-neuf, courant nue avec ses chiens et ses couteaux.

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  • Le beau temps étant assuré ce dimanche, je mets le réveil à cinq heures et dès six heures suis au lieu-dit Le Village à Mont-Saint-Aignan, banlieue rupine de Rouen. Comme la veille à Oissel, une longue file de voitures témoigne du nombre de vendeuses et vendeurs non encore installé(e)s mais là l’organisation du vide grenier laisse à désirer. Certain(e)s se sont installé(e)s à la place d’autres qui doivent se rabattre ailleurs. Comme on est entre gens bien élevés, les discussions restent civiles. Trois policiers municipaux patrouillent cependant et cela finit par s’arranger.

    Je patrouille également, en ce lieu qui ne manque pas de livres à vendre et d’objets de toutes sortes qui intéressent autrui. Un homme s’étonne des vingt euros demandés pour une toute petite boîte qui n’a l’air de rien :

    -C’est ancien ?

    -C’était à ma mère, lui répond le vendeur, c’est au moins aussi ancien que ma mère.

    Un peu plus loin, un autre joue les grands seigneurs :

    -Je ne dénigre jamais l’objet que je veux acheter.

    On entend des choses comme :

    -J’ai acheté ça sur la Côte d’Azur.

    Une fillette de vendeuse demande s’il y aura de l’argent pour elle à la fin de la journée :

    -On verra ce qu’on gagne et selon, on te donnera des billets.

    -Des billets !

    Des billets, je n’en dépense pas, mais quelques pièces me permettent d’acheter des livres qui ne m’étaient pas indispensables, contrairement à la promesse faite à moi-même il y a quelques semaines.

    Je récidive plus tard à Franqueville-Saint-Pierre, banlieue rurale de Rouen, où le vide grenier se tient sur le parquigne d’un Super U entouré de champs verts. J’y découvre l’existence de la poubelle anti odeur pour couches de bébé, une sorte de cylindre à manivelle, dont je suis bien content de n’avoir pas l’usage.

    *

    Le Son du Cor, dimanche midi, deux filles à la table voisine. L’une raconte à l’autre qu’il y a eu bisbille avec son copain parce qu’elle n’a pas voulu l’aider à préparer son déménagement :

    -Alors je lui ai dit : « Tu veux que je te fasse bien mal ? » et je lui ai dit que j’avais embrassé un autre garçon, mais je lui ai pas dit le reste. Du coup, il s’est barré en soirée avec des copains à lui. À trois heures du matin, il m’a envoyé plein de textos : « Maintenant je sais que tu es une pourrie mais je crois que je vais pas te quitter ». Le pire, c’est que je m’en veux pas. Il m’a demandé si je m’en voulais, j’ai pas répondu.

    Elle espère que ça va s’arranger avec le déménagement puis ajoute :

    -Si j’ai pas de remord, je crois que c’est parce que lui aussi l’a fait il y a trois mois.

    Sa copine lui dit qu’elle vient de mettre le doigt dans un engrenage, qu’il ne va pas se gêner pour recommencer avec une autre maintenant.

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