• A Paris, croisant un écrivain fort connu (ou son courageux sosie)

    Je suis à Paris ce mercredi onze septembre deux mille treize, le jour du quarantième anniversaire du coup d’état militaire de Pinochet au Chili qui est aussi celui des quarante ans de ma première rentrée d’enseignant. Cela se passait au collège de La Saussaye dans l’Eure. J’allais être chargé de la classe préparatoire à l’apprentissage, un très mauvais souvenir. Ce jour-là, pendant la réunion avec le principal (que l’on appelait peut-être encore directeur), un vieux prof communiste s’esquivait toutes les demi-heures afin d’écouter les informations sur son autoradio. Il revenait à chaque fois davantage déprimé.

    C’est par chez Boulinier que je commence ma tournée des librairies d’occasion puis à dix heures j’attends l’ouverture de Joseph Gibert en compagnie d’autres impatients. Un passant me bouscule légèrement, homme un peu corpulent vêtu d’un costume fripé blanc cassé. Il se retourne, s’excuse d’un mot incompréhensible. Ce visage, cette paupière lourde derrière les lunettes, me disent quelque chose, mais le temps qu’un nom me vienne, l’homme a disparu vers le Luxembourg : Salman Rushdie.

    Est-ce possible que Salman Rushdie se promène seul dans Paris ? Si ce n’était pas lui, c’était un parfait sosie (être le sosie de Salman Rushdie ne doit pas être une sinécure). Le hasard faisant les choses, l’un des livres de Rushdie est dans les quelques bacs de livres bradés laissés en place par l’envahissante rentrée scolaire. Je n’y trouve rien pour moi et entre dans la magasin dédié aux cédés où j’achète à prix soldé ceux de Gérard Manset Manitoba ne répond plus, Barbara Carlotti l’Amour, l’Argent, le Vent et L Initiale.

    Je grimpe ensuite la colline Sainte-Geneviève en frôlant la rue Laplace (Laplace, on aurait pu lui donner une place plutôt qu’une rue) et atteins la rue Mouffetard où je fais une pause au Verre à Pied, endroit qui a su garder l’esprit parisien. J’y reste un moment à boire un café en lisant Le Monde. Le correspondant d’alors de ce journal au Chili y raconte les ennuis qu’il eut avec les putschistes du onze septembre, comment notamment on lui confisqua un livre sur le cubisme croyant que cela avec un rapport avec Cuba. A midi, je suis au Pot d’Or, rue du Pot-de-Fer. J’y mange japonais à ma volonté avec un quart de vin blanc.

    L’après-midi, en métro, je vais de Book-Off en Book-Off, trouve à la Bastille pour deux euros Fatras, un album de dessins de Tomi Ungerer (Editions Vents d’Ouest) et suis séduit à l’Opéra par le cédé qu’on y écoute : Johnny Cash at Folsom Prison que je paie quatre euros.

    Vers dix-huit heures, avant mon train, je suis Chez Léon où, je le découvre, les frites sont toujours possibles, même si ce n’est plus la vieille dame qui les prépare (ce soir, s’appuyant sur sa canne, elle apprête une table pour huit venant dîner).

    *

    Au Verre à Pied : la quinquagénaire actrice qui entreprend le patron alors qu’il inscrit le menu du jour sur le tableau (elle, je ne la connais pas) : « Il y a un temps pour tout, on court après les gens et après c’est eux qui vous courent après. » Il ne fait même pas semblant de l’écouter. Elle, revenant à la charge : « Il y a un temps pour tout, d’abord on est dans l’humilité et puis vient une certaine fierté. » Elle lui montre le programme d’une manifestation culturelle où elle a sa part.

    -Il manque un s à conférences, lui dit-il

    -Ah bon, vous avez remarqué ça.

    Ce patron s’y connaît en art, notamment dans le domaine de la sculpture du dix-neuvième siècle. Avec un client du comptoir, il évoque les statues du quartier dont il nomme les auteurs. La femme accompagnant l’homme :

    -C’est trop intellectuel ici, je vais retourner tapiner.

    Il est alors question de la retraitée de l’Hôtel de Ville :

    -Ben oui, Anne Hidalgo, celle qui veut être Maire, elle est à la retraite depuis qu’elle a cinquante-deux ans. Elle a eu trois enfants, ça lui a permis de quitter son travail tôt.

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