• Bordeaux, entre l’autre côté de la Garonne qui ne vaut guère la peine et le Musée des Beaux-Arts que l’on m’annonce fermé

    Deux tables d’une personne dressées dans la salle du petit-déjeuner ce lundi matin, l’hôtel n’est guère occupé. La serveuse m’informe que jeudi elle me le portera dans la chambre car cette salle sera louée par une équipe de cinéma.

    Sorti dans la rue, j’en apprends plus par une affichette sur les pare-brises. De cinéma point, il s’agit d’un téléfilm avec Patrick Chesnais. France Télévisions s’excuse des désagréments.

    Je longe à nouveau la Garonne pour atteindre le Pont de Pierre et aller voir de quoi il retourne de l’autre côté du fleuve. S’y trouvent un grand cinéma dans l’ancienne gare d’Orléans, des immeubles de bureaux, des résidences étudiantes, des commerces quelconques et un affichage municipal vantant une conférence de Michel Cymes, médecin de télévision, sur le bien vieillir. Le seul intérêt de ce côté est de voir avec du recul le côté privilégié de la ville.

    Je repasse le pont sous la chaleur montante, bois un café Chez Yuri puis, aguiché par Le Guide du Routard, décide d’aller déjeuner place du Marché des Chartrons. J’hésite entre La Guimbarde des Chartrons et sa formule buffet d’entrées à volonté, plat du jour, dessert, vin et café, et La Treille Muscate et son pot-au-feu de canard (magret, confis, foie gras, légume). Las, ils n’existent plus ni l’un ni l’autre. Le premier est remplacé par Le Rêve qui ne me fait pas rêver et le second par Le Comptoir qui d’après ce que je vois sur l’ardoise porte bien son nom.

    Voilà ce qui arrive lorsqu’on voyage en deux mille quatorze avec un guide de deux mille cinq. Il y eut sûrement de bons restaurants autour de cette place. Aujourd’hui, ce ne sont qu’attrape-touristes. Dépité, je retourne sur les quais et opte pour la terrasse ensoleillée et le menu du jour de L’Olivier des Chartrons, à l’arrêt du tramouais où le caténaire est replié pour laisser place à une alimentation électrique mystérieuse, point de câbles dans l’hyper centre. Point d’olivier non plus ici mais le service est agréable.

    Bientôt s’installent près de moi trois hommes d’affaires qui posent la veste et causent clients et refinanceurs, deux femmes dont l’une est suffisamment naïve pour se réjouir que sa fille soit bientôt stagiaire à La Charente Libre et deux garçons en couple dont l’un se plaint d’une laryngite :

    -J’ai pas envie de le voir, y va me gâcher ma soirée.

    -Nan, mais annule chéri.

    J’ai choisi les piguillos farcis au chèvre, la souris d’agneau braisée frites salade, le tiramisu, avec un demi de bordeaux supérieur, et pars de là content pour aller lire au bord de l’eau.

    Dans l’après-midi, je décide d’aller voir le Musée des Beaux-Arts. La plupart de celles et ceux que j’interroge sont incapables de m’en indiquer le chemin. Quand j’y arrive enfin, c’est pour me trouver face à un mur d’Algeco. Un ouvrier m’annonce que c’est fermé.

    Rentré à l’hôtel, j’écoute par la fenêtre ouverte les riverains se demander où ils gareront leurs voitures, jeudi et vendredi, à cause de ce film.

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    Vieillir est déjà assez pénible, si en plus il faut le faire bien.

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    Une dame à qui je demande si c’est tout droit le Musée des Beaux-Arts : « Vous avez dû remarquer qu’ici rien n’est droit ». C’est vrai, à commencer par la Garonne dont la courbe oblige à bien du chemin inutile.

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    Flaubert dit dans une lettre que la vue d’une famille bourgeoise de Croisset en promenade dominicale l’a rendu malade de dégoût pour la journée. (Kazimierz Brandys, Carnets de Varsovie). J’imagine Gustave à Bordeaux un dimanche de ce siècle.

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    Sur un mur du quai Louis Dix-Huit : « A la mémoire d’Aristides de Sousa Mendes, Consul du Portugal à Bordeaux en 1940. Il sauva 30 000 réfugiés dont 10 000 juifs fuyant l’envahisseur nazi en leur délivrant des visas d’entrée au Portugal, désobéissant ainsi aux ordres de ses supérieurs hiérarchiques, n’écoutant que la voix de sa conscience au mépris de sa carrière. »

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