• Concert Brigitte Fontaine au Cent Six

    Finie la Foire Saint-Romain, les quais de la rive gauche de Rouen ont retrouvé leur allure interlope et comme je ne vois pas grand-chose la nuit j’y marche prudemment ce jeudi soir en direction du Cent Six où se donne en concert Brigitte Fontaine.

    J’arrive tôt car on m’a fait espérer des places assises et me case dans la file. Il semble que certains soient venus de loin pour la dame chanteuse si j’en juge par les quatre devant moi. Issus du Pays de Caux ou du fond de l’Eure, ils racontent leurs sorties à vélo du dimanche jusqu’à ce qu’ils soient rejoints par un plus jeune, porteur de kebabs. Les voir manger ça est un spectacle en soi. Ces quinquagénaires découvrent le nom de Stromae sur l’affiche de la salle de musiques zactuelles. Ils n’ont pas de mots assez louangeurs pour parler de cette nouvelle coqueluche. Comment peut-on à la fois aimer Stromae et Brigitte Fontaine ?

    Au feu vert, je me dirige directement vers la grande salle où, c’est la première fois que je vois ça, une vaste structure en gradins a transformé l’espace de stabulation libre en confortable lieu de concert. J’y trouve place à ma convenance au milieu du troisième rang face au fauteuil qui bientôt sentira se poser sur son cuir le fessier de la majestueuse artiste.

    Au premier rang s’installent des isolés à gros appareil photo, dont la baroudeuse de Côté Rouen qui porte pour l’occasion une accréditation autour du cou. Je sens que Brigitte ne va pas aimer ça. La salle s’emplit régulièrement. Les derniers à se présenter arrivent du bar, un gros godet de bière à la main, tout déconvenus de découvrir que le concert est assis et qu’il n’y a plus de sièges qu’au fond tout en haut. Une jeune femme visiblement givrée peine à trouver place. Elle veut s’asseoir par terre devant tout le monde. Le vigile la fait circuler.

    Quand entrent les musiciens, outre Areski Belkacem je reconnais Yan Péchin que je suis content de retrouver. Les trois autres s’installent au fond, assez peu visibles. Brigitte Fontaine arrive à petits pas, vêtue en reine du désert ayant échappé à une embuscade, élégante et dépenaillée. Dès sa première chanson les photographes de devant se lèvent et font leur cinéma. Comme je l’avais prévu leur cible se rebiffe d’un vigoureux doigt d’honneur. L’un de ces trublions comprend le message et prend la fuite comme un péteux, ce que voyant l’échappée de l’asile s’assoit à sa place. « Brigitte, je t’aime », crie-t-elle. La baroudeuse du journal gratuit continue à mitrailler. Brigitte s’énerve : « Vous me déconcentrez, je vous conchie, tirez-vous ». L’importune finit par recevoir le message et rampe jusqu'à son siège, l’appareil photo entre les jambes. « Brigitte, je t’aime », crie l’agitée entre chaque chanson, gesticulant pendant. Le vigile vient la voir et lui intime l’ordre de se calmer et de la fermer. Une fois, deux fois, trois fois, à la quatrième, il l’embarque.

    La suite est sans incident, on échappe même à ce que je craignais pour l’avoir vécu dans les précédents concerts de la dame, le moment où Areski chanterait ses deux ou trois chansons. Là non, pendant que Brigitte souffle un peu en coulisses (« Elle est partie changer ses piles », dit un méchant du deuxième rang), il entame un solo de guitare sèche bientôt rejoint à l’électrique par Yan Péchin qui en fait des tonnes avec sa grande mèche mais avec talent. Cette version instrumentale des Filles d’aujourd’hui est délectable.

    Brigitte revient envoyer Dieu au Diable. Parfois, son damoiseau lui apporte un accessoire, ombrelle ou autre. Quand elle se lève de son fauteuil, c’est pour esquisser quelques pas d’une danse rituelle comme elle seule en sait. Elle enchaîne les chansons de J’ai l’honneur d’être qu’elle parsème d’anciennes connues. Je suis vieille, je suis conne, je fume et je vous encule, ah que la vie est belle, tel est son message, auquel j’adhère. Les musiciens sont tour à tour applaudis, dont Yan Péchin qui semble en espérer davantage et Areski qui en récolte une bonne dose bien que s’étant contenté de tambouriner mais beaucoup savent qui il est.

      Après une longue attente emplie d’applaudissements et de trépignements enthousiastes, une seule chanson est offerte en rappel le temps de dire Salam. La reine du désert quitte la scène lentement. Son damoiseau l’attend pour lui donner le bras.

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    Ce vendredi matin, j’évoque cette soirée avec Michaël, le bouquiniste du Rêve de l’Escalier, qui découvrait la dame et en est revenu content. Il a, me dit-il, été choqué par l’expulsion musclée de l’échappée de l’asile. Placé assez haut dans la salle, il a pu voir le vigile plaquer au sol la perturbatrice. Il me fait remarquer que si le concert avait été debout, cette allumée serait passée inaperçue. J’en conviens mais ne regrette pas d’avoir été à peu près aussi bien assis que Brigitte.

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    Deux des photos de la baroudeuse de Côté Rouen sont sur le site 76actu, accompagnées d’un article indigent non signé. La photographe conchiée par dame Fontaine a en revanche mis son nom sous ses images moches et volées. Elle s’appelle Catherine Dente.

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