• Concert de musique dégénérée à la Salle Sainte-Croix-des-Pelletiers; présentation : Hélios Azoulay, invitée : Violette Jacquet-Silberstein, survivante de l’orchestre des femmes d’Auschwitz

    Comme chaque année, le huit mai, Hélios Azoulay propose une soirée consacrée aux musiques composées dans les camps lors de la Deuxième Guerre Mondiale. J’arrive à la Salle Sainte-Croix-des-Pelletiers au moment où l’invitée de deux mille treize, Violette Jacquet-Silberstein, vieille dame énergique dont on devine la santé fragile, descend de voiture accueillie par Hélios.

    Après une attente raisonnable, le public est autorisé à entrer dans cette salle que l’on sent le dernier des soucis de la Mairie de Rouen. Six chaises de premier rang, au meilleur emplacement, sont réservées aux élus. Je trouve place à l’une de celles libres d’accès. Ils n’en vient que deux de ces officiels, des inconnus. « C’est des grands en plus » se plaignent les dames assises derrière qui soudain ne voient plus rien.

    Le sémillant Hélios Azoulay, chemise mauve, fait son apparition et présente cette Entartete Muzik interdite par les nazis, musique juive, ou bolchevique, ou noire, paradoxalement jouée dans les camps. Malheureusement, aucun programme sur papier n’est à disposition des spectatrices et des spectateurs et tout le monde repartira sans avoir en main de quoi se souvenir des noms des compositeurs ni de ceux des interprètes.

    Mes notes succinctes me permettent de citer celui de Gideon Klein dont on entend successivement le rageur Trio à cordes et la remarquable Sonate pour piano, les deux composés à Theresienstadt. Gideon Klein est mort à Auschwitz à l’âge de vingt-cinq ans. Ses œuvres placées dans une valise confiée à un ami n’ont été retrouvées que dans les années quatre-vingt-dix.

    La partie musicale s’achève avec une composition d’Hélios Azoulay dédie à Violette Jacquet-Silberstein, l’une des deux musiciennes de l’orchestre des femmes d’Auschwitz encore vivantes (l’autre étant en Angleterre), un quatuor intitulé Rêverie de Mengele, inspiré de la Rêverie de Schuman que l’invitée de ce soir et ses camarades devaient jouer pour le médecin criminel, puis le dialogue s’instaure entre Hélios et Violette.

    Celle-ci raconte son arrivée au camp des femmes quand elle n’avait pas encore dix-huit ans et comment sa mère, âgée de quarante ans, fut immédiatement conduite à la chambre à gaz. Elle-même sera sauvée par sa pratique du violon, intégrant l’orchestre créé pour l’agrément des nazis et dirigé par Alma Rosé, nièce de Gustav Mahler. Il n’y avait pas que des Juives dans cet orchestre, précise Violette, on y trouvait aussi quelques Polonaises, prisonnières politiques et néanmoins antisémites, qui avaient le droit de recevoir des colis et refusaient de partager.

    Tout ce qu’expose Violette Jacquet-Silberstein est passionnant et heureusement dénué de bons sentiments. « Contrairement à ce que montrent certains films, dit-elle, nous n’avons jamais joué pour accompagner le départ des femmes vers les chambres à gaz », ajoutant : « Mais si on nous l’avait demandé, sans doute l’aurions-nous fait ». Elle raconte aussi comment bien après sa sortie du camp, se rendant à la morgue pour se recueillir devant le corps d’une amie de sa mère décédée à l’hôpital, elle se dit « C’est la première fois que je vois une morte. », puis réalise. « J’en avais vu des centaines de femmes mortes, des milliers, dit-elle, j’ai marché sur des cadavres. »

    Violette Jacquet-Silberstein ouvrit ensuite un restaurant à Toulon. Hélios Azoulay raconte comment d’un accident de sous-marin elle fit une chanson, les sous-mariniers privés de tombeaux lui évoquant le sort de ses camarades de captivité. Il nous la fait entendre. Violette avait une belle voix et chantait dans le style néo-réaliste. Aujourd’hui, sa voix est très fatiguée, elle trouve pourtant la force de dire pour finir l’un de ses poèmes « Un printemps couleur jonquille », qui évoque le temps de l’étoile jaune.

    Hélas, il ne restera rien de ce dialogue, me dis-je en rentrant sous la pluie, nul n’était là pour le filmer et en faire un document visible sur YouTube.

    *

    Au sujet de la musique dégénérée, ce propos trouvé au hasard de mes pérégrinations sur le Net : Cela n’aide pas d’être juif et de jouer de la musique nègre, même si vous vous appelez Adolph. (Adolph Ignatievich Rosner, alias Eddie Rosner)

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