• Concert Mikhaïl Rudy à l’Opéra de Rouen

    Dimanche après-midi, sous un ciel gris, je me rends à l’Opéra de Rouen où le pianiste Mikhaïl Rudy donne concert. En attendant l’ouverture des portes de la salle, j’observe les arrivant(e)s parmi lesquel(le)s une vieille abonnée à chapeau noir et voix forte. Elle retrouve deux connaissances assises à l’une des tables du bar, les quitte un moment pour aller commander une boisson, se rassoit en reprenant la conversation là où elle l’avait laissée. Comme elle s’est trompée de table, le couple qui l’occupe est bien étonné.

    J’ai place en fond d’orchestre du bon côté pour voir les mains de l’artiste. Celui-ci doit avoir une vocation rentrée de cinéaste, sa prestation sera accompagnée de la projection de deux films. Le public est majoritairement d’un certain âge et il reste des places libres. A ma gauche, de l’autre côté de l’allée se trouve la vieille au chapeau noir. Elle le garde sur la tête, mais enlève ses chaussures.

    Mikhaïl Rudy s’assoit au piano muni d’un petit écran de contrôle. Le noir se fait et la vieille femme sans chaussures grommelle : « Ah bah non alors ». Quand apparaissent les premières images elles l’énervent un peu plus : « Ça me déconcentre ». Le film d’animation est une adaptation aux images sombres de La Métamorphose de Kafka signée des Quay Brothers, jumeaux de Philadelphie. Mikhaïl Rudy l’accompagne de divers extraits de compositions de Leoš Janáček aux titres sans équivoque : Pressentiment, La mort, Anxiété indicible, En pleurs. A chaque fois que le cancrelat apparaît sur l’écran, la vieille au chapeau sans chaussures s’émeut : « Qu’est-ce c’est que ça ? ». Il semble qu’elle n’ait jamais lu Kafka. A ma droite, quelque part, un homme ronfle tranquillement. A l’issue, du côté de certaines abonnées de première catégorie, on ne se gêne pas pour dire ce qu’on en pense.

    Pendant l’entracte, alors que je suis tranquillement appuyé contre mon pilier préféré, un abonné m’aborde pour me dire qu’il vient de découvrir mes écritures. Il me pose diverses questions auxquelles je réponds sans enthousiasme. Il en conclut que je suis timide.

    De retour en salle, j’entends qu’on espère beaucoup de la deuxième partie qui sera illustrée d’un film signé du pianiste intitulé Marc Chagall, la couleur des sons. « Au moins, ça va être gai ». Il ne m’étonne pas que ce public aime la peinture gnangnan de Chagall. Pour accompagner les images grossièrement animées provenant de dessins préparatoires à la peinture du plafond de l’Opéra de Paris, Mikhaïl Rudy joue des œuvres de certains des musiciens qui y sont cités, de Gluck à Ravel. On n’entend plus la rouspéteuse. De mon côté, lassé du passage régulier d’anges sur l’écran, je rêve d’un fusil me permettant de descendre quelques-uns de ces volatiles.

    Vient le moment des rappels au nombre de trois. Débarrassé de l’image, j’entends enfin la musique.

    A la sortie, le ciel est devenu d’un bleu chagallien.

    *

    Mikhaïl Rudy est déjà passé par l’Opéra de Rouen en janvier deux mille onze. Relisant mon texte d’alors, je constate qu’à cette date, les images ne me gênaient pas.

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