• Concert Sibelius Schreker Queval Beethoven à l’Opéra de Rouen

    Jeudi soir, je suis à la place Hache Onze en orchestre à l’Opéra de Rouen, dans l’une des rangées surélevées qui permettent de voir tout l’Orchestre, lisant le livret programme. Une dame bénéficiant d’un fauteuil côté pair juge bon de passer par le côté impair pour rejoindre sa place. Je me lève en bougonnant.

    -Je passe par là parce que je ne déplace qu’une personne, me dit-elle montrant les quatre assis à l’extrémité paire.

    -Oui mais cette personne, c’est moi.

    Rassis, je reprends ma lecture. Aujourd’hui, c’est le retour d’Oswald Sallaberger, avec au bout de sa baguette Sibelius, Schreker, Queval et Beethoven.

    Christophe Queval n’est donc pas ce soir un spectateur anonyme, mais est assis pas loin de Frédéric Roels, maître des lieux. On doit jouer de lui Aubade aux Clochers-Spectres, une composition inspirée par ce texte d’Aloysius Bertrand :

    Des tréfonds de la mémoire et de mon regret, surgissent en cohortes dolentes et fantomatiques les cent clochers aux gargouilles ouvrées, les biscornues silhouettes des hauts logis à pans de bois, les trésors en kyrielle par nos pères légués et les rues torses bruissant de la vie grouillante d’un menu peuple altier, en cette sublime et gothique cité désormais à demi évanouie. Rouen, blême souvenir peu à peu s’effaçant qu’en esprit incessamment je hante, tel un spectre ombrageux et saturnien ressassant sans espoir son errance chimérique…

    Je me souviens des textes qu’écrivait autrefois Christophe Queval pour l’Opéra de Rouen et vois là d’où lui venait le goût de l’adjectif rare et quelque peu désuet.

    Jean Sibelius donc, avec sa Valse triste dont la mélancolie tire parfois vers la danse scandinave, puis c’est la Kammersinfonie de Franz Schreker, compositeur allemand inconnu de moi, qualifié d’artiste dégénéré par les nazis et mort en mil neuf cent trente-quatre à l’âge de cinquante-cinq ans, une longue pièce expressionniste dont les subtilités enchantent, enfin l’Aubade aux Clochers-Spectres de Christophe Queval, aussi imagée que le texte d’Aloysius Bertrand.

    A l’invitation d’Oswald, Christophe Queval grimpe sur scène, pas du tout habillé pour la circonstance, et salue avec la visible envie d’être ailleurs.

    Entracte, je me poste à mon pilier préféré et entends bientôt une voix me dire : « Je me régale de votre Journal américain ». Ce lecteur a connu lui aussi New York au mois d’août, il y a quelques années, et me parle du peintre Andrew Wyeth qui trouve place dans une famille d’artistes. Je suis toujours mal à l’aise dans cette circonstance mais réjoui de savoir que je n’écris pas pour rien.

    A la reprise, c’est la Deuxième Symphonie de Ludwig van Beethoven. Oswald Sallaberger est à la fête, son corps massif pas loin de décoller. Il est beaucoup applaudi à la fin et se voit remettre un bouquet. « Il va le donner à la violoniste » anticipe-t-on à ma droite. Eh bien non, il disparaît dans les coulisses avec ses fleurs et revient les mains vides pour de nouveaux applaudissements partagés avec les musicien(ne)s.

    Il est vingt-trois heures quand je rentre de ce très bon concert. Passant devant la Cathédrale, je constate qu’on s’active encore sur le marché de Noël à enlaidir les cabanes par une décoration intérieure. Rue Saint-Romain, des étudiant(e)s fêtard(e)s s’ingénient à renverser les poubelles. L’un d’eux lance des pétards à rendre aussi sourd que Ludwig van.

    *

    Rouen, rue Cauchoise, jeudi matin, deux quidams se séparent après une discussion :

    -Bon bah alors, joyeux Noël.

    -Ah non pas maintenant, ça porte malheur.

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