• Déjeuner Chez Riquette et vide greniers rouennais (place de la Rougemare et quais hauts de la rive droite)

    Samedi matin, alors que je suis à fouiller dans les cartons d’un bouquiniste du Clos Saint-Marc, me voici dérangé par un mécontent de ce que j’ai écrit à son propos, qu’il n’a pas lu mais qu’on lui a raconté. Je le laisse dire. « Je vois que tu t’en fiches », me dit-il avant de s’éloigner.

    Je peux me concentrer sur ce que je fais et trouve parmi des numéros de Charlie Mensuel, deux numéros de Sexpol et un du Fléau Social, la revue du Fhar (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire). « Deux euros pour les trois », me dit Thierry.

    Vers une heure, celle qui travaille à Paris, venue me voir, frappe à ma porte, vêtue d’une tenue de marin. « C’est très Pierre et Gilles », lui fais-je remarquer. Nous partons à la recherche d’un restaurant, nous heurtant à ceux qui sont complets et à ceux qui sont déserts, et arrivons par hasard Chez Riquette, rue Malpalu, un lieu où nous n’avons jamais mis le pied. Nous en découvrons la décoration rustique ainsi que les deux garçons qui le tiennent. C’est un peu comme si le journal acheté et le vêtement porté avaient été des signes précurseurs.

    Notre repas est donc gai et fort bon avec un peu de Dave en fond sonore. Deux Americanos en apéritif, des escargots pour moi, des cuisses de grenouilles pour elles (que nous partageons), deux pièces du boucher, un pichet de vin rouge et pour finir « un dessert glacé pour la petite et un crumble aux fruits rouges pour le grand », comme dit le plus tactile des deux patrons, celui qui tout à l’heure reprochait à l’un des convives de montrer ses fesses comme une gonzesse. A la table voisine, on discute du dernier numéro de Têtu, « le Elle pour les garçons », et de l’exposition Nus masculins qui commence au Musée d’Orsay (« un alibi culturel », déclare l’un).

    Après une courte sieste nécessaire, nous prenons une boisson chaude au jardin puis elle prend le train pour la capitale.

    Dimanche matin, ayant dû attendre que le jour se lève, je suis place de la Rougemare où se tient l’habituel dernier vide grenier de Rouen. J’y trouve parmi les vendeuses et les vendeurs beaucoup de têtes connues de moi : anciennes Beauzarteuses, client(e)s du Son du Cor, participant(e)s à des manifestations contestataires, musicien(ne)s de l’Opéra. Acheter à quelqu’un(e) qui ne vous est pas inconnu(e) n’est jamais simple.

    Certain(e)s ne sont pas encore installé(e)s, pris(e)s dans l’embouteillage automobile. Un jeune homme à la voiture bien chargée attend patiemment avec à sa droite un haut de mannequin dénudé.

    -Jolie passagère, lui dis-je par la vitre baissée.

    -Oui, je suis en bonne compagnie, me répond-il.

    Une vendeuse apprend à un curieux que ce qu’il tient dans la main est un appeau.

    -C’est pour appeler les bécasses, si vous soufflez elles vont venir.

    Il le fait. Quelques filles lèvent la tête, des garçons aussi.

    Un peu plus loin, une femme veut savoir à quoi ça sert ça :

    -C’est un étendard pour faire sécher le linge, lui répond son propriétaire.

    Une retardataire s’installe dans un certain désordre :

    -Je me suis réveillée à l’heure où je devais partir tôt.

    Chargé de quelques livres, je repasse par chez moi puis vais voir à quoi ressemble l’autre vide grenier de la journée, une nouveauté se tenant sur les quais hauts rive droite. On y trouve surtout des pauvres. L’ambiance est à l’avenant. Je ne m’y attarde pas, retourne à la Rougemare où m’intéressent des ramettes de papier.

    -Trois euros l’une, me dit la vendeuse.

    -L’an dernier, c’était deux euros, lui fais-je remarquer.

    Elle prétend que tout augmente. J’argumente et finalement, au titre de client de l’année dernière, j’en emporte deux pour quatre euros.

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    Passer du Fléau Social au Gai Pied puis à Têtu, cela a été pour les homosexuels (ces journaux concernent surtout les garçons, guère les lesbiennes) passer de la contestation sociale et de la subversion à la conformité sociale et au mariage.

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    Le numéro du Fléau Social devenu mien est le quatre/cinq Démocratie, piège à vits. L’intertitre de l’un des articles me réjouit : Parallèles et bipèdes.

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    C’est Pierre et Gilles qui illustrent le programme d’Automne en Normandie cette année, une reproduction de La Sirène et le Marin. Cette fille des eaux porte des étoiles scintillantes au bout des seins, correctement politique. Les moutards actuels seront surpris le jour où ils verront les vrais seins d’une vraie fille.

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