• Deux lettres de Cioran et en route pour la Bretagne

    Avant d’envoyer à son acheteur un numéro datant de mil neuf cent quatre-vingt-quinze du Magazine Littéraire consacré à Cioran, vendu via Internet faute d’avoir pu le revendre aux bouquinistes du cru, « c’est invendable » disent-ils, j’en relis les lettres qu’il écrivit à l’écrivain roumain Arşavir Acterian et en extrais deux passages.

    De la première, écrite le vingt-huit août mil neuf soixante-douze :

    Je partage tes vues désabusées sur les vacances, sur cette nouvelle religion, car c’en est une, et des plus atroces. Depuis quelques années, on ne peut plus voyager en été. Impossible de trouver une chambre où que ce soit (…) Aussi ai-je mis fin à ma carrière de touriste. Je suis ici au bord de la mer, dans un lieu où il y a peu de monde, parce qu’il y fait froid et que la plage manque de sable.

    Ce lieu enchanteur, où Cioran villégiaturait souvent, c’est Dieppe. La seconde fut écrite à Paris le neuf mars mil neuf cent soixante-quinze :

    Je ne sais comment tu t’accommodes des humiliations inhérentes aux cheveux blancs. Les miens ne le sont pas encore mais ça ne saurait tarder. L’année dernière, en revenant un dimanche de la campagne, une jeune fille (17 ans) s’est levée, dans le métro, pour me céder sa place. Ce fut comme une gifle. J’ai encore des progrès à faire dans l’apprentissage de la modestie et de la résignation.

    Pas résigné, n’ayant pas mis fin à ma carrière de touriste, avec celle qui me rejoint ce samedi, je mets le cap sur la Bretagne dimanche matin pour une semaine de vagabondage.

    *

    Bizarrerie des prix demandés au marché des brocanteurs et des bouquinistes du clos Saint-Marc. Ce vendredi matin, je repère deux cédés : l’un de l’intégrale de Boby Lapointe, l’autre des Frères Jacques. Je demande au vendeur combien.

    -En principe, c’est deux euros le cédé, mais je vous fais les deux pour un euro cinquante.

    Je sors mes trois pièces de cinquante centimes et remercie.

    *

    L’après-midi, tandis qu’il pleut comme d’habitude, je lis Le Lièvre de Patagonie, les mémoires de Claude Lanzmann, au Socrate. L’une des serveuses, apercevant une revue oubliée par une cliente, s’exclame :

    -Ah, la dame a oublié son livre.

    Cela me rappelle les femmes de service des écoles maternelles où j’ai travaillé qui se demandaient l’une à l’autre, cherchant Voici ou Closer :

    -T’as pas vu mon livre ?

    Difficile après de faire confiance aux sondages indiquant le nombre de livres lus par chaque Français(e) en un an.

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