• Devant le Soixante de la rue Bouvreuil, près du Donjon de Rouen

    L’hypercentre de Rouen ce dimanche après-midi est le coutumier lieu vide et triste qui me donne envie de rentrer chez moi, mais pas avant de passer par l’esplanade Marcel-Duchamp, longeant le Musée des Beaux-Arts, et d’emprunter la rue Bouvreuil à la recherche de l’immeuble où habitait grand-père Jules il y a un siècle.

    Je passe devant Le Grand Livre, l’ancienne bouquinerie d’Adji que j’ai toujours plaisir à croiser dans les vide greniers de la ville. L’immeuble est en piètre état, la boutique abandonnée et les appartements itou. Sur le mur, un promoteur immobilier claironne par pancarte qu’ici sera la Résidence des Beaux-Arts, « douze appartements d’exception avec terrasse ou balcon ». Une photo virtuelle montre un bâtiment banalement moche.

    Deux numéros plus haut, à proximité de la place devenue celle du Docteur-Cerné et du Donjon dans lequel la Jeanne fut une fois menacée de torture, est l’immeuble que je cherche, un bâtiment à quatre niveaux aux murs lépreux dont la porte d’entrée est neuve et munie d’un interphone à quatre noms. Je lève la tête : les fenêtres de l’appartement mansardé où vivait mon grand-père en jeune homme sont équipées de rideaux.

    Je sonne au hasard à l’un des quatre noms. Une voix me répond qui ne vient pas du troisième étage mais m’indique qui y vit. Je sonne à ce nom mais nul ne répond.

    *

    « Tu tiens de ce grand-père pour le caractère », m’a dit celle qui était avec moi samedi et ai-je pensé moi-même auparavant. Sauf que le grand-père que j’ai connu n’était plus celui qu’il était adolescent mais un homme vieilli, respectueux de l’ordre, hostile aux grévistes, favorable au pouvoir de droite en place, n’ayant plus depuis longtemps l’envie d’aller voir ailleurs, prisonnier volontaire entre quatre hauts murs, ayant fait le malheur de sa femme, de son fils, de sa belle-fille, de ses petits-enfants, toutes et tous enfermés par le choix qu’il fit de devenir arboriculteur.

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    En ce onze novembre deux mille treize, c’est le septième anniversaire de la naissance de ce Journal.

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