• En Basse-Normandie (Blainville-sur-Mer, Agon-Coutainville)

    Aux Courlis de Portbail, le petit-déjeuner se prend dans la véranda, face au havre et aux moutons qui paissent sur la lande. J’y suis bien, jusqu’à ce qu’arrive, sorti d’un gîte, un affreux couple de retraités (lui en survêtement gris immonde façon pyjama) qui entend également déjeuner bien que ce ne soit pas prévu. L’hôte doit retourner à la boulangerie pour ces deux malotrus que je laisse à leur tête-à-tête muet.

    Je reprends la descente du Cotentin par la façade ouest et ne voilà-t-il pas qu’une ondée s’abat du côté de Lessay, comme une erreur du décorateur. Cela ne dure pas, il fait à nouveau sec quand je me gare à Agon-Coutainville où je trouve la liste des chambres d’hôtes à l’Office de Tourisme.

    Bientôt je suis logé dans une petite maison indépendante du dix-septième siècle, quartier de Gruchy, à Blainville-sur-Mer, ancien village de pêcheurs. Sur le conseil de mon nouvel hôte, je me rends au bord de mer pour y déjeuner au Grand Herblet, restaurant les pieds dans l’eau.

    Côté terrasse abritée, ce ne sont que vieilles et vieux. A l’une des deux tables plein soleil, trois commerciaux discutent de celui qu’ils appellent « le client ». A l’autre, c’est moi-même qui observe le monde. Une femme descend sur la plage et se met en maillot, m’offrant le spectacle de ses grosses fesses blanches. « Tiens, une sirène » commente l’un des trois d’à côté qui n’ont pas vu la lune.

    Je prends en photo un bateau sorti de l’eau par un tracteur. L’opération se déroule en plusieurs temps. Le bateau se présente proue face au sable de la plage. Le plus jeune des pêcheurs saute dans l’eau et va chercher un tracteur à remorque adaptée. Pendant ce temps, le bateau fait des ronds dans l’eau. Le tracteur descend en marche arrière le plan incliné bétonné jusqu’à avoir les roues dans l’eau et le bateau vient se caler sur la remorque. Il n’y a plus qu’à le tirer sur la terre ferme (comme on dit) et l’emmener je ne sais où. Cela se reproduit plusieurs fois durant mon repas : six huîtres de Blainville (sept euros cinquante) et une choucroute de la mer à dix-neuf euros dans laquelle je trouve un morceau de polystyrène.

    Je le signale au garçon qui vient desservir. Grand émoi, le chef arrive avec ses excuses. Il m’offre le verre de sauvignon qui figurait sur ma note (un autre ayant été oublié). Nous nous quittons bons amis.

    Je reprends la voiture et vais jusqu’à la pointe d’Agon où je vagabonde dans les landes à moutons, découvrant en chemin un ovale de menhirs à la gloire de Fernand Lechanteur, Normand et poète (1910-1971).

    Vers seize heures, je suis de retour à Agon-Coutainville où je bois un café à La Moule Rit (attention : jeu de mots). La bande son est celle d’un été dépassé. On y entend Coutin qui aime regarder les filles sur la plage quand elles se déshabillent. Point de filles sur cette plage, rien qu’un cheval tirant un sulky.

    Si ma chambre est petite, le jardin de la maison est immense et aménagé de divers bancs et d’une gloriette. C’est là, sous un soleil bien revenu que je lis la suite d’Une femme à Berlin avant d’aller voir de plus près les maisons de pierres de Gruchy. Du vingt-trois bis de la rue des Landelles sortent deux voitures de gendarmerie. Le voisinage zyeute.

    C’est pas seulement à Paris

    Que le crime fleurit

    Nous au village aussi l’on a

    De beaux assassinats

    chantait Brassens qui a droit à une place à son nom dans l’immense jardin de la maison d’hôtes : « Place Georges Brassens (1921/1981) ». Il était donc plus jeune que moi quand il est mort. Il me semblait si vieux.

    *

    Blainville-sur-Mer : les gars de la ville déjeunent d’un sandouiche face à la mer, sans descendre du camion.

    *

    Etre enfant à la campagne et croire que les tracteurs c’est pour le travail des champs.

    Etre enfant au bord de l’eau et croire que les tracteurs c’est pour le travail de la mer.

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