• En bus jusqu’au vide grenier de Oissel et retour en voiture

    Ce samedi, aux aurores, craignant une fois encore les problèmes de circulation et de stationnement liés à l’Armada, je délaisse ma voiture et attends le bus Dix à l’extrémité du pont Corneille. Il est six heures quand il s’arrête devant moi. Je demande au chauffeur peu aimable où descendre pour le vide grenier de Oissel. Au terminus, me répond-il.

    Je suis le seul Gaulois. Quelques isolé(e)s semblent aller travailler. Cinq ou six barbus bourrés gémissent sur leur âge qui approche trente ans. Ce bus ne va pas droit, Il bifurque vers la clinique Mathilde, traverse le quartier Grammont où descendent les imbibés, fait de nouveaux détours dans Sotteville-lès-Rouen, zigzague dans Saint-Etienne-du-Rouvray où montent deux femmes voilées, arrive enfin au rond-point des Vaches, erre encore dans Oissel.

    Peu après un cimetière, il s’arrête au coin d’un miteux Palais des Congrès, terminus inhabituel (pour quelle raison ? aucune explication). Il est six heures trente-cinq (plus d’une demi-heure pour faire seize kilomètres) et je ne suis pas où je voudrais être. N’ayant pas la moindre idée de l’endroit où je me trouve, je demande au chauffeur peu aimable de quel côté me diriger. « Suivez ces deux femmes, me dit-il, elles y vont ».

    Me voici suivant les deux femmes voilées au risque de passer pour un pervers d’un nouveau genre. Nous remontons une longue rue et arrivons à un carrefour où je me repère, pestant contre ce bus qui m’a laissé si loin du centre de la ville. Je dépasse le duo et il me faut marcher plus de vingt minutes pour être à l’une des extrémités du déballage. Parti à six heures pour être sur place à sept heures, je ne suis pas prêt de reprendre ce bus Dix.

    Je parcours plusieurs fois le vide grenier sans y trouver merveille mais y croise l’une de mes connaissances à qui je demande le service de me ramener à Rouen. Cet aimable garçon me propose de nous arrêter en chemin dans un autre vide grenier à Saint-Etienne-du Rouvray. Ce déballage est minuscule mais j’y trouve un cédé d’inédits de Georges Brassens incluant ses propres chansons en public à la Villa d’Este en mil neuf cent cinquante-trois, des duos avec Charles Trenet et des reprises inattendues (Brassens chantant Adieu Venise provençale, quelle surprise).

    Mon chauffeur habite près de la prison Bonne-Nouvelle, ce qui n’en est pas une pour moi. Je dois marcher longtemps pour rejoindre les quais où se pressent les Armadiens du jour, traverse la Seine par un pont encombré et arrive les pieds cuits à la maison.

    *

    Dimanche midi, adieu bateaux, adieux marins, pourtant certain(e)s dans les rues portent encore le polo à rayures (gare à la dépression post Armada). Je lis sous un ciel gris Bel et bien morts d’Anthony Cronin en terrasse au Son du Cor, un livre publié par Anatolia/ Le Rocher dans lequel l’auteur irlandais évoque ses amis disparus (comme on dit) du Dublin littéraire des années cinquante du vingtième siècle : Brendan Behan, Patrick Kavanagh et Brian O’Nolan. Avec le premier, il fit une virée hasardeuse en France et en Italie. Ayant dépensé en alcool l’argent du retour, les deux compères eurent l’idée de prendre clandestinement un bateau pour l’Irlande, ce qui les amena en stop jusqu’à Rouen :

    Le lendemain, nous étions à Rouen, passant la nuit dans la chaleur et le luxe d’un fenil, et nous gardâmes d’excellents souvenirs de la Normandie et des Normands. Quel que soit celui qui l’a dit, quoi que Flaubert ait pu insinuer, les habitants de ces champs vastes et plats, les propriétaires de ces gigantesques chevaux de traits n’étaient pas avares. A la porte des fermes, ils nous donnaient du cidre corsé et même du babeurre et, si nous avons bu quelques petits calvas le long des rues pavées des Andelys et de Sotteville, qui nous en tiendra rigueur ? Nous étions, pensions-nous, en route pour chez nous.

    A Rouen, nous retrouvâmes la pluie, mais là, amarré à la rive du large fleuve, prêt à servir de leçon au sceptique de service de notre tandem, se trouvait un navire de chez nous…

    Malheureusement pour les deux aventuriers, ils se font gauler, ce qui navre fort Anthony Cronin : Je n’avais aucune envie de passer à Rouen le reste de mon existence.

    L’idée de rentrer par l’Angleterre en se glissant subrepticement dans un ferry à Dieppe est alors retenue :

    Lorsque nous quittâmes Rouen, le soleil brillait sur les pavés mouillés et nous n’avions aux lèvres que des malédictions pour cette ville et tout ce qui la caractérisait.

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