• En lisant Au temps du Bœuf sur le toit de Maurice Sachs (deux)

                Toujours au Socrate, le sale temps se maintenant avec constance, je poursuis la relecture d’Au temps du Bœuf sur le toit de Maurice Sachs, lequel avec la désinvolture qui fait son charme, passe le relais à son inséparable ami Blaise Alias, n’ayant pas pris de notes de mil neuf cent vingt et un à mil neuf cent vingt-huit. Aucune rupture de mauvais esprit ni de style, à croire que Maurice a postérieurement récrit Blaise ou, plus vraisemblablement, que celui-ci n’existe pas.

                On retrouve Anatole France, et une petite perfidie :

                On expose le portrait d’Anatole France, par Van Dongen. « C’est bien la tête qu’il fait quand il voit passer une petite fille », dit une dame. (Treize avril mil neuf cent vingt et un)

                Camille Saint-Saëns en prend aussi pour son art, à l’occasion de son décès :

                Mort de Saint-Saëns. C’était lui, pauvre crétin, qui ne voulait pas qu’on jouât Wagner ni pendant, ni après la guerre. (Décembre mil neuf cent vingt et un)

                Francis Picabia, lui, apparaît sous un jour plus sympathique :

                Picabia s’est aperçu qu’il savait peindre, le jour où ayant copié trois chefs-d’œuvre de la collection de son père, il les mit à la place des originaux et vendit ceux-ci. (Mil neuf cent vingt-deux)

                Et on n’oublie pas de faire la fête :

                Ce qu’on aime souvent maintenant, c’est aller à Montparnasse. C’est une courte province de Paris qui amuse comme un voyage à l’étranger.

                Le Dôme et La Rotonde sont pleins de cris, de dialectes ; on ne s’y entend pas ; on n’y entend rien.

                A cent mètres, au Jockey, tapissé d’affiches, on écoute Kiki chanter Les Filles de Camaret quand elle a bu un peu.

                L’autre soir, on s’était saoulé, toute l’assistance, en famille, et l’on se passait de table en table une jolie fille nue à bout de bras. (Mil neuf cent vingt-deux)

                En mil neuf cent vingt-huit, Maurice Sachs reprend donc officiellement la plume (comme on dit) et un an plus tard c’est la catastrophe :

                Il y a eu hier un krach épouvantable, monstre, à Wall Street. Les valeurs sont tombées de 10, 15, 20 points à l’heure. Mon oncle Richard E. Wallason s’est suicidé.

                J’ai téléphoné à New York à la première heure au fondé de pouvoir de mon oncle Richard, car celui-ci gérait la fortune de maman et la mienne. Nous n’avons plus rien.

                Il est évident qu’il faudra vendre nos bijoux, pour avoir de quoi se retourner, en attendant que je trouve du travail.

                Je n’aurai certes plus le temps de tenir ce journal. (Trente octobre mil neuf cent vingt-neuf)

    *

                Grâce à Maurice Sachs, je sais maintenant que la surprise-partie est née bien avant les années cinquante, bien avant la Surprise-partie chez Léobille de Boris Vian puis celles que j’ai connues de loin, sans jamais y participer, dans les années soixante et qui n’avaient plus rien à voir avec celles d’origine, la surprise ayant disparu. Ouiquipédia, consultée, croit aussi que ces fêtes ont été importées d’Amérique après la Deuxième Guerre Mondiale alors que Maurice en parle longuement en mil neuf cent vingt, le quatre février :

                Le principe est américain. On se réunit trente ou quarante ; on fait des provisions nécessaires à un souper, qui un chaud-froid, qui du champagne, etc., et sans prévenir on débarque à dix heures du soir chez des amis qui ne se doutent de rien, qui vont peut-être se mettre au lit et chez qui l’on danse jusqu’à l’aube. La mode s’en est tellement répandue depuis quelques mois qu’il y a un grand nombre de maisons où l’on ne se couche pas sans ressentir l’affreuse appréhension de voir une foule tomber chez soi au milieu de la nuit. La cruauté du procédé fait partie de l’amusement que les Américains prennent à ce jeu ; les Français, qu’une possible économie intéresse toujours, y ont vu un joint pour recevoir à meilleur compte. On se prévient qu’on organise une surprise-party chez les Untels, mais les Untels sont si bien prévenus que c’est à croire qu’ils ont fait annoncer la fête les premiers. Le soir fixé, ils veillent avec un fond de sandwiches dans la cuisine. Un mois après on parle de la soirée chez les Untels comme s’ils avaient lancé des invitations et voilà donnée leur soirée de la saison.

    *

                De l’intérimaire Blaise Alias, aussi ceci, daté de mil neuf cent vingt-deux :

                On a inauguré au musée de Rouen la salle Jacques-Emile Blanche. On y a réuni les portraits de Colette, de Strawinsky, de Gide, de Claudel, d’Anna de Noailles, de Degas, de Barrès, de Debussy, de Cocteau, Giraudoux, Morand, Max Jacob, Montherlant et Grasset : le seul portraitiste de l’époque qui ait choisi de bons modèles.

                Pas souvenir d’y avoir vu Colette, Anna de Noailles, Degas ni Grasset. Il faut que j’aille vérifier.

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