• En lisant Au temps du Bœuf sur le toit de Maurice Sachs (un)

                Tandis que le mois de juillet tombe en pluie sur les touristes atterré(e)s, c’est à l’abri dans mon café des jours de froid, le Socrate, que je mets au net mes notes de lecture, notamment celles concernant Au temps du Bœuf sur le toit de Maurice Sachs, ouvrage publié aux Cahiers Rouges chez Grasset et sous-titré Journal d’un jeune bourgeois à l’époque de la prospérité (14 juillet 1919 – 30 octobre 1929), dont la première publication remonte à mil neuf cent trente-neuf, avant que ça ne tourne très mal pour l’auteur.

                Cela commence par l’évocation d’un autre Socrate :

                …il y a eu chez Adrienne Monnier une lecture de Socrate d’Erik Satie. Mme Balguerie était accompagnée par l’auteur.

                Nous sommes sortis très émus de cette lecture : on ne savait pas d’abord ce qui nous y attendait et quel amusement Satie grave et farceur nous avait préparé sous le nom de Socrate. Rien sans doute dans son œuvre passée ne prévenait une oreille ordinaire qu’un même homme saurait un jour aller de l’humour des Gymnopédies, des Airs à fuir, des Danses de travers, des trois Préludes flasques (pour un chien) au sublime (il faut bien le dire) de Socrate. « Il y a Bizet, Chabrier et Satie », s’est écrié Strawinsky après la lecture. Les musiciens, à commencer par Debussy et Ravel, savent bien quel grand homme véritable est Satie ; la critique et le gros du public le tiennent pour un farceur de plus ou moins bon aloi. (Sept août mil neuf cent dix-neuf)

                Maurice Sachs est très doué pour dénicher les œuvres et les auteurs qui deviendront grands, autre exemple :

                Il a paru (à compte d’auteur, du reste) un livre révolutionnaire –dans le sens des lettres– qui s’appelle Du côté de chez Swann, un autre qui s’appelle A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Qui les achète ? On en parle dans quelques maisons où l’on est particulièrement curieux et éclairé comme chez le conte Etienne de Beaumont, ou dans le bureau de Jacques Rivière à la N. R. F., mais le grand public s’en moque. On trouve les titres trop longs, etc. (Sept septembre mil neuf cent dix-neuf)

                Un sacré flair, à moins qu’il ait un peu amélioré son texte en trente-neuf au moment de la parution.

                Le jeune Maurice est prospère, vivant de ses rentes. Ses plaisirs sont quotidiens, ainsi :

                J’ai peine à croire que je sois allé seul à Tabarin ; il est vrai que je n’en suis pas sorti seul, car sur le vieil air de Tu reverras Paname… Paname…Paname, devenu soudain one-step, j’ai fait la connaissance d’une jeune demoiselle rousse dont les tresses étaient si longues qu’elle s’en servait aux fins les plus extraordinaires. Elle s’appelle Irma. (Huit août mil neuf cent dix-neuf)

                Comme j’ai le goût de l’indiscrétion, j’aime particulièrement les histoires qu’il colporte. Voici ce que lui rappelle la mort de Renoir :

                Il fit autrefois un voyage à pied dans la Creuse en compagnie de Claude Monet et d’Alphonse Daudet. Ils ne regardaient pas que les paysages et couraient un peu les filles. Renoir disait : « Alphonse les séduit, Claude les excite et moi je les baise. » (Sept décembre mil neuf cent dix-neuf)

                Autre anecdote réjouissante, dont fait les frais une jeune comédienne qui n’a peut-être pas fait carrière :

                Gaston Gallimard m’a raconté qu’étant très jeune homme il avait été prendre un verre avec des camarades qui voulaient lui faire rencontrer une « jeune personne ». Elle était charmante.

                -Qu’est-ce que vous faites ? lui demanda-t-il.

                -Je suis artiste lyrique-dramatique.

                -Vous jouez en ce moment ?

                -Oui, je fais un cadavre dans Quo Vadis. (Vingt-quatre février mil neuf cent vingt)

                Et à propos d’une autre dont la carrière se prolonge plus qu’il ne faut :

                Sarah Bernhard a paru de nouveau sur la scène dans Athalie. Les vieilles gens émerveillent toujours la France. On les acclame comme un tour de cirque ; venez voir, venez voir une très vieille dame infirme, décatie, fourbue, qui a charmé votre jeunesse et qui veut encore se montrer. Spectacle atroce. La voix d’or est quoi qu’on en dise un peu fêlée ; elle ne peut plus bouger puisqu’elle a eu horriblement une jambe tranchée par un ascenseur. (Vingt mars mil neuf cent vingt)

                Une bonne nouvelle enfin :

                On croyait qu’Anatole France allait mourir, au lieu de quoi il se marie. (Septembre mil neuf cent vingt)

                La suite demain, je replie mon ordinateur, le range dans sa sacoche, paie mes un euro trente et ouvre mon parapluie. Il pleut plus que jamais, c’est foutu pour les Terrasses du Jeudi.

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