• En lisant Auschwitz et après (Aucun de nous ne reviendra, Une connaissance inutile, Mesure de nos jours) de Charlotte Delbo

    Longtemps qu’attendaient ma lecture les trois volumes d’Auschwitz et après de Charlotte Delbo (déportée pour fait de résistance) publiés aux Editions de Minuit : Aucun de nous ne reviendra, Une connaissance inutile, Mesure de nos jours. C’est fait, la plupart du temps au Socrate en buvant un café verre d’eau (Et maintenant je suis dans un café à écrire ceci. écrivait Charlotte Delbo).

    On n’attend pas la mort. On s’y attend. écrit-elle dans le premier volume Aucun de nous ne reviendra, titre démenti par l’existence de son livre de rare survivante :

    Le commandant du camp habite tout près, à l’extérieur des barbelés électriques. Une maison de briques, avec un jardin de rosiers et de gazon, des bégonias aux couleurs brillantes dans des caisses peintes en bleu. Entre la haie de rosiers et les barbelés passe le chemin qui mène au four crématoire. C’est le chemin que suivent les civières sur lesquelles on transporte les morts. Les morts se succèdent tout au long du jour. La cheminée fume tout au long du jour. Les heures déplacent sur le sable des allées et sur les gazons l’ombre de la cheminée.

    Les fils du commandant jouent dans le jardin. Ils jouent au cheval, au ballon, ou bien ils jouent au commandant et au prisonnier.

    Plus loin :

    Parce qu’avec la belle saison il avait fallu un orchestre. A moins que ce fut le nouveau commandant. Il aimait la musique. Quand il commandait de jouer pour lui, il faisait distribuer aux musiciennes un demi-pain en supplément. Et quand les arrivants descendaient des wagons pour aller en rangs à la chambre à gaz, il aimait que ce fût au rythme d’une marche gaie.

    Ce premier volume est le mieux écrit, littérairement parlant, une succession d’atrocités narrées en courtes scènes avec une élégante ironie. Le deuxième Une connaissance inutile poursuit dans un premier temps l’évocation de la vie au camp :

    Carmen se débat avec ses lacets qu’elle ne parvient pas à enfiler, et les godasses sont si grandes que si elle ne lace pas les ficelles, elle ne pourra pas faire un pas, c’est certain.

    Et c’est là que nous avons assisté à la scène la plus extraordinaire. Taube –Taube que nous avons vu envoyer des milliers de femmes aux gaz, que nous avons vu lancer son chien sur plusieurs des nôtres et les faire dévorer, que nous avons vu sortir son revolver et tirer sur les juives du block 15 parce qu’elles ne rentraient pas assez vite (comme si mille femmes pouvaient rentrer vite par une porte à un seul battant) un matin semblable à celui-ci –Taube qui nous faisait peur à l’aperçu de sa haute silhouette, Taube, le SS le plus cruel, s’il y avait un plus de la cruauté chez les SS –Taube s’agenouille devant Carmen et, avec son canif, retaille les bouts de lacets pour qu’ils passent dans les œillets. Il y réussit et se relève en disant doucement : « Gut. » Il nous aurait moins étonnées s’il nous avait conduites au block 25 qui est l’antichambre du crématoire.

    Puis, en des textes plus longs, elle y raconte la libération du camp et le voyage du retour :

    Les femmes sortaient, titubantes, hébétées. On tirait les malades qui auraient eu encore un sursaut de vie pour marcher vers la liberté, qui maintenant ne pouvait plus tenir debout. Certaines, presque sans connaissance, bougeaient les lèvres pour demander une explication. Personne ne pouvait rien dire, rien expliquer.

    Le troisième volume Mesure de nos jours évoque la vie d’après, celle de l’auteure et celle des quelques revenues avec elle, perdues de vue puis retrouvées. Charlotte Delbo leur donne la parole en des textes parfois fictionnés. Il m’a moins intéressé.

    *

    Au Socrate, un jardinier biologique interrogé par trois jolies filles qui prennent des notes, de quoi presque me donner envie de retourner à la terre (histoire de plantoir et de semence).

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