• En lisant Carnets d’oflag de Georges Hyvernaud

    J’aime les écritures de Georges Hyvernaud. Je les ai déjà évoquées à plusieurs reprises dans ce Journal. Dernier livre de lui lu Carnets d’oflag, ouvrage publié par Le Dilettante, qui regroupe les notes qu’il prit pendant ses années de captivité, de mil neuf cent quarante à quarante-cinq, à l’aide desquelles il écrivit La Peau et les os publié en quarante-neuf.

    Hyvernaud pose sur le monde un regard d’entomologiste, pas la moindre illusion sur la nature humaine, première raison pour que je l’apprécie ; la seconde est son style. De mes notes, prises au fil de la lecture, ceci, dont ses compagnons de captivité font les frais (comme on dit) :

    Marié, deux enfants. Il m’a expliqué ses idées sur l’éducation. Quand sa fille mord son garçon, il oblige le garçon à mordre la fille. Tout le monde hurle, mais il paraît qu’après, les mioches ont compris.

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    Elites.

    Leurs conversations :

    -Les seins en poire et les seins en pomme,

    -Les moyens de camoufler ses bénéfices commerciaux.

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    Les pauvres, il n’est pas possible qu’ils s’évadent par l’esprit de leur pauvreté. Ils sont condamnés à toutes les pauvretés.

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    Le lit, l’escabeau, l’écuelle –mais la grande misère ne vient pas des choses. Elle vient des hommes.

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    « Je suis augmenté », disent-ils ingénument –confondant leur fric et leur être.

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    Gens Bien : lisent « pour se distraire ». Alors qu’au lieu de divertir le livre doit avertir…

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    L’épreuve qui devait les révéler à eux-mêmes. Mais, s’ils sont sincères, pas d’autres révélations que celle de leur pauvreté intérieure.   

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    Leur bonheur, quand on sait ce qu’il était, on ne s’étonne pas trop qu’ils n’aient pas eu envie de mieux le défendre.

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    On tentait de s’insérer dans l’histoire, et on ne faisait que s’inscrire à un parti, figurer dans un cortège ou défiler dans une section.

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    Les expliqueurs du monde, et leur trousseau de fausses clefs.

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    Les vieux regardent le ciel et prétendent que ça pourrait bien se gâter sur les midi.

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    Le major qui est logé dans une famille et qui prend la jeune fille de dix-huit ans sur ses genoux en disant aux parents –lesquels n’osent pas s’y opposer– que cela lui rappelle ses enfants ! 

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    Portraits. Tronc (capitaine C.). Une masse épaisse et obscure, d’où sortent d’hésitantes  paroles. Face boursouflée, pas de front, presque pas de regard –deux petites flaques croupissantes. Et presque pas de cerveau sans doute : on imagine quelque chose de rond, de dur, d’enfoui, de perdu comme un pépin dans une pomme.

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    Toute la nuit la Kommandantur a été mise à sac. Beaud. qui y a passé la nuit, revient le lendemain avec une théière, des tasses, un caleçon pour moi et des tas d’autres saletés. Les malins, ceux de la première heure, les durs de durs de la résistance, ont vite « fauché » jumelles et pistolets. La « fauche » : un des aspects les plus constants de la libération.

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    Toute la matinée : journalistes, photographes, prises de vue, micro. On amène une voiture pour les « actualités » : on fait monter dessus des volontaires. « Criez. Plus fort. Plus fort, bon Dieu ! » et ils crient, ils gesticulent. Ce sera : la libération du V.I.A. Comique énorme de cette figuration qui fera figure de document, en regard de notre joie grave de la veille.

    *

    Carnets d’oflag est suivi de Lettre à une petite fille que Georges Hyvernaud commença sur les routes du Mecklembourg et termina dès son retour en France, explique sa veuve Andrée Hyvernaud en avant-propos. « Etiemble a dit que c’était la plus belle lettre qu’un père ait écrite à sa fille », précise-t-elle.

    Je te donne ces pages écrites au crayon, sur un carnet sale, au soir d’une dure journée. Ce ne sont pas, je le sais, des choses de ton âge.

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