• En lisant et relisant les Pensées de Giacomo Leopardi

    Un mètre quarante, bossu, laid et souvent malade, tel était Giacomo Leopardi, poète, philosophe et moraliste, né en mil sept cent quatre-vingt-dix-huit à Recanati où il vécut reclus, dont je ne me lasse pas des Pensées, publiées en français chez Allia, lues et relues, qui offrent de la société de son temps, qui est aussi la nôtre, une vision des plus réalistes. Mes notes pourraient être très longues, au risque de recopier le livre entier, je tranche et prends la liberté de rapprocher ce qui ne l’est pas dans l’ouvrage :

    J’affirme que le monde n’est que l’association des coquins contre les gens de bien, des plus vils contre les plus nobles.

    Rares sont les coquins qui restent pauvres, car pour ne citer qu’un exemple, si un homme de bien tombe dans la misère, nul ne vient le secourir et nombreux même sont ceux qui s’en réjouissent ; mais si c’est à un scélérat que cela arrive, toute la ville se lève pour l’aider.

    Ce lieu commun, que la vie est une pièce de théâtre, se vérifie surtout en ceci que les hommes s’évertuent sans cesse à parler d’une façon et à agir d’un autre…

    Ou je me trompe fort, ou il ne se trouve guère dans notre siècle d’homme universellement vanté qui ne soit pas à l’origine de son propre éloge.

    Nul ne peut estimer connaître la vie s’il n’a pas appris à prendre pour un pur cliquetis de syllabes les offres de service qui lui sont faites, les plus spontanées, solennelles et répétées qu’elles puissent être.

    Ce qui nous pousse à nous rendre utiles et à œuvrer pour de bonnes causes, réside avant tout dans l’estime que nous nous prodiguons.

    Il n’est rien de plus rare au monde qu’une personne que l’on peut supporter tous les jours.

    Aucun livre classique ne fut jadis imprimé avec l’élégance qu’arborent aujourd’hui les journaux et le moindre commérage politique fait pour durer un seul jour.

    Si les quelques hommes de vraie valeur qui recherchent la gloire connaissaient personnellement tous ceux qui composent le public dont ils s’efforcent avec tant de peines de se gagner les faveurs, on peut penser qu’ils modèreraient beaucoup leur ardeur et se proposeraient peut-être d’autres buts.

    Ici encore l’on peut vérifier qu’il n’est au monde aucun bien qui ne s’accompagne d’un mal à sa mesure : en effet, l’inestimable avantage pour un enfant d’être guidé par un être plein d’expérience et d’affection, et nul ne peut tenir ce rôle mieux que son propre père, se paye par l’étouffement total de la jeunesse, et généralement de toute la vie.

    Chacun se souvient avoir maintes fois entendu de la bouche de ses parents, comme je m’en souviens moi-même, que le climat se serait refroidi au fil des ans, et que les hivers seraient devenus plus longs ; que de leur temps, à Pâques, on quittait les vêtements d’hiver pour mettre les tenues d’été ; qu’aujourd’hui, à les entendre, on peut à peine le faire au mois de mai, parfois même pas avant le mois de juin. A cet égard, il n’y a pas si longtemps, des physiciens se sont mis sérieusement à chercher la cause de ce prétendu refroidissement et l’on avança, entre autres hypothèses, le déboisement des montagnes, pour expliquer un phénomène imaginaire…

    J’aime particulièrement ce qu’il dit du monde l’édition et de celui des auteurs :

    On peut mesurer la sagesse économique de ce siècle à la vogue des éditions dites compactes, où l’on épargne beaucoup le papier, mais fort peu la vue. Malgré cet effort pour économiser le papier dans les livres, on voit bien que la mode actuelle est d’imprimer beaucoup et de ne rien lire.

    Si j’avais le génie de Cervantès, qui a purgé l’Espagne de la vogue des chevaliers errants, je ferais un livre pour purger l’Italie et aussi le monde civilisé d’un vice qui, compte tenu de la douceur de nos mœurs, et peut-être aussi dans l’absolu, n’en est pas moins cruel et barbare que les restes de brutalité médiévale fustigés par Cervantès. Je parle de ce vice qui consiste à lire et à réciter aux autres ses propres productions littéraires…

    Italiens, Français, Anglais, Allemands ; hommes de grand conseil, pleins de talents et de mérites ; parfaits hommes du monde, exquis de manières, friands d’épingler les ridicules et de les railler, ils deviennent tous des enfants cruels lorsqu’ils ont l’occasion de réciter leurs écrits. Ce vice n’est pas seulement l’apanage de notre époque, il fut aussi le lot de celle d’Horace, à qui il paraissait déjà insupportable, et de celle de Martial, qui, à un flatteur lui demandant pourquoi il ne lisait pas ses vers, répondit : pour ne pas avoir à entendre les tiens. Il en fut de même à la meilleure époque des Grecs : Diogène le Cynique se trouvait un jour en compagnie de quelques personnes qui se mourraient d’ennui à une lecture de ce genre ; voyant l’auteur arriver à la fin de son rouleau, il dit : Courage, les amis, je vois la terre !

    et son évocation de la catastrophe qu’est la vieillesse :

    L’homme est condamné soit à consumer sans but sa jeunesse, alors que c’est pour lui la seule période qu’il peut consacrer à assurer son entretien futur ; soit au contraire à la perdre, afin d’offrir des jouissances à cette partie de la vie où il ne sera plus capable de jouir.

    En perdant sa jeunesse, l’homme perd la faculté de communiquer et pour ainsi dire d’inspirer à autrui sa propre présence ; il se trouve privé de ce magnétisme que le jeune homme émet autour de lui et qui le relie à son entourage par une sorte d’affinité naturelle ; et il comprend alors douloureusement qu’il est désormais en société comme séparé de tous, au milieu d’être sensibles à peine plus attentifs à son égard que des objets inanimés.

    Cela mis à part, les vieillards tendent naturellement, dans la mesure de leurs forces, à ruiner la jeunesse, à la faire disparaître de la vie humaine, car elle représente  pour eux un spectacle exécrable. De tout temps, les vieux se sont ligués contre les jeunes parce que de tout temps les hommes ont eu la bassesse de condamner et de proscrire chez les autres les biens qu’ils désiraient le plus pour eux-mêmes.

    Lui-même mourut à trente-huit ans.

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