• En lisant la biographie de Maurice Leblanc signée Jacques Derouard

    Pas lu Maurice Leblanc depuis que j’ai quitté le collège, en ce temps où j’empruntais ses livres à la Bibliothèque Municipale de Louviers, cependant quand je tombe (comme on dit) au marché du Clos Saint-Marc sur sa biographie par Jacques Derouard chez Séguier vendue deux euros, je l’achète. Dans cette lecture, je m’intéresse surtout au début, autrement dit à l’époque rouennaise.

    Maurice n’est pas né des mains de n’importe qui mais de celles d’Achille Flaubert, frère de Gustave, une nuit d’hiver au numéro deux de la rue de Fontenelle. Son grand-père était tailleur de pierres rue Martainville, que l’auteur des Arsène Lupin décrira ainsi ce quartier de Martainville où viennent s’échouer toutes les misères et toutes les hontes de Rouen. Neuf ans plus tard, le petit Maurice s’installe avec sa famille enrichie par le négoce rue du Bailliage dans la grande maison blanche sur laquelle figure aujourd’hui une plaque à sa mémoire. Sa sœur Georgette, devenue chanteuse lyrique, en parlera ainsi dans ses Souvenirs : Un jardin public s’étendait devant votre maison. De mon balcon, au printemps, j’arrangeais mes premiers échanges avec le monde. Je chantais. Les passants s’attroupaient.

    Le dimanche on va se promener à La Bouille en empruntant L’Union : Croisset ! Le Val de La Haye ! La Bouille ! Que de fois, tout enfant, j’ai navigué sur un étrange bateau qui faisait le service, et qui coula, près du Pont-Suspendu (le Pont-Suspendu, péage : un centime !). Ces souvenirs d’escapades dominicales serviront à Maurice Leblanc pour son roman Une femme dans lequel il évoque l’attraction du voyage : la maison de Flaubert à Croisset. Maupassant en parla aussi : Les bourgeois de Rouen, allant déjeuner à La Bouille, le dimanche, rentraient déçus dans leur espoir quand ils n’avaient pu voir, du pont du bateau à vapeur, cet original de Flaubert, debout dans sa haute fenêtre.

    Comme tout fils de bourgeois rouennais, le jeune Leblanc fréquente le Lycée Corneille dont il parle en ces termes dans son roman L’enthousiasme : Une prison, en vérité, n’est-ce point par là que l’homme commence ? Dès qu’il pourrait prendre goût à l’espace, à l’indépendance, à la beauté des choses, au spectacle du ciel et de l’horizon, on l’enferme. Il y a des murailles, des geôliers, des cachots, des punitions, peu d’air et de lumière. Ferait-on davantage si l’enfant avait commis quelque méfait ? (…) Bons ou mauvais, tous ceux que j’évoque, pions, professeurs, maîtres d’études, se présentent suivant une vision invariable, comme autant de personnages chargés spécialement de m’opprimer.

    Aussitôt libre, narre-t-il dans ce même roman, je me ruai vers le plaisir et vers les femmes. Cela se passe dans l’île Lacroix, au Château Baubet, les Folies Bergères locales, qu’il décrira dans Des couples : Il y avait là la foule bruyante des jours de bourse. Les messieurs, les industriels, des commerçants, des commis voyageurs, des agriculteurs de la région, encombraient le promenoir et accompagnaient de leurs cris et de leurs rires les refrains des chanteurs comiques. Au milieu grouillait le demi-monde rouennais, un ramassis de filles laides et disgracieuses, vêtues de robes et de chapeaux démodés.

    Bientôt, Maurice n’aura qu’une idée en tête, quitter Rouen pour Paris afin de fuir un milieu qu’il juge, écrit Jacques Derouard, « bête, mesquin et méchant », Georgette fera de même car à Rouen, écrira-t-elle dans ses Souvenirs, les préjugés étaient grands et les esprits étroits.

    Il y reviendra de temps à autre, notamment en mil huit cent quatre-vingt-dix, le jour de l’inauguration du monument dédié à Flaubert au Musée des Beaux-Arts, « une grande sculpture de Henri Chapu », raconte Jacques Derouard, « représentant, sous le portrait de Flaubert, la vérité sortant du puits. » (actuellement visible au Musée Flaubert de l’Histoire de la Médecine, semble-t-il). Goncourt, Zola, Mirbeau, Maupassant sont là et l’écrivain débutant Leblanc a envie de faire leur connaissance : tout m’étonne dans de tels personnages. Comment se peut-il qu’ils marchent comme les autres, qu‘ils ne s’expriment pas d’une façon différente, avec plus de recherches et de subtilité ? Eh oui.

    Il sera fort déçu quand, dans le train du retour à Paris, il osera pousser la porte de leur compartiment et les trouvera endormis.

    *

    Goncourt dans son Journal à propos du monument Flaubert : un joli bas-relief en sucre, où la Vérité a l’air de faire ses besoins dans un puits.

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