• En lisant la Correspondance 1912 1955 de Paul Léautaud et André Billy

    Lecture agréable que celle de la Correspondance 1912 1955 de Paul Léautaud et André Billy dans l’exemplaire mil quatre cent quarante et un sur vélin d’Annonay des Editions du Bélier trouvé au marché du clos Saint-Marc, un ouvrage publié en mars mil neuf cent soixante-huit.

    Je m’étais fait accompagner à la Comédie-Royale par un jeune écrivain à l’esprit fort éveillé, M. André Billy, dont j’ai fait la connaissance il y a quelque temps. La société d’un homme jeune a son agrément. On revit sa jeunesse, à voir la jeunesse d’un autre, et cet entrain, cette solidité de celui qui a devant soi encore toute sa vie, écrit Paul Léautaud sous le nom de Maurice Boissard, dans sa chronique théâtrale de novembre mil neuf cent douze. Les deux hommes deviennent amis et le restent malgré quelques heurts jusqu’à la mort de Léautaud. Billy, romancier et journaliste, meurt en mil neuf cent soixante et onze. Il n’est plus lu, jamais réédité depuis sa mort.

    Cette Correspondance 1912 1955 est présentée et annotée par Marie Dormoy. Elle est surtout intéressante quand les deux hommes sont éloignés l’un de l’autre. Les deux Guerres Mondiales le permettent. A la Première, Billy est parti soldat mais Léautaud souffre plus que lui :

    Je dure comme je peux. Je vis chez moi en pardessus, le chapeau sur la tête, gelant, grognant, ricanant, plein d’impatience et de sarcasmes. Quand nous foutra-t-on la paix, grands Dieux ! Cette guerre m’agace, que de choses elle m’a déjà coûtées, que de mauvaises choses elle m’a déjà occasionnées, que de mécomptes, que de soucis, que de chagrin ! Je devais passer de si belles vacances ! Allez, moi aussi je suis bien atteint. (Paul Léautaud à André Billy, Fontenay-aux-Roses, le vingt-trois novembre mil neuf cent quatorze)

    A la Deuxième, après la Débâcle, André Billy est replié à Lyon avec la rédaction du Figaro dont il est membre. Il y annonce notamment la mort de Paul Léautaud :

    Gaétan Sanvoisin, de passage à Paris, le mardi 27 mai, et venu me voir au Mercure, m’a apporté la nouvelle de ma mort, donnée en zone libre, et plusieurs articles nécrologiques sur moi, dont le vôtre. (Paul Léautaud à André Billy, Paris, le premier juin mil neuf cent quarante et un). Cette fausse nouvelle fut lancée par Oran Républicain, reprise par La Montagne puis par Le Figaro.

    Gustave Flaubert, sous la plume de Léautaud en prend pour son grade, lequel Léautaud développe une fois de plus sa conception de l’écriture :

    Quant à Flaubert : il est vrai, plus je vais plus je l’abomine. Je l’écrivais récemment à Rouveyre : « Cet ébéniste littéraire frottait jusqu’à ce que cela brillât bien partout. » J’ai horreur de cet astiquage. Il me déplaît aussi par sa grossièreté de langage dans le privé. Je n’ai jamais pu lire sa Correspondance –qu’on dit si belle, à cause de certaines choses grossières, et même plus, que je sais qu’elle contient. Je ne suis pas « rabelaisien » pour deux sous. Je l’écrivais également à Rouveyre à propos de la sorte de martyre que me paraît représenter pour lui : écrire, (j’entends ses livres, non ses articles, si piquants, si vifs, si pittoresques) : « Ecrire –cela compte une part de j’m’enfichisme. » Ne compte, ne vaut pour moi que ce qu’on écrit d’un trait, avec feu, avec plaisir, sans avoir à y revenir. J’ai horreur du travail, qui abîme tout. Quand cela ne vient pas, allez vous promener et revenez un autre jour. J’ai horreur du travail qui, moi, m’attriste. (Paul Léautaud à André Billy, Fontenay-aux-Roses, mardi vingt et un avril mil neuf cent quarante-deux)

    André Billy ne s’en laisse pas compter par le vieux Léautaud, comme le montre l’échange suivant :

    Quant à ce que vous me dites que je suis assuré de ne pas périr : voilà bien ce dont je me fiche, comme du contraire. Gourmont et moi nous riions déjà il y a longtemps de ce souci de la postérité qu’ont certaines gens. J’en ris encore plus aujourd’hui. Ne compte que ce dont on peut jouir ou souffrir, mon cher Billy. Quand noud serons morts qu’est-ce que la réputation ou l’oubli pourra nous faire ! Qu’est-ce que cela peut faire à Racine d’être le premier tragique français ? Il y a dans cette idée de la postérité un enfantillage, une bêtise sans borne. (Paul Léautaud à André Billy, le vingt-quatre août mil neuf cent quarante-trois)

    Ce que cela peut faire à Racine d’être le premier poète tragique français ? Rien assurément, mais l’idée que, de son vivant il a eue, de sa supériorité présente et à venir, a pu ajouter beaucoup à son plaisir de vivre. Je ne crois pas que vous soyez si mécontent d’être Paul Léautaud, c’est-à-dire un monsieur dont on parle et dont on continuera de parler après sa mort.

    Je considère l’acte d’écrire, de la part d’un homme de lettres, comme un phénomène d’origine sexuelle jusqu’à l’âge de cinquante ans, puis comme une sorte de lutte contre la mort à partir de la cinquantaine.

    L’assiduité avec laquelle vous avez écrit votre Journal, quel acharnement contre l’oubli menaçant ! (André Billy à Paul Léautaud, Barbizon, un mercredi de septembre mil neuf cent quarante-trois)

    La Guerre finie, les conditions de vie de Léautaud ne s’améliorent pas :

    Je vis dans un pétrin complet. Pardieu, pas de gaz, par suite de je ne sais quelles avaries, malgré toutes les précautions prises, et coûteuses. Je me chauffe, je fais ma cuisine moi-même, quelle cuisine ! avec du bois trempé d’eau qu’il me faut scier, fendre et qui me fait passer des après-midi le soufflet à la main. Je n’ai pour m’éclairer qu’une vieille lampe à pétrole, de petit calibre et qui fonctionne mal. Impossible d’en trouver une dans le commerce. J’ai renoncé depuis plusieurs mois à l’électricité. Bienfait pour ma vue. (Paul Léautaud à André Billy, samedi douze janvier mil neuf quarante-six)

    Les Entretiens avec Robert Mallet en mil neuf cent cinquante rendent Léautaud plus connu qu’il ne voudrait. Il n’en demeure pas moins égal à lui-même :

    Je n’ai envie de rien. Je n’ai rien changé à ma vie. Je tiens moi-même ma maison. Je fais moi-même ma cuisine, la nourriture de mes chats, je lave mon linge de corps. Ne pouvant plus trouver de chapeaux de paille comme j’en avais acquis il y a longtemps cinq ou six, je sors avec celui qui me reste et qui est en ruine, raccommodé tant bien que moi. Je me fiche du qu’en-dira-t-on, et des plaisanteries du Mercure. Je me plais vivement dans mon mauvais état moral, à savourer mes désenchantements, mon goût à rien, mon apathie, mon hostilité sans borne à tout ce qui compose le temps présent… (Paul Léautaud à André Billy, le mercredi seize juillet mil neuf cent cinquante-deux)

    *

    Quelles étaient ces Editions du Bélier ? Je n’en sais rien et impossible de trouver quoi que ce soit sur la question via Internet.

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