• En lisant la Correspondance de Louis Calaferte et Georges Piroué

                Autre jour de pluie, je reprends la Correspondance de Louis Calaferte et Georges Piroué pour en extraire quelques passages. Louis Calaferte, l’auteur de Requiem des innocents, de Septentrion et de La Mécanique des femmes et Georges Piroué, conseiller littéraire chez Denoël et écrivain méconnu aujourd’hui oublié, se sont écrits de mil neuf cent soixante-neuf à quatre-vingt-treize (Calaferte mourant l’année suivante). Ces lettres montrent à quel point Piroué s’est donné du mal pour que soit édité Calaferte, et si le premier apparaît plus souvent que le second dans les notes que je garde de ma lecture, c’est que sa personnalité me plaît davantage, Calaferte faisant souvent dans la rouspétance ridicule. Cette Correspondance a été publié aux Editions Hesse en deux mille un.

                De Piroué à Calaferte, le neuf janvier mil neuf cent soixante-dix-sept :

                Envoyez-moi également le manuscrit pour Gallimard, ou pour un autre, car il paraît que Gallimard refuse à peu près tout ce qu’on lui propose. Folio lui a coûté cher. Au fond l’édition d’aujourd’hui est de l’édition d’hier pour public d’hier. Il y a longtemps que j’avais prévu cette régression dans le temps par le livre de poche et le ralentissement de l’investissement pour l’avenir.

                De Piroué à Calaferte, le vingt-neuf mai mil neuf cent soixante-dix-huit :

                Parlant de vous, un collègue vous a présenté comme un écrivain de droite. Comment peut-on être bête à ce point ? L’époque le veut. Pour moi il n’y a pas une gauche et une droite horizontalement mais en profondeur, ceux qui sont d’en bas et ceux qui sont d’en haut ; parmi ceux d’en bas, ceux qui restent fidèles à cet en bas profond de leur être et ceux qui, s’élevant et se reniant, débouchent, voyez-vous ça, en plein parmi les nantis !

                De Piroué à Calaferte, le douze décembre mil neuf cent soixante-dix-huit :

                Le nom du directeur de l’Age d’Homme est Vladimir Dimitrievitch (moi, je l’écris comme ça, d’autres l’écrivant autrement). C’est un yougoslave ancien footballeur et commis de librairie qui est venu à l’édition par amour des livres. On ne gagne pas un sou à être publié chez lui, mais il prend tant de risques ! Et quel catalogue !

                De Calaferte à Piroué, le vingt-quatre décembre mil neuf cent soixante-dix-huit (exemple de rouspétance et prédiction ratée) :

                Les actuelles fantaisies postières sont consternantes ! Je reçois le 23 votre lettre du 18. Rien de désagréable comme ces retards, qui semblent une oppression sur nos désirs de communiquer. Voilà qui masque bien des vices d’une société déliquescente dont il n’y a plus qu’à attendre que la chute –probablement catastrophique– dans les dix ou quinze années à venir. Si je suis encore de ce monde, j’y assisterai en spectateur immobile. Attristé, mais froid.

                De Piroué à Calaferte, le treize juin mil neuf cent soixante-dix-neuf (constat lucide) :

                Le séjour à Aix-les-Bains a été des plus pénibles. Nous y étions, quelques-uns et moi, pour promouvoir la nouvelle, genre littéraire méconnu. Il nous a été donné de le vérifier. Personne n’est venu à la séance de signature et je n’ai vendu aucun Feux et lieux. Il faisait une chaleur accablante, nous faisions mine de prendre la chose du bon côté par pitié pour l’organisatrice mais à errer d’une table à l’autre des livres exposés il y avait de quoi suer d’ennui, on ne s’en est pas fait faute.

                De Piroué à Calaferte, le six octobre mil neuf cent soixante-dix-neuf :

                Je n’aurais sans doute pas été plus heureux ni auprès d’un directeur de journal de 1840 ni à la cour d’un duc de Ferrare. Et quand je lis Léautaud, je m’aperçois que la dégringolade du Mercure de France et l’ascension de Grasset ne diffèrent guère de ce que j’observe à peu près tous les jours. Roger Gouze, dans un récent essai, proclamait que l’entre-deux-guerres fut une période bénie pour les lettres. Quelle bourde ! La médiocrité, la vanité et le copinage y fleurissaient tout autant qu’en 1979.

                C’est pourquoi je mettrais pour ma part beaucoup moins de passion que vous à déblatérer notre présent. Tout en étant aussi moche que le passé, il deviendra au fil des années aussi beau. Tout cela, aurait dit Pirandello, est une question de lunettes. Et y aurait-il décadence que je ne me vois guère déclarer : « Nous autres écrivains de la décadence… »

                De Calaferte à Piroué, le trente et un décembre mil neuf cent quatre-vingt :

                J’ai reçu il y a trois ou quatre jours Requiem des innocents en édition de poche chez Bourgois sans que j’aie été prévenu de rien auparavant ! C’est inouï, scandaleux de désinvolture, même de grossièreté à mon égard. On réédite ce livre sans m’avertir. Que faire maintenant ? D’autre part, j’ai un urgent besoin d’argent. Que dois-je demander à cet éditeur indélicat ? Car je voudrais au moins retirer un petit bénéfice de cette affaire qui ne me cause aucun plaisir, car je n’aime pas ce livre et pour rien au monde je n’aurais voulu le voir republié.

                De Piroué à Calaferte, le sept janvier mil neuf cent quatre-vingt-trois :

                J’aimerais que mes livres soient lus sans qu’il soit nécessaire de les publier. Un à un, ils sont tombés dans le chaudron de la littérature touillé par les critiques et ils n’ont jamais reparu à la surface.

                De Piroué à Calaferte, le sept décembre mil neuf cent quatre-vingt-cinq :

                Ce qui me plaît chez Stendhal, c’est l’absence d’apprêt. En voilà un qui n’ouvre pas une bouche d’ombre pour parler. Ça coule de source et, tout comme l’eau, ça n’embarrasse pas l’estomac. C’est en quoi l’on peut dire que son discours est musical : il faut accueillir les mots au fur et à mesure qu’ils paraissent sans tourner l’esprit en arrière. Comme la musique qui interdit qu’on s’arrête pour se remémorer. C’est elle qui fournira, selon sa loi ou son bon plaisir, la réminiscence qui vous comble. La permanence des engouements joue le même rôle chez Stendhal. Sa désinvolture est cyclique.

                De Piroué (citoyen suisse) à Calaferte, le dix-neuf janvier mil neuf cent quatre-vingt-sept :

                Il y a trente-six ans que j’habite la France. Eh bien, il y a trois mois que j’attends le renouvellement de ma carte de séjour. Joli, non, de la part d’une terre d’asile ? Qu’en serait-il si j’étais un métèque quelconque !

    *

                En appendice, les propos des deux sur le Centre Pompidou l’année de son inauguration, fâcheusement dans l’air du temps, Piroué pas plus futé que Calaferte sur ce coup.

                De Piroué à Calaferte, le six février mil neuf cent soixante-dix-sept :

                Les lieux, par contre, m’ont laissé perplexe. Leur pauvreté surtout m’a frappé. A l’homme sans qualité matériaux sans qualité. Pour ne pas offusquer le peuple, on lui construit à grand frais une usine. Comme si l’ouvrier avait envie d’aller se récréer dans une usine !

                De Calaferte à Piroué, le huit février mil neuf cent soixante-dix-sept :

                Quant à l’inimaginable Beaubourg !... Vous avez le mot qu’il faut : « A l’homme sans qualité, matériau sans qualité. » Nous avons là l’image (massive, presque obsédante, en tout cas provocante) de la Grande Décadence occidentale. Le laid, le vulgaire, le technique l’emportent sur ce que nous croyons être la qualité indéfectible de l’homme. Nous sommes entrés dans le Cycle du démoniaque, dans la période involutive de l’humanité. Beaubourg est comme la signature symbolique du Malheur proche.

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