• En lisant La vie comme une fête, entretiens avec Marcel Jouhandeau

    Un livre lu jusqu’à la fin, c’est La vie comme une fête, une suite d’entretiens avec Marcel Jouhandeau à laquelle ont collaboré Régine Desforges, Jean Falgor, Chantal Noetzel et Béatrice Shalit, un ouvrage publié par Jacques Ruffié chez Pauvert en mil neuf cent soixante-dix-sept.

    J’en prélève tout ce qui concerne ce cher Paul Léautaud :

    Paul Léautaud avait des goûts particuliers et une insolence très spéciale. Un jour, je déjeunais chez Mme Gould, et Paul Léautaud était assis à côté de moi, parce qu’il y avait plus d’hommes que de femmes. Françoise Supervielle en face de lui. Comme tout le monde se taisait, je crois tout naturel de dire à Léautaud : « Savez-vous qui est en face de vous ? » Il me dit : « Non. » « Eh bien c’est la fille de Jules Supervielle. » Léautaud de s’écrier : « Vous avez pu lire une ligne de celui-là ? » J’aurais voulu être à cent pieds sous terre (…)

    Quand je circulais le matin dans mon quartier avec Paul Léautaud (il arrivait que Paul Léautaud vînt me prendre à la maison le matin pour aller déjeuner chez Mme Gould), nos voisins, qui m’avait aperçu avec lui, m’arrêtaient le soir pour me demander : « Monsieur Jouhandeau, ce matin, vous vous promeniez avec un homme célèbre. Qui est-ce ? » Etrange réflexion ! Son aspect était singulier. Il portait une sorte de manteau macfarlane en loden et un petit chapeau coquin avec une plumette et un foulard de couleur vive. (…)

    Il m’a amusé comme personnage, il avait le don de s’exprimer comme il était permis à lui seul. Il m’a quelquefois accablé, il m’a fait souffrir, mais j’aimais lui servir de cible. Je suis moins amateur de ses livres que de son personnage. L’homme l’emportait sur l’œuvre. (…)

    Par exemple, après le déjeuner, un jour, Jean Paulhan qui était la discrétion même, se manifestait plus qu’à l’habitude chez Mme Gould, et chez Mme Gould, Léautaud buvait beaucoup plus qu’à son ordinaire –ce qui n’était pas beaucoup–, il mangeait aussi un petit peu plus. (…) Ce jour-là, Paulhan s’ébrouant plus qu’à l’ordinaire, Léautaud étend le bras et dit : « Voyez-le, notre Boileau avec sa perruque dessinée par Braque ! » C’est tout Paulhan en deux traits. Boileau, car il est un des hommes qui connaissent le mieux la langue française dans ses soubassements, en même temps qu’il fait preuve d’une grande excentricité de pensée. (…)

    Ce qui est effrayant c’était de circuler avec lui en ville. Une fois, j’ai pris l’autobus en sa compagnie. Il commence par le paysage : « Regardez-moi ça ! C’est affreux, il n’y a plus rien de bien, regardez ces maisons ! et puis les gens, regardez-moi ces gueules ! » Nous étions sur la plate-forme, quand un enfant se met à pleurer. Lui : «  Qu’on l’étrangle ! vous entendez ces cris, c’est intolérable ! Dire qu’on interdit aux chiens de monter et qu’on accepte que cette volaille vienne nous casser les oreilles ! »

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