• En lisant le Journal 1947-1983 (Extraits) de Michel Déon

    Fermons la porte, il n’y a rien à voir. écrit Michel Déon dans la préface aux extraits de son Journal 1947-1983, un élégant petit ouvrage bleu nuit à rabats publié en deux mille neuf aux Editions de l’Herne. Mon exemplaire provient de chez Book-Off (un euro). Je découvre, à l’occasion de cette lecture, que son auteur est encore vivant (quatre-vingt-quatorze ans).

    Michel Déon est un écrivain facilement classé chez les anarchistes de droite dont je n’ai lu aucun des romans et ce n’est plus maintenant que je le ferai. La porte qu’il ferme, c’est celle de sa vie privée. On ne saura quasiment rien de lui. Sur les autres, il est plus disert. C’est ce qui m’intéresse évidemment. Echantillons :

    D’un petit homme qui tortille ses grosses fesses en marchant et arbore un nez de gnafron, on me dit que c’est Roger Stéphane, « libérateur » de l’hôtel de ville de Paris en 1944. On raconte qu’il fit arrêter Sacha Guitry pour avoir le plaisir de parler avec lui. Guitry l’a surnommé pour toujours « capitaine de forfanterie ». (juillet mil neuf cent quarante-sept, Saint-Moritz)

    Pendant qu’Edwige Feuillère parle, j’écoute mais je regarde surtout son visage très beau, l’élégance de son long cou qui eût enchanté Van Dongen, sa gorge découverte par un corsage échancré. Dans ses premiers films des années 30, elle se montrait souvent nue et, lycéen prévenu par des on-dit, j’allais en cachette au cinéma la voir avec Katie. (septembre mil neuf cent quarante-sept, Venise)

    (sur Edwige Feuillère auparavant :

    -Chaque arbre de Venise se prend pour une forêt, dit-elle.

    Je ne tique pas, j’ai lu la phrase ce matin dans Ruskin.)

    Rencontre avec Cécile Sorel, dans un appartement de la cour de Rohan, qui fut, dit-on, l’appartement de l’ingénieux Dr Guillotin. (…) Elle veut jouer Racine à Port-Royal et son aventure avec la Champmeslé. Naturellement, c’est le rôle de Racine qu’elle interprétera. En travesti. Fraigneau, toujours barrésien, tente de lui arracher un souvenir. Elle s’arrête, reste rêveuse quelques secondes.

    -Je l’ai bien connu… très bien. Un après-midi (elle pouffe) il est venu chez moi et m’a jetée sur la table de la salle à manger pour me trousser et me forcer. Et moi, je me disais : « Retiens-toi, ma petite, retiens-toi… Ne jouis pas… Regarde, regarde, c’est Barrès… » (novembre mil neuf cent quarante-sept, Paris)

    A mi-chemin, je m’arrête pour boire une bière dans un bar enfumé. Une fille saute sur le comptoir et, au son d’un pick-up qui joue une espèce de valse lente, commence à se déshabiller en chantonnant une chanson française. Elle est plutôt jolie, avec des seins ironiques qui ne tiendront pas longtemps à ce régime. Quand elle n’a pas plus qu’un cache-sexe en strass, elle s’arrête et prend la tête d’un des buveurs du comptoir entre ses mains, la colle entre ses jambes avec une telle soudaineté que le malheureux bat des bras comme un canard pour se dégager. (seize novembre mil neuf cent cinquante, New York)

    Hier soir dîner chez Christian Millau avec les Chardonne. Christian nous fait entendre un enregistrement clandestin inénarrable. Dans un studio de France Culture, Julien Benda et Paul Léautaud  se sont rencontrés et ont parlé sans se douter que l’ingénieur du son enregistrait… Le « ouais » de Léautaud, le ton distingué de Benda. Pendant un bon quart d’heure, ils parlent de tout, balaient des siècles de littérature, jugent, tranchent et finissent par parler d’eux-mêmes. Ces dernières années, Benda a épousé sa bonne.

    -Moi, dit-il, baissant la voix et comme pour s’excuser, moi, ce n’est pas la même chose,  j’ai besoin de soins.

    -Ouais, dit Léautaud, mais si vous mettez quelqu’un dans la maison, ensuite vous ne pouvez plus le mettre à la porte. (…)

    -Vous vivez seul ? demande Benda. Vous avez toujours des animaux ?

    -Ouais… trois chats et une guenon. Quand on vieillit, on a la guenon qu’on mérite. (août mil neuf cent soixante, Paris)

    Le soir dîner chez Claude et Colette G. Colette me montre ses livres reliés par Danielle Mitterrand. Du travail d’amateur, sans goût, pages odieusement massicotées. Un massacre. Je me garde de le dire, trop sensible moi-même quand des tiers n’aiment pas les admirables reliures des Miguet, mais je pense à l’irritation des vrais relieurs s’ils apprenaient  que cette dame, épouse d’un chef d’Etat, travaille aussi mal (et probablement au noir). (dix octobre mil neuf cent quatre-vingt-trois, Paris)

    A dix heures ce matin, émission de Chancel qui a le don de mettre à l’aise son interviewé. Avec moi, le puriste Chapelan sort quelques jolis mots d’argot et s’insurge contre la manie de donner des noms anglais aux magasins de mode. Je lui dis qu’à Londres, c’est le contraire et que les Anglais ne s’en plaignent pas. (treize octobre mil neuf cent quatre-vingt-trois, Paris)

    Au Petit-Marigny, Les Sales Mômes de Boudard. Un torrent d’obscénités. Il y en a de très drôles quand Alphonse ne tourne pas au moraliste. Je ne digère pas ça très facilement. Heureusement les deux comédiennes enlèvent leurs soutiens-gorge. C’est le meilleur moment de la pièce. Je n’en envoie pas moins une lettre chaleureuse à Boudard grand mal aimé. (trois novembre mil neuf cent quatre-vingt-trois, Paris)

    Dans l’avion, ce matin, je parcours Bouvard et Pécuchet. Retrouvé ma première et ancienne impression : un tel tas de lieux communs est vite lassant. Certes Flaubert n’en est pas dupe, mais on a le sentiment qu’il se flagelle lui-même. Ce n’est pas le Flaubert de ses lettres, de ses notes de voyage, mais, c’est, peut-être, le Flaubert de Salammbô. (dix-sept décembre mil neuf cent quatre-vingt-trois, Tynagh)

    *

    Du puriste Chapelan, j’ai eu l’occasion de parler dans ce Journal lorsque j’ai lu ses Amoralités familières dans lesquelles il dit son goût pour les jeunes filles. De Roger Stéphane aussi, après ma lecture de Tout est bien, ses mémoires. Roger Stéphane, juif et homosexuel,petit homme qui tortille ses grosses fesses en marchant et arbore un nez de gnafron, comme dit Déon, en ses sous-entendus d’après-guerre.

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