• En lisant le Journal de 1920 d’Isaac Babel

    Lecture d’actualité, celle que je viens de faire du Journal de 1920 d’Isaac Babel, publié chez Balland en mil neuf cent quatre-vingt-onze avant le fâcheux retour des nationalismes en Europe.

    En mil neuf cent vingt, pendant le conflit russo-polonais, le jeune Babel est correspondant de guerre dans la première armée de cavalerie soviétique. Il prend des notes pour ce qui deviendra son recueil de nouvelles Cavalerie rouge, constatant que les combattants sont aussi barbares les uns que les autres, meurtres, pillages, viols, les premières victimes sont les Juifs : Tout se répète, et maintenant cette histoire Polonais-cosaques-Juifs qui se répète avec une précision extraordinaire, il n’y a que le communisme qui soit nouveau.

    Florilège :

    Jitomir, trois juin :

    … les Polonais sont entrés dans la ville et y sont restés trois jours, pogrom antijuif, ils ont coupé les barbes –ça, c’est habituel–, raflé 45 Juifs au marché, les ont emmenés aux abattoirs, tortures, langues coupées, des hurlements qui remplissaient la place. Ils ont brûlé 6 immeubles (…), le concierge dans les bras duquel une mère a jeté son bébé par une fenêtre en feu –abattus à coups de baïonnette, le curé a mis une échelle contre le mur de derrière et les a sauvés de cette façon.

    Rovno, six juin :

    Kouzitski, petite silhouette comique, vous dit votre avenir au pied levé sur des cartes à jouer, c’est un infirmier de Brodianitsy, les femmes le payaient en nature, avec des poulets rôtis ou leurs propres personnes…

    Beliov, onze juillet :

    Je dîne chez Mudrick, toujours la même chanson, les Juifs sont ruinés, la perplexité, ils attendaient le pouvoir des soviets comme des libérateurs, et tout à coup des cris, des cravaches, sales youpins.

    Beliov, treize juillet :

    C’est mon anniversaire. J’ai vingt-six ans. Je pense à la maison, à mon travail, ma vie passe vite. Pas de manuscrits. Cafard lourd, il faut que je le surmonte. J’écris mon journal, ce sera une chose intéressante.

    Boratine, vingt-deux juillet :

    Deux fillettes jouent dans l’eau, un étrange désir, difficile à surmonter, de dire des obscénités, des mots visqueux et grossiers.

    Verba, vingt-trois juillet :

    Puis le soir, le hareng, cafard parce que je n’ai personne avec qui copuler. Prichtchepa et Genia aguichante, agaçante, ses yeux juifs, étincelants, ses grosses jambes et ses seins tendres. Prichtchepa, les mains deviennent lourdes et le regard insistant de cette femme, et son imbécile de mari, qui nourrit dans une remise minuscule le cheval qu’on lui a donné en échange.

    Leszniow, vingt-six juillet :

    L’Ukraine est en feu. Wrangel est liquidé. Makhno se livre à des razzias dans les provinces d’Ekaterinoslav et de Poltava. De nouvelles bandes ont fait leur apparition, insurrection près de Kherson. Pourquoi se rebellent-ils, trouvent-ils la veste communiste trop serrée ?

    Laszkow, le onze août :

    Une infirmière est arrivée, comme tout cela est clair, il faut la décrire, elle est annihilée, veut repartir, elle a eu droit à tout le monde là-bas –le commandant, c’est du moins ce qu’on dit, Yakovlev et, horreur, Goussev. Elle est pitoyable, veut repartir, elle est triste, parle de façon confuse, veut me dire quelque chose et me regarde avec des yeux confiants, l’air de dire que je suis un ami, tandis que les autres, les autres sont dégueulasses. Comme on a vite fait de détruire un être humain, de l’humilier, de l’enlaidir. Elle est naïve, sotte, réceptive, (…) et cette ahurie parle de révolution…

    Adamy, le vingt et un août :

    Conversation avec Maximov, commandant de l’artillerie de la division, notre armée avance pour s’enrichir, ce n’est pas une révolution, c’est l’insurrection sauvage de la franche cosaquerie.

    Adamy, le vingt-deux août :

    Arrivée des Rouges dans un village, ils fouillent tout, font la cuisine, toute la nuit les fours sont en action, les filles des fermiers souffrent, les cris des cochons, le commissaire délivre des reçus. Malheureux Galiciens.

    *

    En mil neuf cent trente-neuf, Isaac Babel sera dénoncé par le mari d’une ancienne maîtresse pour avoir tenu en privé des propos antistaliniens. Emprisonné, sûrement torturé, il avouera et sera fusillé secrètement le vingt-sept janvier mil neuf cent quarante.

    *

    Le carnet original du Journal de 1920 a été retrouvé par hasard en Ukraine et restitué en mil neuf cent cinquante-cinq à la dernière femme de Babel, Antonina Nikolaevna Pirojkova, qui s’est chargée de décrypter le texte rédigé à la mine de plomb d’une écriture minuscule.

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