• En lisant le tome deux du Journal de Léon Bloy (mil neuf cent sept/ mil neuf cent dix-sept)

    Je retrouve Léon Bloy (toujours pauvre, de plus en plus seul, vivant de la charité de son entourage composé de curés mal vus par leur hiérarchie et de culs bénits, obsédé par Mélanie de la Salette, dans la soixantaine, se plaignant de plus en plus de sa fatigue, dépressif finalement, malade d’on ne sait quoi, mourant le trois novembre mil neuf cent dix-sept) en lisant le tome deux de son Journal publié chez Bouquins/Laffont, édition qui reprend, hélas, la version censurée à cause de la guerre puis par la volonté de sa veuve pour la partie posthume (il existe une édition intégrale chez L’Age d’Homme mais au prix de soixante-dix-huit euros le volume).

    Ce deuxième tome est moins intéressant que le premier car Bloy a perdu la plupart de ses « amis » du milieu littéraire et artistique (seuls quelques jeunes musiciens, dont Georges Auric, fréquentent sa maison car ils tournent autour de sa fille). Beaucoup de ses notations ne sont que des commentaires de ce qu’il a lu dans le journal.

    J’en tire quand même quelques pépites :

    Appris cette chose énorme. Le buste du crapuleux Zola, inauguré à Suresnes, dernièrement, avec fracas, aurait été fait du bronze des cloches de l’église désaffectée et dépouillée ! (vingt-sept mai mil neuf cent huit)

    Appris une curieuse monstruosité. Il y a des femmes qui se font endormir pour échapper aux douleurs de l’enfantement. Cela me rappelle la grande dame du XVIIIe siècle, qui se soûla pour mourir. Mais cette nouveauté est peut-être plus démoniaque. (vingt-sept juin mil neuf cent huit)

    Accident d’automobile. Une de ces affreuses voitures a fait la culbute dans la rue Lamarck. Le chauffeur et son patron ont été tués, d’autres personnes blessées. Les gens qui crèvent ainsi, comme des punaises, doivent avoir l’âme en un joli état. (cinq juillet mil neuf cent huit)

    Forcé d’accompagner les enfants qui avaient, depuis longtemps, le désir d’une promenade à dos d’ânes, je marche une heure, dans la boue, derrière les tristes bourriques, moins tristes que moi. (vingt-six septembre mil neuf cent huit)

    Je me débarrasse immédiatement d’un horrible album intitulé Gynécée, cadeau de Rouveyre qui a cru me ravir. C’est une série de dessins beaucoup plus qu’étranges, d’une impureté diabolique, et que je ne veux certes pas garder dans ma maison. (trente et un janvier mil neuf cent dix)

    Encore les Belges. Pétition à signer. Ces banlieusards de la littérature française ont eu l’étonnante pensée de donner le nom de Paul Verlaine à un square situé devant la prison de Mons où le poète a passé huit mois… C’est trop beau. Il y a des jours où je me demande si la Belgique existe réellement, si elle n’a pas été inventée. (deux février mil neuf cent dix)

    Dimanche, messe paroissiale. Incommodés par d’ignobles jeunes filles d’un château voisin qui ne cessent de rire et de grimacer, ayant apporté un journal de caricatures qu’elles lisent pendant la messe. Qu’est-ce que ces petites salopes viennent faire à l’église ? (seize juillet mil neuf cent onze)

    L’après-midi, au moment où j’allais me reposer, arrive Georges Auric, le jeune musicien ami de Viñes, qui m’écrivait en juillet et en août. C’est un très jeune homme de 17 ans mais qui apparaît en avoir 20. Son ton est excellent, sa timidité à peu près nulle et il semble avoir une bonne culture littéraire. Nous le gardons sans ennui autant qu’il lui plaît de rester. (dix-neuf novembre mil neuf cent quinze)

    Après-midi, Léautaud nous amène son chien, dont il peine à se séparer. Celui-là est d’ailleurs aimable. Tout de suite, il se familiarise et, dès ce premier jour, devient notre ami. (vingt-neuf janvier mil neuf cent seize)

    Le tsar Michel proclame la souveraineté du peuple.

    La souveraineté du peuple en Russie ! En 1789, la Terreur s’est fait attendre trois ans. Les Russes iront plus vite. (dix-huit mars mil neuf cent dix-sept)

    *

    Mention est faite, le vingt-neuf novembre mil neuf cent seize, de la mort d’Emile Verhaeren à Rouen :

    Mort tragique du poète Verhaeren, annoncée par les journaux.

    « Venu à Rouen, dimanche, pour y faire une conférence, il fut broyé lundi soir, à la gare de la rue Verte, par le train de 6 heures 41, [etc.] »

    mention complétée dans cette édition Bouquins/Laffont par une note en fin de volume :

    Coupure de presse collée dans le journal inédit : « [Verhaeren] fut broyé, lundi soir […] par le train qu’il voulait prendre pour rentrer à Paris ; il s’empressait pour retenir une place, avant que l’arrêt ait eu lieu. Bousculé, il glissa sous les roues du wagon et fut horriblement déchiqueté, comme il y a quelques années, un autre poète, Catulle Mendès, à proximité de la gare à Saint-Germain. ». Cet article étant suivi d’un commentaire inédit : « Cette mort atroce qui ressemble, comme celle de Mendès, à un châtiment, me rappelle notre dernière entrevue au café de la Régence, il y a bien 28 ans. La veille, il m’avait invité à venir vers 11 heures à ce café. J’habitais alors Vaugirard et j’étais très pauvre. Je vins espérant de cet homme riche un bon déjeuner ; il m’offrit seulement une consommation quelconque et parla de lui-même, m’informant avec un rare cynisme de son égoïsme parfait. Me montrant un garçon du café : « Voyez-vous cet homme, dit-il. Si tout à coup il tombait foudroyé devant nous, cela me serait tout à fait indifférent et je ne ferais pas un geste. » Je voulais croire à une fanfaronnade imbécile, mais je sentais qu’il devait y avoir autre chose. J’ai su depuis que c’était un cri du cœur. » Ce passage fut censuré par Vallette du Mercure de France, éditeur de Bloy mais également de Verhaeren, avec le consentement de Jeanne Léon Bloy, la veuve.

    *

    C’est Léon Bloy qu’a choisi de citer l’inquiétant pape François lors de sa première messe, précisément ceci : Qui ne prie pas Dieu prie le Diable.

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