• En lisant le volume deux d’Après l’Histoire de Philippe Muray (un)

    De Philippe Muray, théoricien du festivisme, je peux dire qu’il m’exaspère autant qu’il m’excite l’esprit et qu’au-delà de son discours ce que j’apprécie le plus dans ses écritures, c’est son style. Ainsi en est-il lors de ma lecture du volume deux de son Après l’Histoire publié aux Belles Lettres (Pourquoi commencer par le volume deux ? C’est que je n’ai pas le premier.)

    Cet Après l’histoire (deux) regroupe les textes écrits par Muray pour la Revue des Deux Mondes entre février quatre-vingt-dix-neuf et janvier deux mille, période propice à la fête généralisée.

    Ce que j’en retiens suit, dans un désordre volontaire (j’ai rapproché par ma volonté tel propos de tel autre) :

    Car ce sont tous les élus, jusqu’aux plus bas échelons, et toutes les collectivités locales, et toutes les entreprises, toutes les cités, et jusqu’aux particuliers, qui ne se connaissent plus d’autre objectif que l’accroissement du festivisme ; lequel est une bonne affaire, une manière idéale de satisfaire aux exigences du vivre-ensemble, une excellente façon de s’éclater ou d’être soi-même, et surtout la meilleure solution pour positiver.

    Le festivisme est la réponse de perroquet de notre époque à tout ce qui la dépasse.

    L’existence, ou du moins ce qui en reste à l’ère hyperfestive, n’est plus qu’une accumulation de grains de sable insensés, ou de dérapages fous et qui perturbent tout ; et que seuls les faits divers (comme les romans sur un autre plan) peuvent mettre en lumière. (…) Sur ce chapitre encore, la dictature hyperfestive se révèle l’héritière légitime des systèmes despotiques, et notamment de l’URSS de la grande époque, où les faits divers devaient tout simplement ne pas exister dans la mesure où la révolution avait eu lieu, et où, par conséquent, les sources mêmes du négatif avaient été taries.

    Les fêtes n’ont jamais existées que pour tourner mal ; et quand c’est la société entière qui est devenue fête, c’est elle qu’il faut conduire joyeusement au désastre. 

    Malheur à un monde où prolifèrent ceux qui se sont donné pour mission d’assainir la vie des autres ; et d’éradiquer cette « corruption » dont personne ne semble plus capable d’imaginer qu’elle est indispensable à la vie…

    Et plus cette volonté de perfection s’affirmera universellement, plus les passions régionales, claniques, sectaires, ethniques, racistes, identitaires, se développeront en retour de façon plus délirante. Il n’est d’ailleurs pas invraisemblable que l’extension tragique de ces délires parcellaires, que Freud appelait des « narcissismes de clocher », soit un des atouts du programme indifférenciateur mondial, justifiant que celui-ci intervienne sans relâche, et par le biais d’une police sans cesse mieux armée et plus sophistiquée.

    Sans compter, bien entendu, les crimes dits « pédophiles » ; mais nous savons déjà de quel bois se chauffe toute cette pédophobie obsessionnelle ; et qu’elle ne traduit que le désir de l’ « adulte » (de ce qui reste de l’adulte, autant dire rien) de s’identifier définitivement à l’enfant, et d’avoir en apparence aussi peu de droits (notamment sexuels), ou de devoirs, que lui ; et ainsi d’accéder comme l’enfant au statut exorbitant et dominateur de perpétuelle victime , donc de personne toute-puissante.

    Le ventre fécond de la civilisation qui commence est rempli de décrets punisseurs et persécuteurs qui ne demandent qu’à voir le jour ; et qui le verront. C’est toujours, Nietzsche l’observait, quand les empires s’effondrent que les lois s’y multiplient.

    Jadis, du temps où il y avait des événements, on mettait à mort les porteurs de mauvaises nouvelles. Quand il n’y a plus d’événements, ce sont ceux qui ont eu la folie d’en promettre que l’on châtie : parce qu’ils ont déçu.

    Dans la nuit des temps, c’est-à-dire hier, et quand l’Histoire existait encore quelque peu, les militants ne faisaient pas très bon ménage avec les policiers, au moins jusqu’à la prise du pouvoir (à partir de laquelle ils fusionnaient).

    Ce pays, comme les autres, a besoin de tout sauf d’être remis en marche. Pour aller où, d’ailleurs ?

    *

    Encore trois formules signées Philippe Muray :

    L’âge postdémocratique est un césarisme synonymique ; et un despotisme des clones ; ou un extrêmisme du même. C’est un extrêmêmisme.

    Le voisin est devenu quelqu’un comme tout le monde.

    Il n’existe d’ailleurs plus de hasard là où il ne peut plus y avoir d’ailleurs.

    Cette dernière pourrait donner lieu à une étude savante sur la double utilisation de « d’ailleurs ». Quel est, et d’où vient, ce premier « d’ailleurs » ? Ce sera pour quand je serai davantage intelligent.

    *

    Signalée par Philippe Muray, cette sentence tirée de la correspondance de Flaubert : Fataliste comme un Turc, je crois que tout ce que nous pouvons faire pour le progrès de l’humanité, ou rien, c’est exactement la même chose.

    *

    Et en épigraphe de son livre, la chansonnette de Louis-Ferdinand Céline :

    Mais voici tante Hortense

    et son petit Léo !

    Voici Clémentine et le vaillant Toto !

    faut-il dire à ces potes

    que la fête est finie ?

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