• En lisant Les auteurs de ma vie d’Edmond Buchet (Deux)

    Après la Guerre, les Editions Buchet/Chastel prennent leur essor et publient moult écrivains de talent. Edmond Buchet n’évoque pas qu’eux dans Les auteurs de ma vie, il raconte aussi les personnalités du monde littéraire et artistique qu’il croise ici ou là :

    12 novembre 1950 Eté la semaine dernière à l’enterrement du pauvre Léo Larguier à l’Oratoire. (…/…) j’avais derrière moi Léautaud, la tête serrée dans un foulard noir, sa canne à pommeau d’argent à la main, moitié vieille femme, moitié Voltaire (mais Voltaire aussi ressemblait à une vieille femme), vraie figure de musée Grévin. J’avais eu une longue conversation avec lui au Mercure, il y a quelques années, au sujet des traductions de Nietzsche. Il trouvait celles d’Albert excellentes et je les trouvais exécrables, mais il faut dire qu’il ne sait pas l’allemand.

    1er mars 1952 Léautaud n’est pas seulement le vieil original grincheux, méchant (je l’imaginais tel après la lecture de quelques extraits de son Journal littéraire), et quelque peu dandy. Avant tout, il est un homme, je dirai même que, malgré ses soixante-dix-neuf ans, il est un jeune homme. Comme il a préservé ses facultés d’indignation ! Il s’exprime enfin avec une sincérité admirable (on comprend qu’il méprisait celle de Gide) et sans jamais s’interpréter. Oui, un homme, un caractère.

    22 mars 1952 Nous sortons cette semaine Le Monde du Sexe d’Henry Miller. C’est un beau livre qui, sans valoir les Tropiques, est sincère, émouvant, avec de grandes envolées lyriques. Cependant les libraires ne prêtent guère attention à ces qualités littéraires. Ils connaissent leur clientèle. « Si c’est très cochon, disent-ils à nos représentants, mettez-en douze, si c’est moyennement cochon, mettez-en six, si ce n’est pas cochon, mettez-en un. »

    10 janvier 1953 Rentrant d’un bref séjour en Suisse, j’ai trouvé ici Henry Miller et une jeune femme d’une trentaine d’années qui s’appelle véritablement Eve ; il a l’intention de l’épouser dès qu’il sera divorcé de sa femme précédente.

    Certes Miller ressemble à ses photographies, mais il est cependant plus fin, plus délicat, plus faible aussi sans doute.

    12 avril 1953 Eté avec Miller et les Schatz voir Vlaminck, ses toiles et ses sculptures nègres, à Rueil-la-Gadelière.

    Miller a été enchanté de Vlaminck qui n’a pas cessé de raconter des histoires à sa façon. (…/…)

    Il faut dire que ce dernier est vraiment bon diable. Il ne me garde aucune rancune de ne pas être allé le voir depuis la guerre et de lui avoir refusé un manuscrit il n’y a pas un mois.

    22 mai 1954 Réception au Cercle Interallié, en l’honneur de Steinbeck, dont le nouveau roman paraît chez Del Duca. Il est environné de microphones, on ne peut l’approcher. Physique très américain, figure rougeaude, peu intellectuelle. Marie-Laure Bataille, qui est son agente, m’assure qu’il est capable de boire vingt-cinq cocktails de suite. Et Max-Pol Fouchet : « C’est pourquoi il fait des romans de huit cents pages. »

    29 juin 1954 Bertolt Brecht à Paris. J’aurais voulu organiser une réception en son honneur, puisque nous avons édité son Roman de Quat’ Sous, mais, comme Miller, Brecht déteste ce genre de cérémonie. (…/…)

    Roger Vailland qui lui a rendu visite à Berlin me racontait les mœurs curieuses de Brecht qui dispose d’un harem de trois ou quatre femmes qu’il loge dans une tour au fond de son jardin.

    15 décembre 1957 J’apprends par Clarisse Francillon avec beaucoup de retard, la mort au Canada de Malcom Lowry. Mort passée inaperçue. Son chef-d’œuvre Au-dessous du volcan dont nous avons eu l’honneur de publier la version française est un livre unique, un livre extraordinaire. Il semble que tout se soit conjugué d’une façon miraculeuse pour sa création : l’âge de la maturité, l’isolement, l’expérience, le juste degré d’alcoolisme et puis aussi la perte du manuscrit au Mexique et l’obligation de le récrire, digéré, décanté, sublimé peut-être.

    Le juste degré d’alcoolisme, il y avait longtemps, hélas, que Lowry l’avait dépassé. Clarisse, chez qui il habitait lorsqu’elle traduisait son livre me racontait qu’il possédait une sorte d’instinct pour sentir l’alcool à distance. Il buvait tout, même de l’eau de Cologne.

    7 mai 1960 De commerce difficile, susceptible et méfiant, Durrell commence cependant à devenir plus amical. Il m’assure même, dans sa dédicace, de son affection.

    Il me confirme que Miller a abandonné Eve pour une étudiante de vingt-quatre ans qui l‘accompagne. Il va en avoir soixante-dix.

    24 janvier 1961 Long tête à tête avec Robbe-Grillet. Je le vois chez lui, avenue Maillot. Il vit dans un bel appartement, à la fois moderne et bourgeois, mais il est seul, il m’ouvre la porte lui-même, en pantoufles et non rasé, comme s’il sortait du lit. Il vient de se faire du thé, il m’en offre. Il est possible que cela représente son petit-déjeuner, bien qu’il soit dix-huit heures.

    31 mai 1961 Ionesco doit avoir une soixantaine d’années, mais, malgré quelques bajoues il fait plus jeune, son regard est vif, ses gestes et ses paroles simples et spontanées. C’est un homme heureux…

    23 avril 1962 Hier, dimanche de Pâques, les Ionesco et Miller sont venus passer la journée au Vésinet. Ping-pong avec Miller. Quant à Ionesco, il se plaint : il ne peut plus rien écrire, il se sent vidé, incapable de se renouveler.

    30 juin 1962 Après le film, nous avons passé quelques instants avec Godard et la très gracieuse Anna Karina. Peu de couples me semblent plus mal assortis.

    Godard n’a-t-il pas la vocation du malheur ? J’ai bien connu sa mère et son grand-père, Julien Monod, le factotum et le tyran de Valéry et son père aussi qui était médecin à Nyon. Le petit Godard se plaisait à répéter : « Je suis un enfant malheureux. »

    22 août 1967 Michèle Bernstein vient de m’apporter un manuscrit très remarquable sous l’angle de l’intelligence et de la rigueur de son mari Guy Debord. Ces situationnistes ont une pureté que j’admire, une pureté et une intransigeance qui les brouillent avec tout le monde et d’abord, bien entendu, avec les communistes. (…/…)

    Je lui demande toutefois de changer le titre, moins public que celui de Vaneigem. La Société du Spectacle prête à confusion. (…/…) Mais Debord est aussi entêté que Robespierre et Saint-Just additionnés. (…/…)

    J’estime beaucoup le livre, mais je pense qu’il s’agit essentiellement de théorie et de spéculations intellectuelles. Michèle Bernstein me détrompe et m’assure que nous verrons prochainement de grands bouleversements dans plusieurs pays d’Europe et en France même.

    En mil neuf cent soixante-neuf, Edmond passe le relais à son fils Guy et en deux mille Buchet/Chastel est repris par les Editions Noir et Blanc qui contrôlent aussi Phébus.

    *

    Edmond Buchet est mort en mil neuf quatre-vingt-sept à l’âge de quatre-vingt-dix ans, lui qui écrivait le six septembre mil neuf cent quarante-deux : Je comprends Stendhal qui, le jour de ses cinquante ans, marquait ce chiffre sur sa ceinture. Au milieu des angoisses et des souffrances du monde actuel, on ne devrait plus pouvoir penser à soi ; cependant, vieillir est important et plus grave que d’être fusillé.

    Partager via Gmail Yahoo!