• En lisant Nuits aux bouges de Pierre Mac Orlan

    Lecture du soir, Nuits aux bouges de Pierre Mac Orlan (Editions de Paris), recueil de souvenirs d’une jeunesse aventurière aux nuits passées dans les mauvais lieux (comme on disait) :

    Ceux de Rouen étaient extraordinaires. Il y avait dans les petites rues qui accédaient aux quais, du côté du « Perroquet vert », en allant vers le Champ de Mars, des bouges infiniment curieux, auprès desquels les bars anglais de la rue des Charrettes et de la Vicomté étaient des établissements pour des lords et des ladies.

    Une abominable cohorte de piqueurs de fûts (des soleils) et de rôdeurs décrépits s’y donnaient rendez-vous avec des dockers encore mal débarrassés de la couche de charbon qui les vernissait. On buvait du gros vin épais d’Algérie et, comme la ville offrait l’hospitalité à des interdits de séjour, les bagarres devenaient souvent dangereuses.

    Certains de ces bars, fréquentés par des dockers et des chauffeurs chinois qui promenaient avec eux leur odeur comme des économies, parvenaient à représenter ce que l’on peut concevoir de plus parfait concernant les enfers de l’humanité.

    Des filles, souvent presque des enfants, qui se prostituaient pour une soupe, derrière les piles de bois de Norvège, y venaient afin de passer la nuit à l’abri du vent et de la pluie. Elles buvaient des « inséparables », des absinthes à deux pour trois sous.

    Inutile de sortir du lit, tout cela a disparu depuis longtemps.

    *

    Le privilège des piqueurs de fûts est le titre d’un court texte d‘Alfred Jarry à la gloire de ces voleurs d’alcool. Il se termine ainsi :

    Quoi qu’il en soit, la tâche du piqueur de fûts est louable et comparable de tous points à celle du militaire : celui-ci a pour mission de soulager par une ponction hygiénique, la pléthore de l’humanité vivante : de même celui-là se dévoue à obvier à la mévente des vins.

    *

    Où trouver une terrasse pour lire au soleil ce lundi ? Allant de café fermé en café fermé, je trouve ouvert et ensoleillé celui nommé Perdu. Las, le soleil bas d’octobre disparaît vite derrière les immeubles de briques. Je continue ma lecture à l’ombre. Un peu avant seize heures, c’est le bar qui ferme.

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