• En lisant (ou plutôt relisant) les Mémoires de la marquise de La Tour du Pin

    Réjouissante lecture que celle des Mémoires de la marquise de La Tour du Pin (que publie le Mercure de France), rédigés pour le seul fils survivant de ses six enfants, sous-titrés Journal d’une femme de cinquante ans, bien qu’elle dise dans le texte avoir plus de soixante-dix ans quand s’interrompt leur écriture (la suite de sa vie est connue grâce à sa correspondance) et aventureuse vie que celle de cette aristocrate prise dans les turbulences de la Révolution, de l’Empire et de la Restauration, des bouleversements qui lui valent plusieurs exils dont une fois en Amérique où elle devient fermière (une expérience à laquelle elle met fin à regret, rendant la liberté à ses esclaves). Il me faut longtemps avant de penser que cela me dit quelque chose, que j’ai déjà dû la lire. Une recherche à l’intérieur de ce Journal me le confirme. C’était en deux mille huit. Pas de quoi me rassurer sur l’état de mon cerveau (pourtant je connais le prénom de celui à qui on pense quand on oublie tout).

    La description que fait Madame de La Tour du Pin de Louis le Seizième avait déjà attiré mon attention à cette date. Elle a la dent dure, la Marquise.

    Le Roi n’est pas seul à en faire les frais :

    Mme la princesse de Bouillon avait été mariée très jeune au dernier duc de Bouillon, qui était imbécile et cul-de-jatte. Elle vivait avec lui à l’hôtel de Bouillon sur le quai Malaquais. On ne le voyait jamais, comme de raison, et il restait toujours dans son appartement, en compagnie des personnes qui le soignaient. Cependant on l’apportait tous les jours pour dîner avec sa femme, et j’ai vu quelquefois leurs deux couverts mis en face l’un de l’autre. Grâce au ciel, je n’ai jamais eu le malheur de rencontrer ce paquet humain informe porté sur les bras de ses gens.

    Sa vie de cour prend donc brutalement fin avec la Révolution :

    Je ne savais où me retirer : mon mari était en fuite, mon père et mon beau-père étaient emprisonnés, ma maison avait été saisie, et mon seul ami, M. de Brouquens, se trouvait en état d’arrestation chez lui. A vingt-quatre ans, avec deux petits enfants, que devenir ?

    Elle s’en sortira et, bien plus tard, en mil huit cent vingt-quatre, de son exil de Turin, écrit à l’une de ses connaissances :

    Dans l’été il n’y a plus de société à Turin ; les jeunes femmes vont toutes à la campagne pour expier les robes de tulle et les chapeaux de l’hiver, et pour songer comment elles feront pour en avoir d’autres l’hiver d’ensuite ; aussi pour faire l’enfant, qu’elles font toutes, régulièrement, tous les carêmes, afin d’être accouchées et rétablies avant le Carnaval, et avoir envoyé cet enfant à la campagne, d’où on ne le fait revenir que lorsqu’il revient tout seul.

    Deux autres extraits de cette correspondance, quatre ans plus tard :

    Croyez-vous que je ne sois pas indignée que Mlle de Montmorency épouse un petit gentillâtre comme M. de Couronne ? et pourquoi fallait-il que cela se mariât ?

    Voilà donc Mme de Chalais morte ! C’est une des personnes du monde que j’ai toujours trouvée la plus déplaisante, ce qui fait que cela m’est égal…

    La Marquise meurt à Pise le deux avril mil huit cent cinquante-trois. Il serait bien que je ne reprenne pas ce livre dans six ans (si je suis encore vivant) en pensant ne l’avoir jamais lu.

    *

    Deux des bêtes noires de la marquise : les dames de l’aristocratie dont la moralité laisse à désirer : femmes perdues de mœurs et les femmes révolutionnaires : poissardes ou lie du peuple.

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