• En lisant Une femme à Berlin (Journal 20 avril-22 juin 1945)

    Une lecture qui a duré le temps de mon tour du Cotentin, celle d’Une femme à Berlin (Journal 20 avril-22 juin 1945) chez Folio, texte anonyme dont l’auteure est morte en deux mille un, ce qui a permis la republication de ses écrits à laquelle elle s’opposait de son vivant (une première édition assez confidentielle ayant eu lieu en Suisse Alémanique en mil neuf cent cinquante-neuf, précédée d’une édition en langue anglaise aux Etats-Unis cinq ans plus tôt).

    Cette jeune femme vivant seule à Berlin au moment de l’arrivée des Soviétiques y raconte les terribles conditions de vie qui s’ensuivent, notamment les nombreux viols dont sont victimes toutes les femmes dont peuvent se saisir les « libérateurs », ceux qu’elle appelle les Ivan.

    Ces derniers jours, je suis sans cesse dégoûtée de ma peau. Je n’aime pas la toucher, et j’évite de me regarder. Je repense à ce que ma mère me racontait si souvent du petit enfant que je fus un jour. (…) Tant d’amour, et tant d’histoires autour de ces petits bonnets, thermomètres de bain et autres prières du soir pour l’ordure que je suis devenue.

    Elle-même pour échapper au premier venu finit par se choisir un violeur officiel parmi les officiers.

    Je suis très fière d’avoir réussi à dompter l’un de ses loups, le plus fort de la horde sans doute, pour tenir le reste de la bande à l’écart.

    Ce premier officier, Anatol, est remplacé après son départ par un deuxième, le major :

    Peut-être recherche-t-il une présence féminine et humaine plus qu’une simple relation sexuelle. Et je la lui offre de bon cœur, oui, volontiers. Parce que, de toutes les brutes épaisses rencontrées ces derniers jours, il est de loin le plus supportable en tant qu’homme et qu’être humain. Et puis, je sais le manœuvrer. Je n’en aurais pas été aussi aisément capable avec Anatol, bien qu’Anatol soit la bonté même envers moi. Mais si avide, si fort, si… taureau ! (…) Avec le major, au contraire, il y a moyen de parler. Or tout ça ne répond pas encore à la question de savoir si je mérite le nom de putain ou non, puisque je vis pour ainsi dire de mon corps et que je l’offre en échange de nourriture.

    Elle ajoute :

    Cela dit, en écrivant, j’en viens à me demander pourquoi je cours ainsi après la morale et ose prétendre que le métier de prostituée est indigne de moi.

    Pour d’autres, le calvaire continue :

    La plus jeune, m’a chuchoté la mère, s’était « calfeutrée » avec des tampons d’ouate, alors qu’il n’y avait pas de raison ; les filles avaient entendu dire que les Ivan n’aimaient pas les femmes pendant cette période-là. Mais ça n’a servi à rien. Hurlant et riant comme des fous, les deux gars avaient lancé des trucs dans toute la pièce et pris la fille de seize ans sur la chaise longue dans la cuisine. « Jusqu’ici, elle ne va pas trop mal », ajouta la mère qui s’en étonnait elle-même.

    (…) à la pompe, j’ai entendu plusieurs fois cette phrase : « Les nôtres ont sans doute fait la même chose là-bas. »

    Je regarde la fille de seize ans, la seule dont je sais qu’elle a perdu sa virginité avec des Russes. Elle a toujours le même visage stupide et content de soi. (…) Une chose est claire : si un tel viol avait été perpétré sur la fille en temps de paix par un quelconque maraudeur, on aurait eu droit à tout le saint tremblement habituel, les annonces, les procès-verbaux, les auditions, et même les arrestations et les confrontations, les articles de journaux et tout le tralala chez les voisins… et la fille aurait réagit différemment, et aurait subi un tout autre choc.

    La jeune femme, qui avant la guerre travaillait dans l’édition, n’est guère étonnée quand elle apprend le sort fait aux Juifs par ses compatriotes dont elle raille le goût de l’organisation jusque dans l’horreur :

    Puis, je me suis attaquée à un recueil de drames d’Eschyle et y découvris ses Perses. La longue plainte sur la misère des vaincus est à la mesure de notre défaite –et, d’un autre côté, elle ne l’est pas du tout. Notre triste sort d’Allemands a un arrière-goût de nausée, de maladie et de folie, il n’est comparable à aucun autre phénomène historique. A la radio, on vient encore d’entendre un reportage sur les camps de concentration. Ce qu’il y a d’horrible dans tout cela, c’est l’esprit d’ordre et d’économie : des millions de gens utilisés comme engrais, rembourrage de matelas, savon mou, paillasse de feutres –et cela ne se trouvait pas chez Eschyle.

    Sa conclusion est sans illusions :

    Quelles que soient les formules ou les bannières auxquelles les peuples se rallient, quels que soient les dieux auxquels ils croient ou leur pouvoir d’achat : la somme des larmes, des souffrances et des angoisses est le prix que doit payer tout un chacun pour son existence, et elle reste constante.

    Je me demande si ce Journal a été traduit dans les pays de l’ancienne Union des Républiques Socialistes Soviétiques.

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