• En moto avec Ernesto Guevara

                Deux soirées à lire le Voyage à motocyclette d’Ernesto Guevara, ce jeune homme indécis et paresseux, usurpant de la qualité de médecin qu’il n’était pas encore pour se faire ouvrir les portes, à lui et à son compagnon de voyage, un peu plus médecin et tout aussi glandeur, tous deux profiteurs et sans scrupules : « En sortant, le préposé nous enjoint d’emmener le chien. Devant notre étonnement, il nous montre un chiot qui vient de faire ses besoins sur le tapis du vestibule et qui mordille le pied d’une chaise. Le chien nous a probablement suivis, attiré par notre allure de vagabonds, et les gardiens l’ont pris pour un attribut supplémentaire de notre accoutrement bizarre. Résultat : le pauvre animal, privé des liens qui nous unissaient, reçoit une bonne série de coups de pied et part en hurlant. C’est toujours une consolation de savoir qu’il y a des êtres dont le bonheur dépend de nous. »

                Boire et courir les filles, se faire offrir à manger et jouir de toutes les bonnes occasions (« Ce n’est pas que nous soyons si fauchés que ça, mais pour des routards de notre espèce, plutôt mourir que payer le confort bourgeois d’une pension de famille. » écrit Ernesto à sa mère au cours de ce voyage.), voilà le programme.

                Une longue virée du sud vers le nord, de l’Argentine aux Etats-Unis, en moto jusqu’à ce qu’elle rende le moteur, puis de camion en camion, à dos de mule et en radeau, de décembre mil neuf cent cinquante et un à l’été mil neuf cent cinquante-deux, rêvant de l’île de Pâques « cet endroit merveilleux où le climat est idéal, les femmes idéales, le travail idéal (dans sa béatifique inexistence). On peut rester un an là-bas sans se soucier des études, des salaires, de la famille… » mais où aucun bateau ne pourra le mener, s’apitoyant sur le sort des exploités mais pas encore contaminé par le virus du communisme : « On verra bien si le mineur, un jour, prend son pic avec plaisir pour aller s’empoisonner les poumons, conscient de sa joie. On dit que là-bas d’où vient la flambée rouge qui éblouit aujourd’hui le monde, on dit que c’est comme ça. Moi je ne sais pas. »

                Le malheureux finira par y croire à la flambée rouge et loin de l’idyllique île de Pâques accostera quatre ans plus tard à Cuba, on connaît la suite et les mauvais livres qu’il a écrits sur la révolution et le socialisme.

                Heureusement qu’il s’est bien rattrapé ensuite, Ernesto, devenant le champion de la sérigraphie, le premier vendeur de ticheurtes et de postaires pour branlotins rêvant d’un autre monde. (« C’est toujours une consolation de savoir qu’il y a des êtres dont le bonheur dépend de nous. »)

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