• Exposition Edward Hopper au Grand Palais

    S’il en est un qui doit beaucoup à Christian Bourgois, c’est bien Edward Hopper, l’éditeur l’ayant fait connaître en France avec les couvertures des romans américains publiés chez Dix Dix-Huit à la bonne époque. C’est comme cela que je l’ai découvert et il m’est plus d’une fois arrivé d’acheter l’un de ces livres parce que séduit par la reproduction d’un tableau (ou du détail d’un tableau) du peintre américain, déçu parfois ensuite par la littérature présente à l’intérieur.

    Je suis donc bien content de l’exposition organisée au Grand Palais, pour laquelle j’ai acheté un billet qui me donne le droit d’entrer à dix-sept heures ce vendredi seize novembre. En avance, je fais un tour dans le quartier, descendant jusqu’à la Seine puis remontant, passant devant un bâtiment en travaux « Bientôt ici, un immeuble éco-responsable : le nouveau siège de Deutsche Bank France ».

    Je ne trouve pas la foule attendue devant le Grand Palais, guère plus de monde venu sans billet que de prudent(e)s ayant le leur. La dame qui me précède n’est pas loin de trouver ça immoral. A quoi bon payer davantage si les autres entrent aussi vite que vous. A dix-sept heures, le vigile libère le passage. J’attends devant le vestiaire pour y poser mon sac à dos.

    -Impossible, me dit l’employé, on ne prend que les grands sacs. Je lui fais remarquer qu’il serait mieux d’en avertir par affichage dès l’entrée dans le bâtiment. C’est une bonne idée, me dit-il, il en parlera à la hiérarchie.

    Chargé de mon sac, je me glisse dans l’affluence. Le monde est bien là, serré, faisant bouchons là où il y a de la lecture. Je ne lis rien, passe vite dans les salles du début d’Hopper, ses influences françaises Pissarro, Vallotton, Marquet, ses dessins de presse, m’arrête devant ses quelques tableaux parisiens. Soir bleu, datant de mil neuf cent quatorze, commence à ressembler à du Hopper (avec trop de personnages). Gravures, aquarelles, on arrive dans le sérieux, dans le connu et l’archiconnu : People in the Sun, Morning Sun, Morning in the City, Chop Suey, Hotel Room, Girlie Show, Gas, Summertime et le célébrissime Nighthawks (bar prêté par l’Art Institute of Chicago, au dam des visiteurs de là-bas en septembre quand j’y étais), toutes images de l’ultramoderne solitude, à dominante rouge et verte, dans une Amérique qui semble datée mais où, hormis le vêtement et la coiffure, rien n’a changé comme j’ai eu la chance de le constater.

    Ce n’est pas pour tout le monde que le charme opère. « Moi ce qui m’intéresse, c’est le travail des aplats, mais ça m’a jamais touchée » dit l’une à sa mère. Une autre : « Des traits de pinceau, y en a dans différentes zones et puis il barbouille plus ou moins ».

    -Il te plaît celui-là ? demande une fille assez jolie à un grand garçon qu’elle prend par le bras avant de se rendre compte que ce n’est pas son amoureux. Elle s’excuse, va raconter la méprise à celui qui de dos ressemble vraiment à l’autre.

    Je passe par des lieux parcourus l’été dernier : From Williamsburg Bridge, Manhattan Bridge Loop, Queensborough Bridge et découvre là l’autoportrait du peintre faisant couverture d’Un endroit où aller de Robert Penn Warren (publié par Babel Actes Sud, il n’y a pas que Dix Dix-Huit).

    « On s’disait avec Franck que t’as l’impression qui va s’passer kekchose », entends-je. Evidemment, tout le monde se dit ça, moi aussi.

    Des tableaux que je ne connaissais pas m’inspirent : Room in New York, il lit le journal en costume vert sombre, elle en robe rouge appuie sur une touche du piano ; Second Story Sunlight, au balcon d’une maison à double toit, une grand-mère lit une histoire à sa petite fille en maillot de bain manifestement plus intéressée par ce qui se passe dans la rue, à droite une forêt ténébreuse ; Excursion into Philosophy, un couple se déchire, elle couchée de dos fesses nues robe rouge relevée, lui assis dépité habillé son livre ouvert sur le lit bleu vert un rectangle de soleil à ses pieds (seule œuvre protégée d’un cube de plexiglas, elle appartient à un particulier sans doute angoissé).

    Le dernier tableau de l’exposition nous délivre des personnages, c’est Sun in an Empty Room. Il est dix-neuf heures. Je quitte le Grand Palais.

    *

    Dans le métro qui me conduit aux Amiraux, une fille au téléphone avant de raccrocher : « Bon, on se tient au jus ». J’ai horreur de cette expression, spécialement dans la bouche d’une fille. De plus, son appareil est à l’image d’une cassette audio.

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