• Journal du voyage en Amérique du Nord (26) : lundi trois septembre deux mille douze, Philadelphie, Pennsylvanie (The Barnes Foundation, Little Pete’s Restaurant, Old City)

    Ce premier lundi de septembre, nous petit déjeunons de choses à notre disposition dans le studio et de mandarines en boîte. Dehors, il pleut à seaux. Nous sommes à 10.30 a.m. à la Fondation Barnes, munis des précieux billets obtenus la veille (« You’re so so lucky », nous diront Marcia et l’une de ses sœurs à notre retour).

    Le majestueux bâtiment parallélépipédique est tout récent. Il a été inauguré en mai dernier, remplaçant celui situé en banlieue, à Merion. Nous présentons nos sésames et découvrons le luxueux hall pourvu d’immenses fauteuils, les restrooms bois et pierre, le vestiaire discret.

    Nous pénétrons dans la première salle d’exposition et « bam ! », comme dit celle qui m’accompagne, nous voici devant les immenses Poseuses de Seurat, cette vue de son atelier avec trois jeunes jolies modèles nues dedans sur fond de tableaux de l’artiste ; en dessous, l’une des versions des Joueurs de cartes de Cézanne ; sur le mur latéral de gauche, à au moins quatre mètres de hauteur, La Danse, immense fresque de Matisse.

    Le docteur Barnes, riche pharmacien, était un grand fan de Renoir, Cézanne, Matisse, Picasso, Rousseau, Modigliani, et d’autres moins représentés. Les Renoir à la chair rosâtre sont dans toutes les salles, ce qui n’est pas pour nous plaire. En revanche, nous sommes vraiment contents de voir les magnifiques portraits de Modigliani, notamment La jeune fille rousse en robe du soir, de beaux Picasso dont La jeune fille à la chèvre, Arlequins et deux datant de la période bleue dont je ne note pas le titre, et La jeune fille aux bas blancs de Courbet, et un très très beau Toulouse-Lautrec "A Montrouge"–Rosa La Rouge et des tas de Douanier Rousseau petits et grands, et puis Monet Le bateau atelier, des Degas par-ci par-là, quelques grands maîtres des temps anciens (David, Canaletto), sans oublier Pascin. Tout cela reprend l’ancien accrochage de Merion, sans ordre apparent, et du coup, c’est la première fois que l’on voit Miro et Le Tintoret côte à côte.

    Avant de sortir, nous visitons l’exposition du rez-de-chaussée consacrée à Barnes lui-même, qui n’aura mis que dix ans pour constituer sa prestigieuse collection avant de mourir accidentellement, sa voiture ayant heurté un tracteur, une collision dans laquelle même Fidèle son chien périt. Quelques factures sont exposées : deux nus de Renoir 2000 dollars, un Picasso 680 dollars.

    C’est sous une immense drache que nous gagnons Little Pete’s Restaurant pour y déjeuner comme hier. Nous y commandons un Cheese Burger Deluxe et un Salmon Burger avec des French Fries, le tout avec two red wine glasses of course. Une serveuse aussi gentille et attentionnée que celle de la veille s’occupe de nous. Elle passe parfois avec une tapette à mouches fluo pour en abattre une d’un grand coup.

    Aux autres tables, c’est un mélange de jeunes gens qui mangent des pancakes, de vieux très vieux, de gens qui ont de bonnes têtes d’écrivain (une fausse Carol Joyce Oates et un faux Paul Bowles), de blacks bien habillés. Il est même une table où mangent ensemble une Noire, un Jaune et un Blanc. On a le droit à une deuxième ration de café et de thé.

    Comme il pleut moins, on décide d’aller visiter the Old City. On attend donc le bus 33. N’ayant toujours pas de monnaie (sorry no change), on voyage une nouvelle fois gratuitement. Cette vieille ville nous déçoit, beaucoup de monuments grandiloquents, de statues staliniennes, un désordre urbain qui empêche d’accéder au fleuve Delaware.

    Avant de rentrer, nous allons dans un grand magasin pour acheter un vaste sac à dos afin qu’elle puisse diminuer le poids exagéré de sa valise, puis nous revenons chez Marcia and Sisters à pied.

    Le sac à dos posé, nous allons boire un smoothie dans un café d’étudiants de Fairmount Avenue, le Mug Shot, lieu animé dont la radio diffuse Sous les ponts de Paris,

    De retour au sous-sol, nous préparons les bagages en vue du départ pour Pittsburgh. Sa valise est allégée grâce au sac à dos, mais pas assez, et puis au lit sans manger.

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    Sur le pignon du London Grill, Fairmount Avenue, une peinture murale copiée d’un original de Giorgio de Chirico représente le Docteur Barnes : « Welcome back to Philadelphia, Dr Barnes ! »

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    Barnes est devenu riche en inventant l’antiseptique Argyrol. Comme les Blancs instruits se riaient de son goût pour Cézanne ou Renoir, il n’admit dans un premier temps que les Noirs dans son musée, puis il limita le nombre d’entrées les vendredis et les samedis à cent, ou à cinquante le dimanche, et l’interdit au moins de quinze ans. Après sa mort, au mépris des instructions de son testament, les conditions d’accès se sont assouplies, notamment parce qu’il a fallu trouver de l’argent. On fit même pour cela voyager les tableaux.

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    Il y eut ainsi à Paris, au Musée d’Orsay, en mil neuf cent quatre-vingt-treize, une exposition intitulée  De Cézanne à Matisse : Chefs-d’œuvre de la Fondation Barnes, dont je fus l’un des visiteurs.

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