• La Collection Michael Werner au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris

    Ce mercredi, alors que Rouen est menacée d’envahissement par les tracteurs des exploitants agricoles désireux de continuer à polluer les sols, les rivières et la mer à coup de nitrates, je prends le train pour Paris. Arrivé dans le seizième arrondissement avant l’ouverture du Musée d’Art Moderne, je bois un café pour me réchauffer au Galliera face au Musée du même nom en travaux jusqu’à l’automne.

    A dix heures, je franchis la lourde porte, montre mon sac au vigile et achète un billet pour l’exposition consacrée à la Collection Michael Werner. C’est Lunettes Rouges, critique d’art faisant blog au Monde, qui m’amène là, ayant jugé que c’était l’une des meilleures expos de deux mille douze.

    Michael Werner, marchand d’art allemand, vient d’offrir cent vingt-sept œuvres au Mam qui en expose neuf cents venus de sa galerie d’art, en majorité des peintures, également des sculptures, des dessins, et quelques installations, beaucoup d’artistes allemands mais pas seulement.

    Accueilli dans le froid sous-sol par l’immense Daphné de Markus Lüpertz, je constate qu’il y a vraiment ici de quoi me plaire, à commencer par les Chaissac me rappelant l’exposition ancienne du Jeu de Paume et les dessins d’Otto Dix. Je volerais bien la sanguine Liegendes Mädchen (Jeune fille allongée) de ce dernier. Je suis seul devant ces œuvres, et devant les autres signées d’artistes que je connais : Derain, Fautrier, Picabia, Réquichot, Fontana, Beuys, Filliou, Baselitz, Michaux, Penck, Broodhaers, Toroni, ou découvre : Gruber, Eilshemius, Brus, Kounellis, Byars, Schönebeck, Schröder-Sonnenstern, Höckelmann, Immendorff, Lehmbruck, Lüpertz, Leroy, Polke, Van Vliet, Freundlich et Kirkeby (pas une femme chez Michael Werner). Les peintures de Per Kirkeby sont les seules à me déplaire. Chez les autres, j’apprécie entre autre la violence sous-jacente ou exprimée. J’aime particulièrement l’érotique Günter Brus dont l’un des dessins montre un lutin forniquant avec une biche, et, pour son titre, un poteau totem de Jörg Immendorff À mettre dans un coin.

    Durant ce long parcours, je ne croise que quatre autres visiteurs et un groupe d’enfants d’âge maternel menés là par un centre de loisirs. Pris en charge par une employée du Musée, ils sont plus ou moins assis devant Pig Erases Statue in Passing (Cochon qui efface une statue en passant) de Don Van Vliet alias Captain Beefheart (je l’ai évidemment connu pour ses activités musicales dans les années soixante et soixante-dix), pauvres enfants que l’on oblige à dessiner le cochon du tableau : « Allez, Aminata, fais un effort, chérie ».

    Six dessins de Queneau figurent dans la vingtième et dernière salle. Ils n’ajoutent rien à sa gloire.

    Cette exposition occupe l’essentiel de l’espace habituellement dévolu à la collection permanente. On peut néanmoins voir quelques tableaux dans l’entrée dont les Bonnard devant lesquels je m’attarde. Une salle est dédiée à un Hommage à Martine Franck (la photographe est morte le seize août dernier), avec une série de photos en noir et blanc, dont le portrait de Balthus et la vieille dame penchée sur un tableau de Delvaux. Nous ne sommes que deux à les regarder. Manteau noir, écharpe rouge, béret sur la tête, celui qui me tient compagnie ne m’est pas inconnu. Je l’aborde :

    -Excusez-moi, vous êtes Philippe Katerine ou je me trompe ?

    C’est bien lui. Je lui dis que j’aime ses chansonnettes, que je l’ai vu sur scène à Rouen au Cent Six. Il est aussi timide que moi et rosit. J’ajoute que je ne veux pas perturber sa visite, que je suis juste content de pouvoir le saluer. On se serre la main. Il me souhaite une bonne année.

    *

    Le reste de la journée, c’est dans les libraires Book-Off que je la passe après avoir déjeuner au Péhemmu chinois proche de celle de la Bastille d’un confit de canard pommes sautées accompagné de côtes-du-rhône. Deux hommes d’origine étrangère travaillant dans la restauration de monuments nationaux mangent à la table voisine. Ils discutent de la vie en excellent français : « L’orgueil, c’est ce qu’il y a de pire ». L’un d’eux montre une passante à l’autre : « Elle est belle cette femme. Il a de la chance celui qui la baise. »

    *

    Le soir venu, en chemin vers Saint-Lazare, je croise trois soldats à pistolet mitrailleur et large béret qui me rappellent que la France est en guerre. Dans la gare, c’est un peu le bazar. Les trains vers la banlieue ne peuvent partir en raison de la « présence de personnes dans les voies qui perturbent la circulation ». Heureusement, personne n’est « dans les voies » vers la Normandie. J’arrive à vingt et une heures une à la gare de Rouen.

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