• La guerre de Quatorze/Dix-Huit de grand-père Jules en quatre épisodes (trois)

    Constatant que l’état général de grand-père Jules devient de plus en plus mauvais, un médecin l’envoie dans un bon hôpital (seul moyen pour moi d’éviter que cela ne tourne au tragique).

    C’est aux environs du 1er juillet que j’arrivais à Cannes, dans un hôpital de la Croix Rouge installé dans le Grand Hôtel St Charles, tout y était parfait, les infirmières, presque toute de la bourgeoisie, ou de l’aristocratie, avec comme infirmière major la princesse Josepha de Bourbon, étaient bénévoles et très dévouées…

    Il se remet un peu et obtient une permission de vingt jours qu’il va passer à Ourville-en-Caux (ce fut une grande joie pour mes parents de me voir arriver pas trop estropié).

    Début décembre, je regagnais le dépôt du 129 au Havre, là je fus tout de suite obligé d’abandonner la canne dont je m’aidais encore pour marcher car cela était interdit en ville (par ordre du commandant de la place, qui heureusement ne défendait pas de boiter).

    (…) j’avais reçu une carte du Caporal Catelin, qui commandait mon escouade à l’attaque du fort par laquelle il m’informait qu’il s’en était tiré indemne mais que sur les 210 de notre compagnie ils n’étaient que 11 dans ce cas, les 199 autres étant tués, blessés ou portés disparus.

    Reconnu inapte à l’infanterie, il est reclassé dans l’artillerie et envoyé au dépôt Richepanse à Rouen.

    (…) le jour de Noël 1916, dedans le train qui m’amenait à Rouen, je contemplais avec un peu de mélancolie en passant à la halte d’Allouville-Bellefosse le pays où j’ai passé mes 15 premières années et le clocher de l’église qui me rappelait tant de souvenirs et tout près de laquelle habitait encore ma grand-mère que je ne pouvais même pas aller embrasser.

    De là, bien que boitant encore beaucoup, on l’expédie à Auzeville près de Toulouse puis à Marseille où il est prévu qu’il embarque pour Salonique. Il se fait porter malade. Le major lui dit que dans son état il n’aurait jamais dû quitter le dépôt. Le commandant de la place de Marseille l’hospitalise au Fort Saint-Jean où il reste deux mois puis on l’envoie à Nîmes, toujours boitant, où le vingt décembre mil neuf cent dix-sept, les médecins l’estiment apte à retourner au front. Le voici en Alsace, où dans la neige il participe à de nouveaux combats, puis en Champagne

    … où nous avons retrouvé des quantités de poux à Rollot, secteur de Montdidier.

    Début juillet nos pièces étaient à Montgobert (…) Nous les conducteurs cantonnions à ce moment à Puisieux, région de Villers-Cotterêts, nous couchions à même le sol dans une grange, située au bord d’une rivière, sur laquelle nous voyions le jour nager les rats, ils étaient tellement nombreux qu’ils crevaient de faim. Toute la nuit, ils nous couraient dessus…

    En Septembre, les Allemands commençant à battre retraite, nous partons pour les Flandres, nous mettons en batterie dans la région d’Ypres, Roulers, à Stamkot notamment où nous avons des chevaux tués…

    Nous avions dû dépasser Thilt, et nous trouvions dans la région de Deinzt, quand dans les tous derniers jours d’Octobre, une permission me fut accordée, sur l’avis de décès de mon frère, combattant aussi (classe 1915) mort à l’hôpital à Rouen pendant une permission, victime de la grippe espagnole…

    Avec un camarade nous sommes partis au petit jour après une nuit passée dans la grange d’une ferme abandonnée et où avec un canon à longue portée, l’ennemi nous a bombardés toute la nuit, en partant nous avons constaté que les 14 chevaux (…) attachés à 40 ou 50 mètres de nous étaient tous morts, tués probablement par le même obus.

    Plutôt que de dire ce qu’il éprouve à la mort de ce frère, grand-père Jules évoque alors le triste sort des chevaux :

    Ce n’est pas sans une certaine tristesse que nous constations ainsi la mort de ces pauvres bêtes, nos compagnons de misère, victimes eux aussi de la bêtise et de la méchanceté des hommes, dont les dirigeants ne trouvent d’autres moyens que d’envoyer leurs peuples se faire massacrer dans les guerres.

    C’est la seule critique de la guerre dans son texte. Suit un épisode qui aura lieu plus tard, dans lequel il est aussi question des chevaux :

    Quelques semaines plus tard dans l’Aisne, alors que sous les ordres d’un gradé nous allions en colonne conduire nos chevaux à un abreuvoir, nous suivions un chemin creux où il y avait eu de récents combats, j’aperçus tout à coup à terre une légère fumée, je pensai une seconde à un mégot, puis compris aussitôt qu’il s’agissait d’une grenade qui venait d’être amorcée par le sabot d’un cheval..

    Le cheval de grand-père Jules a l’œil crevé, ses camarades et lui sont indemnes

    … un éclat m’avait frappé à hauteur de la poitrine côté gauche pénétrant dans un portefeuille bourré de nombreux papiers et s’arrêta ayant à peu près tout traversé, sans cet obstacle il aurait sûrement pénétré et dans cette région du cœur cela aurait pu se terminer très mal pour moi.  

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