• Le rêve américain de quatre jeunes talents rouennais (deuxième Nocturne de la Cathédrale de Rouen)

                Mercredi soir, j’arrive sur le parvis de la Cathédrale à vingt heures trente et constate que c’est déjà trop tard. Une longue file d’attente sinue devant la seule porte qui va ouvrir. Le ciel est noir, menaçant, mais pas une goutte ne tombe avant que le moment d’entrer arrive. Je m’y prends mal pour trouver une chaise, n’ayant pas la connaissance des lieux qu’ont celles et ceux qui viennent là tous les dimanches pour la messe. Quand je découvre où est assis Yvon Robert, le Maire socialiste, c’est-à-dire où se trouve la meilleure des places réservées, je comprends que c’est encore moins bon pour moi. Je reste néanmoins où je suis, entouré de femmes qui font des sorties culturelles en groupe d’au moins cinquante, disent-elles.

              Deux des organisateurs présentent la soirée, lui se perdant dans la liste des remerciements, elle reprenant en insistant lourdement sur le nom de Catherine Morin-Desailly, la Sénatrice sarkoziste, qu’elle cite deux fois, pourtant absente.

                Le thème de la soirée est Le rêve américain de quatre jeunes talents rouennais. Les quatre jeunes talents rouennais sont un pianiste et trois sopranos ancien(ne)s élèves du Conservatoire à Rayonnement Régional de Rouen et le rêve américain consiste en une suite de chansons dues à Gershwin, Bernstein, Weill, etc.

                Quand la première soprano se lance, je constate qu’elle tourne carrément le dos à la partie du public dont je suis. C’est non seulement insupportable mais également parfait pour ne pas l’entendre. Je supporte ça le temps de deux morceaux puis me lève, contourne le rectangle et reste debout derrière les rangées de chaises toutes occupées qui font face aux artistes. D’ici je vois mais n’entends pas mieux, ces jeunes talents n’ayant pas la voix puissante qui conviendrait pour un bâtiment démesuré. Je choisis de rentrer et de ne pas revenir pour les autres Nocturnes, ce rêve américain n’est pas le mien.

    *

                Ce jeudi après-midi, en route pour le Son du Cor, j’ai l’œil attiré, rue du père Adam, par une caméra noire pointée sur moi. Elle est fixée sur le mur de la Crêperie du Phare dont le patron prend l’air sur le seuil. Je lui demande si c’est lui qui. Il me répond que oui. Il en avait marre qu’on vienne pisser sur son pavé, qu’on lui pique ses fleurs et qu’on lui tague ses murs. « Vous enregistrez ce que vous filmez ? » Il ne me le dira pas. « Et la Mairie vous a donné l’autorisation ? » Il s’en fiche des autorisations. Il faut bien qu’il se défende tout seul puisque la Police ne fait rien. Je lui dis que je n’ai pas envie d’être filmé quand je passe devant sa crêperie. « Pourquoi, vous avez des choses à vous reprocher ? » Lui, il veut bien être filmé où que ce soit. Je lui dis qu’il n’a pas le droit d’installer une caméra dans la rue, qu’il va avoir des ennuis. Le ton monte. Le marchand de vinyles d’à côté sort de sa boutique. Je préfère mettre les bouts.

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