• Mil neuf cent soixante-seize, l’année où j’ai failli être viré de l’Education Nationale pour refus de l’examen radiologique obligatoire

                Ma rencontre avec Jean-Luc Hennig découla de ma décision de refuser l’examen radiophotographique des poumons que devaient passer, autrefois, chaque année, dans un camion circulant d’école en école, les enseignant(e)s toujours soupçonné(e)s de tuberculose.

                Cela se passe en mil neuf cent soixante-seize, si je compte bien. Je fais l’instituteur en classe unique à Champigny-la-Futelaye, près de Saint-André-de-l’Eure. Informé des dangers de cet examen radioactif par l’Apri (Association pour la Protection contre les Rayonnements Ionisants) qu’anime Jean Pignero depuis son village de Crisenoy en Seine-et-Marne, j’écris à l’Inspecteur d’Académie d’Evreux (un certain Santerre) que je refuse d’obtempérer, lui précisant que si j’ai mis ma force de travail au service de l’Education Nationale, je ne lui ai pas fait cadeau de mon corps.

                Par retour du courrier, je reçois la menace d’être traduit devant la commission de discipline. Je vois bientôt arriver l’Inspecteur de Vernon (un certain Fabre). Il m’affirme être venu en son nom, et pour mon bien, et tente de me convaincre de renoncer à ma position qui ne pourrait que conduire à mon exclusion de l’Education Nationale pour refus d’obéissance.

                Je maintiens mon refus et suis convoqué dans le délai réglementaire à l’Inspection Académique d’Evreux pour y consulter mon dossier sous la surveillance du Secrétaire Général (un certain Raffestin qui me disait qu’il faut bien mourir de quelque chose et qui effectivement mourut quand il prit sa retraite). Je constate à cette occasion que l’Inspecteur Fabre avait été envoyé en mission auprès de moi par l’Inspecteur Santerre.

                J’informe la presse du coin, les syndicats de la profession, les mouvements écologiques et antinucléaires. J’envoie un courrier à Charlie Hebdo et à La Gueule Ouverte dans lesquels paraît un article signé Danielle Fournier. Je vais à Paris pour expliquer mon cas à Libération, rue de Lorraine, où je suis reçu par Jean-Luc Hennig qui fait un papier sur le sujet.

                Mon histoire est également évoquée par la presse régionale et locale, Ouest France, Paris Normandie, La Dépêche d’Evreux, et la presse alternative. Je reçois moult courriers de soutien dont une missive de Brice Lalonde alors responsable des Amis de la Terre. On m’envoie aussi des textes signalant les dangers des radiophotographies dont les auteurs sont des spécialistes des rayonnements ionisants, parmi lesquels des médecins de l’Administration.

                Vient le jour du jugement. Je me présente le matin de la convocation avec mon défenseur, Jean Pignero, à l’entrée de l’Inspection Académique d’Evreux muni d’un magnétophone pour enregistrer les débats. Cette administration locale n’ayant jamais réuni la commission disciplinaire ne sait pas si j’y ai droit ou non. Elle téléphone au Ministère où on lui dit de me le confisquer.

                Dans la salle de discipline, l’Inspecteur d’Académie Santerre et quatre Inspecteurs représentent l’Administration. Cinq enseignants communistes du Sni (Syndicat National des Instituteurs) représentent le personnel, qui, m’ont-ils dit, voteront contre l’exclusion bien que ne partageant pas mon point de vue. En cas de vote cinq contre cinq, la voix de l’Inspecteur Santerre comptera double.

                L’Inspecteur Santerre est bien embêté. « Il faut qu’on fasse attention sinon des affaires comme celle-là on va en avoir d’autres », dit-il à ses subordonnés. Pendant deux bonnes heures, Jean Pignero et moi-même développons nos arguments et faisons état de nos soutiens, surtout des médicaux. Notre plaidoirie finie, nous nous retirons pour laisser la commission délibérer, lui regagnant Paris puis la Seine-et-Marne en train, moi Champigny en voiture.

                Dans l’après-midi, je vois arriver le responsable du Sni. Il me raconte que la commission disciplinaire, après avoir longuement délibéré, s’est séparée sans voter et sans se donner de rendez-vous ultérieur.

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                L’année suivante, j’organisais un refus collectif de cet examen radiologique. Nous étions des dizaines dans toute la France à refuser de nous y soumettre. L’Administration regardait ailleurs. Quelques années plus tard, les camions étaient définitivement remisés.

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                Je n’ai plus aucun document sur cette affaire, ayant tout brûlé dans mon jardin au Bec-Hellouin quand je me suis détaché de la lutte antinucléaire (à quoi bon y passer son temps si quatre-vingt-quinze pour cent de la population est d’accord pour être irradiée ou s’en fiche).

                Me reste cependant le texte qui lui est consacré dans l’un des trois volumes du Catalogue des Ressources publié en ce temps-là par les Editions Librairies Alternatives et Parallèles.

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                Jean Pignero que j’ai perdu de vue lorsque j’ai cessé de croire qu’on pouvait convaincre des dangers du nucléaire est mort en deux mille cinq à l’âge de quatre-vingt-onze ans, apprends-je du Réseau Sortir du Nucléaire.

                Je me souviens de lui s’activant dans son pavillon dont l’étage supérieur était entièrement consacré à la documentation sur le nucléaire et de sa Gestetner électrique qui tournait tout le temps.

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