• Pérégrinations bordelaises du samedi huit mars deux mille quatorze

    La salle du petit-déjeuner n’est pas l’endroit le plus agréable de l’hôtel où je loge. J’y côtoie ce samedi, à sept heures trente, journée de la femme comme il est dit navreusement un peu partout, quatre femmes en formation. La plus jeune a vingt-six ans et est très enceinte. Leur conversation porte sur les enfants et tout ce qu’ils vous empêchent de faire.

    Vers neuf heures, je rejoins le quai de la Garonne, où des dizaines de coureurs et coureuses à pied, à roulettes ou en vélo s’esquintent la santé, et le remonte vers la gare lointaine. Un marché pour pauvres se tient place Saint-Michel, fruits et légumes mais surtout chaussures, vêtements et ustensiles de mauvaise qualité à bas prix. J’y cherche un éventuel vendeur de livres sans succès et poursuis mon chemin. Avisant deux filles occupées à agrafer des cocottes en papier colorées sur le garde-corps qui empêche la chute dans le fleuve terreux, je m’approche :

    -Bonjour, c’est pour le plaisir ?

    -Non, c’est un travail en arts plastiques que l’on doit faire, agir sur la ville.

    -Vous êtes aux Beaux-Arts ?

    -Non, en fac à Pessac.

    Un peu plus loin, je photographie une plaque en l’honneur d’un ouvrier mort pendant la construction de la maison éco-citoyenne.

    Quittant le quai, j’entre en ville et parcours au hasard les vieilles rues à hautes maisons blanches plus ou moins noircies, content de découvrir par hasard une place Pierre Molinier « Photographe, Peintre et Poète ».

    C’est en terrasse au soleil d’été de mars que je déjeune à midi au restaurant L’Arbousier, place du Parlement. Le menu est à treize euros cinquante (quiche jambon camembert salade, sauté de canard au cidre pommes de terre, tartelette pommes crème) et le quart de médoc à cinq, cuisine moyenne, service avenant. A midi et demie toutes les tables sont prises et il en est ainsi de tous les restaurants de la place. Certain(e)s pique-niquent au pied de la fontaine sans eau. Aux tables voisines de la mienne, les enfants sont de sortie : une Agathe bébé que mère et grand-mère surveillent comme eau sur le feu, une pleurnicheuse sans prénom (sa mère l’appelle mon cœur) et une troisième qui va manger près de tata Claudine.

    Après le repas, je vais lire un peu de Brandys au bord de la Garonne où là aussi cela pique-nique partout, puis je reprends la balade dans la direction d’un pont récent, me heurtant à un « Village des Marques » sis dans d’anciens bâtiments portuaires. Je fais demi-tour et, fatigué par la chaleur, rentre faire une pause à l’hôtel.

    Reparti, je vais voir le Jardin Public proche. Des centaines de Bordelais(e)s de toute nature sont allongé(e)s sur les pelouses. Je me pose sur un banc près d’un casque de scouteur que vient récupérer un branlotin.

    -Vous lisez quoi monsieur ?

    Je lui montre les Carnets de Varsovie.

    -Ah oui, je l’ai lu ; c’est triste hein ?

    Tu m’en diras tant (comme dirait celle qui est à Paris).

    Le soir venu, je retourne place du Marché des Chartrons et suis le seul client de la pizzéria La Zagata dont le principal argument de vente est les longues jambes minijupées de la serveuse.

    -Un petit dessert, monsieur.

    -Non merci.

    Elle me propose alors un café, les yeux enamourés, et je la déçois encore une fois.

    *

    Rue Maucoudinat : un Coluche Kebab jouxte le restaurant Le Franchouillard.

    *

    Au restaurant du midi, une convive : « Y z’ont un budget de trente mille euros pour la soirée, non mais, c’est des malades. Et le thème, c’est Gatsby le Magnifique, tu connais ? C’est un film avec Leonardo di Caprio. Ça se passe dans les années vingt. Il va falloir s’habiller comme dans les années vingt. » Fitzgerald ne sera pas à la fête.

    *

    Partout dans les rues, des sosies de J R. Lunettes noires, petit chapeau et barbe courte, c’est le hipster à la bordelaise.

    *

    Une femme dans la rue : « Oh qu’il est méchant ! Qu’il est mauvaise langue ! Mazette ! ». Des dizaines d’années que je n’avais entendu prononcer un « mazette ». (Ce n’est pas de moi qu’il s’agissait).

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