• Plongé dans les écritures de grand-père Jules

    En 1903 ayant été reçu au Certificat d’études, je n’avais plus l’obligation d’aller à l’école, et comme c’était l’habitude en ce temps, mes parents envisagèrent de me faire gagner ma vie, dans la mesure de mes possibilités en travaillant, une vieille demoiselle, petite cultivatrice, me fit demander pour faire un remplacement de 2 mois, sa bonne partant pour se marier et celle qui devait la remplacer n’étant libre qu’au bout de ce temps, ainsi fut fait, j’avais juste 11 ans…. Ainsi commence Mon adolescence, l’un des deux textes manuscrits que mon grand-père a rédigé, ayant dépassé l’âge de quatre-vingts ans, quelque temps avant sa mort, et dont il a donné une photocopie à chacun de ses quatre petits-enfants. L’autre texte, sans titre, raconte sa guerre de Quatorze/Dix-Huit. Dommage qu'il n'y ait pas la suite.

    Ma photocopie avait disparu suite à mon déménagement de Val-de-Reuil à Rouen. Ce dimanche, je la retrouve à la faveur d’activités domestiques (ménage et rangement). Délaissant le chiffon, je m’y plonge et redécouvre la jeunesse du père de mon père.

    Grand-père Jules quitte donc ses parents peu avant que son père, mon arrière-grand-père, ne soit nommé cantonnier chef à Ourville-en-Caux. Après avoir travaillé dans des fermes et des châteaux, il devient garçon de café à Rouen et dans un certain nombre d’autres villes de la région, une itinérance consécutive à son goût de la bougeotte quand il part volontairement et à son fier caractère quand il se fait virer, ce qui se produit à plusieurs reprises, trois exemples :

    Je l’envoyais sans ménagement à la balançoire, sur ce elle me donna mes huit jours, j’étais d’accord et voulais même partir ma journée finie.

    Vous êtes ici pour faire ce qu’on vous dit : Oui mais si je veux : Si vous ne voulez pas faire ce qu’on vous commande vous n’avez qu’à aller ailleurs : D’accord je pars dans huit jours.

    Dans cette courte altercation, nous ne tombâmes d’accord que sur le point final, je finissais ma journée, et ne revenais pas le lendemain.

    Grand-père Jules retrouve toujours du travail rapidement dans son domaine, sauf une fois, et comme le désœuvrement lui pèse et qu’il est curieux, il trouve autre chose à faire :

    J’obtins comme d’autres une ou deux journées par semaine en extra dont toujours le dimanche, brasserie Steurer, brasserie Paul, etc., le reste de la semaine, je trouvais le temps long, il me vint alors une idée de qualité très discutable, j’avais dans les années précédentes entendu parler de gars qui étaient sans travail et étaient obligés pour subsister d’aller travailler sur les quais de Rouen, cela n’était jamais présenté, ni comme une bonne référence, ni comme un travail intéressant, j’avais en réserve plus d’argent que j’en avais besoin pour passer tout l’hiver sans travailler si nécessaire, mais j’avais envie de me rendre compte comment vivaient cette catégorie de travailleurs.

    Un matin donc je m’habillais de mes plus vieilles fringues, de vieilles godasses et j’aillais me présenter à l’embauche (…), je fus embauché pour rouler de gros fûts vides de vin, des demi-muids, après l’avoir roulé jusqu’au dépôt on revenait en chercher un autre, toute la journée ainsi, s’il faisait beau tant mieux, s’il pleuvait tant pis, 0 F 30 de l’heure.

    Peut-être a-t-il croisé Pierre Mac Orlan à cette occasion, à moins que ce ne soit à la Taverne des Arts, près du Théâtre du même nom, où il fut engagé en même temps que son ami Sampeur :

    Je me rendis vite compte que la clientèle de ce café était d’un genre un peu spécial comprenant des garçons ayant eu pour beaucoup plus ou moins affaire avec la police et dont l’occupation déclarée en cachait une autre moins avouable, proxénétisme ou autre, il me fut affirmé, sans que je puisse en avoir la certitude que Sampeur avait fait cinq ans de bagne. Je ne jugeais pas bon de rester dans ce milieu et ayant eu la chance de trouver une place de garçon au Grand Hôtel du Nord (tout contre le Gros Horloge), je quittais la Taverne des Arts et ne revis jamais Sampeur.

    Dans la chronique de cette adolescence, il est presque toujours question du travail, pratiquement rien sur ses autres occupations et absolument rien sur sa vie sentimentale (comme on dit). Un seul paragraphe renseigne sur son logement :

    J’avais toujours ma chambre au 60 de la rue Bouvreuil à Rouen, j’avais pris une des moins chères, 15 F par mois, sous le toit, pas de chauffage, il y faisait froid en hiver, mais chaud en été cela compensait, je n’y restais jamais longtemps le jour même quand je ne travaillais pas, ma logeuse, madame Papillon, pauvre mais très estimée, veuve, avait chez elle ses deux filles qui allaient encore à l’école et son père 74 ans, avec qui j’allais assez souvent faire une partie de dames, de temps à autre aussi je mangeais avec eux.

    Peu de fautes d’orthographe dans les écrits de grand-père Jules, quelques erreurs d’accord parfois, un mot oublié par-ci par-là, ou bien pris pour un autre comme ce « vacantes » à la place de « bacchantes » quand il se laisse pousser la moustache avant de partir à l’armée pour deux ans pense-t-il, ce sera en fait soixante et onze mois pour cause de guerre.

    L’ultime page de Mon adolescence, numérotée cinquante, conclut :

    En résumé compte tenu des différences de possibilités pour les jeunes de gagner sa vie, entre le temps actuel et ce temps déjà lointain, je ne regrette pas ce que j’ai fait.

    *

    A l’issue de ce dimanche placé sous le signe des travaux ménagers, de la mémoire et de la tempête, la nouvelle de la mort de Lou Reed à soixante et onze ans, son nouveau foie, remplaçant l’ancien bousillé par la drogue et l’alcool, n’ayant pas tenu le coup.

    *

    L’adolescence de Lou Reed : les électrochocs donnés par un psychiatre avec l’accord de ses parents afin de le guérir de son goût pour les garçons.

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