• Rencontre avec Annie Ernaux à la librairie rouennaise L’Armitière

    Parmi les écrivain(e)s invité(e)s par L’Armitière, librairie rouennaise que je ne fréquente plus guère, il en est parfois qui méritent le déplacement. C’est le cas ce jeudi soir avec Annie Ernaux. Juste avant une nouvelle drache, j’en pousse la porte et monte directement à l’étage sachant que les places assises seront chères.

    En effet, très vite, toutes les chaises sont occupées, celles et ceux qui arrivent un quart d’heure avant la rencontre n’ont plus qu’à se caser debout au fond ou sur les côtés. L’âge de la plupart des présent(e)s oscille entre celui de l’invitée et le mien. Les femmes sont majoritaires comme je m’y attendais. A côté de moi est une vraie jeune, professeure débutante, à qui sa voisine de gauche, retraitée de la profession, tire son chapeau. Elle a sur les genoux quelques livres à dédicacer dont le dernier : Retour à Yvetot. La photographe de Côté Rouen, sortie indemne de quelque dangereux fait-divers grâce à sa tenue de baroudeuse, prépare son appareil. Annie Ernaux peut apparaître, accompagnée d’une jeune libraire tout émoustillée par « ce bel évènement littéraire à L’Armitière ».

    Visiblement cette employée a beaucoup travaillé, annotant les livres de son invitée qu’elle soumet à des questions qui se veulent inspirées mais qui tombent parfois à côté. Annie Ernaux se rebiffe quand il le faut : « Etre né quelque part, ce n’est pas la région, c’est le lieu social » ou encore : « Il n’y a pas de terreau pour écrire. Si on savait pourquoi on écrit, ça serait beaucoup plus simple » et envoie même cette représentante d’un autre lieu social que le sien dans les cordes quand elle lui parle de l’importance du rêve dans son œuvre. Le rêve, rien n’est plus éloigné d’elle qui se situe toujours dans le réel. C’est l’une des raisons pour lesquelles je l’apprécie. Une autre étant que nous avons eu dans la vie des chemins parallèles. Je me revois faisant la même chose quand elle raconte que chez ses parents, assoiffée de lecture, elle découvrait la littérature par les courts extraits à usage de dictées de son livre de français, qu’elle lisait et relisait.

    Avant que le public puisse poser des questions, celle qui l’interrogeait croit utile de lire la fin des Années, transformant « Du Guesclin » en « Du Guesseclin » et « Trente-Six Quinze Ulla » en « Trois Mille Six Cent Quinze Ulla ». Annie Ernaux remercie sans faire de commentaire et conclut en disant que pour elle la finalité de la littérature, c’est de transformer le monde même si elle n’y réussit pas.

    Des questions, il n’y en aura que trois, explique le porte-micro, car il faut réserver du temps pour les dédicaces. Bien qu’ils soient en minorité, ce sont deux hommes qui commencent en se faisant mousser : « J’ai échangé quelques courriels avec vous… » et « J’ai entendu sur France Culture… ». La femme qui a droit à la troisième ne parle pas d’elle : elle demande simplement à l’auteure ce qu’elle veut dire quand elle déclare que son écriture est politique.

    Après les applaudissements, l’essentiel du public se précipite en bas et se constitue en une longue file devant la table à signature, ce qu’apprécie en souriant le sieur de Montchalin, Président de Syndicat de la Librairie Française et maître des lieux, resté discrètement à l’arrière-plan. Quelques-un(e)s rentrent directement à la maison, dont moi.

    *

    Ernaux en novembre, Nothomb en décembre (proverbe armitièrien).

    J’imagine la libraire émoustillée dans un mois : « Un bel évènement littéraire à L’Armitière ».

    L’important, c’est que ça se vende.

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