• Rencontre parisienne avec Philippe Dumez pour sa deuxième Book-Off Session

    Une connaissance me faisait part un jour de sa difficulté à trouver ses repères dans la musique d’aujourd’hui : que faut-il écouter et comment s’y prendre pour être tenu au courant? Même si je lui ai à l’époque soutenu l’inverse, j’ai fini par comprendre son désarroi quand, passé l’âge de 40 ans, j’ai commencé à m’intéresser à la littérature. Le retard à rattraper était vertigineux aussi je décidais de laisser la méthode de côté pour n’obéir qu’à l’instinct. Perdu devant les rayonnages, j’ai souvent regretté qu’une voix familière ne soit pas là pour me conseiller. Aussi j’ai décidé de provoquer le hasard, puisqu’il n’existe pas. Le principe des Book-Off Sessions est simple : je lâche un cobaye dans un magasin d’occasion avec 10 euros en poche et à lui d’optimiser son budget en fonction de ce qu’il a envie de me faire découvrir.  écrit Philippe Dumez, écrivain, photographe, journaliste, etc. sur son Tumblr dénommé I love you, Georgia Hubley. Après une certaine Lisa, je suis le deuxième cobaye, un privilège que je dois à sa découverte de mon Journal chez l’ami de Stockholm. Je n’ai pas hésité un instant quand il m’a proposé cette rencontre pour la raison principale que j’aime jouer avec le hasard qui n’existe pas.

    Le rendez-vous est fixé dans le Book-Off de la Bastille ce mercredi à treize heures. Dans son dernier mail, le meneur de jeu m’a proposé d’être sur place avant lui afin que mon choix soit avancé à son arrivée. Cela m’arrange bien car je devine la tâche difficile, ma sélection dépendant de l’arrivage du moment. « Ton budget est de 10 euros, à toi de voir si tu veux me faire découvrir 10 livres à 1 euro, 5 livres à 1 et 1 livre à 5... comme tu veux. On ira manger un morceau après. »

    Je suis donc sur place à onze heures trente, recense les livres de grand format à un euro puis les poches au même prix, constate que je ne pourrai pas en trouver dix à mon goût (et j’espère au sien), vais donc voir ceux à cinq, que j’ignore habituellement. Curieusement, la qualité n’y est pas meilleure et je n’arrive pas à en dénicher un qui vaille absolument d’être lu. Il est déjà midi et quart. En désespoir, j’opte pour Je m’en vais de Jean Echenoz. Je repasse par les grands formats à un euro, choisis Les trois roses jaunes de Raymond Carver puis j’inventorie attentivement les livres de poche du même prix. Peu à peu, avec moult hésitations, la tête en ébullition, j’emplis mon panier et suis pratiquement prêt quand arrive le sieur Dumez à qui j’apprends que je ne lis plus de romans depuis des années et que j’ai grandement oublié ceux que j’ai lus auparavant. J’ai néanmoins tenté de faire au mieux. Outre les deux livres susnommés, mon choix s’est porté sur Lust d’Elfriede Jelinek, Rapport sur moi de Grégoire Bouillier, Comment supporter sa liberté de Chantal Thomas, Septentrion de Louis Calaferte, tiens ça en fait un de trop. Ce n’est pas grave, me dit-il, on le garde. Il fait quelques photos, surtout de mes mains et du panier.

    -Je profite d’être là pour voir si je ne trouve pas d’autres livres, me dit-il.

    En quelques minutes, en voici quatre ou cinq dans ses mains, ce garçon est encore plus fou que moi. Il en prend un dernier.

    -Tu connais ça, La Colo de Kneller d’Etgar Keret, non, je te l’offre.

    Tandis qu’il paie, je récupère mon sac à dos derrière le comptoir et nous quittons Book-Off.

    -C’est la première fois que je sors d’ici sans avoir acheté un livre, lui dis-je.

    Pour déjeuner, il me propose un bar à soupes, rue de Charonne, jamais encore mis le pied dans ce genre d’endroit. « On y mange de la nourriture saine », me dit Philippe Dumez. On y boit aussi de l’eau, servis par des jeunes femmes souriantes. Nous discutons des circonstances qui nous valent d’être en face l’un de l’autre, son séjour chez l’ami de Stockholm, notre goût commun pour les livres d’occasion, parlons également de nos vies et de nos intérêts respectifs. Après un thé pour lui et un café pour moi, il sort de son sac les six livres de mon choix et m’interroge sur mes raisons afin de bâtir un texte avec tout ça pour I love you, Georgia Hubley. J’essaie de dire des choses intéressantes et pas trop de bêtises.

    Il est quasiment quinze heures, Philippe Dumez tient absolument à payer. Nous revenons jusqu’à la station de métro qui jouxte Book-Off où je désire retourner pour mon compte, contents l’un et l’autre de cette expérience. Je ne sais si nous nous reverrons, du moins l’ai-je invité à venir à Rouen.

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    Je passe aussi par le Mona Lisait survivant, n’y trouvant pas de livres mais m’attardant un peu dans l’escalier devant l’exposition des dessins gentiment pornographiques d’Elise Collet-Soravito créés pour le Kartoon Kama Sutra Postcard Book.

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    Dans le métro vers le Book-Off de l’Opéra, une femme élégante à chapeau et lunettes rectangulaires lit la Revue Française des Cichlidophiles (ce n’est pas une perversion sexuelle). Arrivé sur place, j’y trouve le même Je m’en vais de Jean Echenoz à un euro.

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    La nuit tombée, en chemin vers la gare, je me sens un peu faible, direction le café Saint-Lazare où je commande un faux-filet frites salade accompagné d’un verre de côtes-du-rhône. Ce n’est peut-être sain mais ça fait du bien.

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