• Rétrospective Martial Raysse au Centre Pompidou

    De quoi est-il question dans le train de sept heures vingt-quatre qui me mène à Paris ce mercredi ? Evidemment de la bévue de la SeNeCeFe (comme écrivait Boris Vian) qui a fait construire de nouveaux AirEuxAirs trop larges, si bien qu’en conséquence (comme on dit dans cette entreprise), il va falloir raboter les quais de gare. Voulant éviter les plaisanteries à répétition, les contrôleurs ne se montrent pas.

    En attendant dix heures, je lis le Libération de la veille au Café au Faubourg. J’y côtoie un homme à cheveux blancs et à l’allure de rock star anglaise. Anglais il l’est, habitué du lieu, parlant français, et peut-être écrivain, si j’en juge par le cahier qu’il noircit d’une écriture serrée, mais je n’ose demander. A l’ouverture, j’entre au Book-Off de la Bastille et en fais le tour avec moins de succès que la semaine dernière. Une cheffe vendeuse au téléphone parle d’achats nombreux et de ventes moindres. Ce propos m’inquiète un peu.

    Un pluie dense m’oblige à attendre le bus Quatre-Vingt-Six sous le parapluie. J’en descends à Cluny et fouille sans succès dans les bacs de Gibert Joseph et de Boulinier « libraire depuis mil huit cent quarante-cinq ». Rue de la Harpe, je déjeune à l’Hostellerie de l’Oie qui Fume aux menus élaborés une fois pour toute. Au mur, un article de la presse anglaise signale cet établissement (et ses homologues de la rue) comme « cheap and ultimately cheerful », d’où peut-être la présence à la table voisine de cinq vieilles copines d’outre-Manche tout droit sorties d’un roman de David Lodge.

    La pluie est accentuée lorsque je sors. Je gagne à pied le Centre Pompidou où depuis quelques jours est visible une Rétrospective Martial Raysse. Je m’allège au vestiaire. Derrière moi, la femme qui va laisser son manteau fait une déclaration à la cantonade : « J’ai encore failli passer à l’acte ». Monté au sixième par la chenille, je laisse sur place les quarante-cinq minutes d’attente annoncées au micro, qui prennent la forme d’une imposante file sinueuse, de celles et ceux voulant voir l’exposition de petits formats signés Cartier-Bresson et me dirige vers l’entrée immédiate de l’exposition Martial Raysse, que je connais peu.

    Le néon America America, variation sur la Statue de la Liberté, accueille qui vient voir les deux cents œuvres allant de mil neuf cent soixante à deux mille quatorze.

    La première partie de la vie de l’artiste, au temps du Nouveau Réalisme, est surtout consacrée à ces néons montrés ici sous toutes les coutures par l’ingénieuse déambulation mise en place par la commissaire Catherine Grenier. Ils sont mêlés avec les peintures et assemblages aux couleurs pop. Un juke-box Wurtlitzer diffuse les Troggs, Beach Boys, Mamas and the Papas et autres groupes de cette époque que l’on nommera plus tard baba-coule. Le film Le grand départ (mil neuf cent soixante-douze) dont je ne regarde qu’une partie des soixante et onze minutes, en témoigne sur un mode ironique. Il sortit en salle en ce temps où le terme de film d’art et d’essai avait un sens. Montré ici en grand sur l’un des murs, on y voit les images surexposées d’une joyeuse bande comprenant une petite Innocence nue (qui aujourd’hui ne passerait pas la censure) se livrer à des cérémonies psychédéliques.

    Je retiens aussi Oued Laou, installation géante composé d’un palmier entouré de sable sous un dôme blanc de huit mètres de haut où est diffusée une musique de là-bas, et l’installation vidéo qui par un jeu de caméra m’inclut dans le film : Maintenant vous êtes un Martial Raysse.

    Une échappée sur les toits de Paris laisse apparaître le ciel noir dans lequel se reflètent les néons colorés.

    Dans la seconde partie de sa vie artistique, Martial Raysse se consacre surtout à la peinture, parfois sur de très grands formats, montrant des humains agglutinés ou solitaires, période moins attirante à mon goût mais pas inintéressante, suscitant en revanche l’enthousiasme de deux dames :

    -C’est extraordinaire.

    -Ah, fantastique, j’adore.

    Une autre visiteuse a un autre point de vue :

    -Ces artistes qui changent de style, ça déstabilise.

    Avant la sortie sont présentées trois sculptures traditionnelles. Ma préférée est le bronze D’une flèche mon cœur percé, jeune femme nue armée à taille étroite et jambe levée, rappelant la Diane des terrains vagues peinte façon bédé en quatre-vingt-neuf, courant nue avec ses chiens et ses couteaux.

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