• Un dernier samedi d’août à Paris

    Des billets pris il y a un certain temps, quand il était envisageable de voir celle qui vit à Paris, ne me reste qu’un, celui du vingt-quatre. C’est sous le parapluie que je gagne la gare de Rouen, craignant la même drache dans la capitale. Le train est calme. Pendant tout le trajet, une fille met du vernis sur ses ongles. A l’arrivée, elle en tient une couche.

    Point de pluie à Paris, je peux parcourir tranquillement les allées du vide grenier installé boulevard de Reuilly, sans plus y trouver de quoi me plaire qu’en Haute-Normandie. Je prends un café au comptoir de Chez Félix tandis que tombent quelques gouttes, mais rien de grave. Je redescends dans le métro. Dans le couloir de Daumesnil, un joueur d’harmonica s’en prend à son public : « Welcome to Brooklyn, stupides bouseux ». Le Book-Off de la Bastille n’est pas loin. J’y arrive quand remonte le rideau métallique et en repars avec un sac de livres.

    A pied et au sec, je rejoins Châtelet et déjeune en solitaire et à volonté chez China rue de la Verrerie, côtoyant deux couples de cinquante ans que je soupçonne d’être instits de province en raison de leur habillement. Les deux femmes sont les reines de la superposition. L’une porte une banane en plastique rouge autour de la taille et est arrivée avec son sac à dos sur le ventre (le quartier n’est pas sûr). Je ne peux vérifier mon hypothèse car elles et eux n’ont rien à se dire, évoquant de temps en temps ce qu’ils mangent puis retombant dans le silence. Leurs regards se fuient. C’est une jeune et mince Chinoise qui, ce midi, tient le restaurant, tout en mangeant elle-même. Elle n’est pas la dernière à aller se resservir. Neuf euros de nourriture et trois euros quatre-vingts de vin blanc, l’addition est légère. Sorti de là, je vais chez Gibert, le bleu, dont les prix sont encore plus bas que ceux du jaune. Sur ce boulevard Saint-Michel, je croise un ventripotent porteur d’un ticheurte « Région Haute-Normandie ».

    Un bus Vingt-Sept me dépose au bout de la rue du Quatre-Septembre, par où je rejoins le second Book-Off. Mes samedis d’août se ressemblent et me voient quitter Paris chargé de livres par le train précédent celui pour lequel j’ai un billet mais qui ne circule pas. Le voyage du retour est toujours plus lent et plus agité que celui de l’aller. Là, ce sont des sans billets qui jouent à cache-cache avec le contrôleur. Celui-ci est seul. Le train est à étage. Ces resquilleurs galopeurs sont de deux types : loulous de cités à casquette New York et néo babas de retour de vacances (l’un porte un haut-de-forme et trimballe sa tente mal repliée). Les deux groupes sympathisent et s’aident mutuellement. Il n’empêche qu’au moment du contrôle, ce sont les mecs de banlieue qui se font gauler. Sur le vêtement de l’un d’eux : « Seul Dieu peut me juger ».

    Arrivé à Rouen, je retrouve la pluie.

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    A Saint-Lazare, un jeune mendiant aux personnes qui attendent que s’affiche la voie du train : « Bonjour, s’il vous plaît, petite pièce ».

    Nul ne lui donne. Une fille, après avoir refusé, lui montre une pièce de dix centimes qui traîne par terre. Il va la ramasser.

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    Quelques livres à mon goût rapportés de Paris : Minuit de Dan Franck (Grasset), évocation du comportement des écrivains, artistes et intellectuels français pendant la Deuxième Guerre Mondiale, Paradoxia de Lydia Lunch (La Musardine), récit autobiographique de cette musicienne, performeuse, actrice, poète et photographe, « figure emblématique » de l’underground new-yorkais des années soixante-dix, et Le chanteur muet des rues, texte Erri De Luca, photographies François-Marie Banier (Gallimard), où l’on croise en images des difformes, des laid(e)s et des décati(e)s d’un peu partout.

    Parmi ces photographié(e)s, un clochard de Rouen, celui à la bouteille de champagne (ou de mousseux, je ne suis jamais allé y voir de près) qui, j’imagine, ignore qu’il figure dans un livre de chez Gallimard.

    Mon exemplaire a été dédicacé par François-Marie Banier à Isabelle Bourgeois en deux mille six. C’était avant l’affaire Bettencourt. Elle n’a pas souhaité le garder.

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    Autre livre (que je n’ai fait que feuilleter) dédicacé par son auteur, Siegfried Le Blanc : Mythologie grecque (Verstraete) « Pour Prune. En espérant que vous aurez plaisir à lire ce livre sur la mythologie grecque… Amicalement. Siegfried ».

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    Parfois on écrit et c’est pour des prunes.

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