• Une journée et une nuit à Salers

    Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, comme dit Madame Michu. Après une nuit potable à la Source du Mont, le Logis de France de Saint-Martin-Valmeroux (j'en snobe le mesquin petit-déjeuner à huit euros), je me rends à Salers dont je n’étais distant que de quelques kilomètres, bénéficiant d’une superbe vue sur la chaine des Puys et un fond de vallée englué dans les nuages dont je fais photo. J’arrive côté parquigne gratuit, remonte pédestrement la rue Notre-Dame où est sise une boulangerie pâtisserie : « Un croissant et un pain au chocolat ». Un peu plus haut, sur la place de l’Eglise, le bar tabac presse L’Ecuyer est ouvert où je commande un grand café. C’est ici que passent les gens du pays, dont Monsieur le Maire pour y acheter La Montagne. Dix degrés, on se plaint du temps et on n’a d’autre occupation que de jouer à des trucs à gratter. La serveuse critique ceux qui roulent comme des fous sur la route de Mauriac, qui auparavant racontait que les gendarmes l’avaient chopée, ailleurs je suppose, à cent dix (« On vous a reconnue, c’est pour ça qu’on vous a pas arrêtée »).

    Je trouve une bonne ouifi à l’Hôtel du Beffroi tenu par une gentille dame, nappe à carreaux et code « vivelesvacances ». Un couple de quinquagénaires y petit-déjeune, tragique illustration de ce qui arrive quand on ne se quitte pas.

    A l’ouverture, j’entre à l’Office de Tourisme où l’on me donne la liste des chambres d’hôtes alentour. J’en repère une dans l’autre partie de la rue Notre-Dame qui propose chambre à trente-neuf euros pour un solitaire, gérée par la boutique Le Sagranier. Une charmante dame me dit que c’est okay, dès qu’elle sera faite.

    Salers est l’un des « plus beaux villages de France » mais il a su résister à la tentation de se vendre aux touristes. A cette heure matutinale, j’en fais le tour sans être gêné par quiconque quand je photographie ses belles demeures en pierre et ses bien connues vaches tintinnabulantes.

    Vers onze heures, je repasse par L’Ecuyer. C’est un bon endroit pour commencer ma relecture du Journal de Jules Renard dont Marinette, sa veuve, a brûlé la moitié avant publication, selon ce que raconte Paul Léautaud dans le sien. J’apprends que j’ai manqué de peu la chute de Bernard, victime d’une crise d’apoplexie dans le bar, on a dû appeler les filles de l’Institution.

    A midi, je prends possession de ma chambrette et, un quart d’heure plus tard, suis de retour à l’Hôtel du Beffroi où j’ai décidé de faire bombance pour me remettre de ma journée d’hier et faire face au temps médiocre. C’est que dans le Cantal on mange mieux qu’en Creuse et Corrèze. J’opte pour le menu à dix-sept euros cinquante : pounti, deux cents grammes de faux filet de salers avec sa truffade, tarte aux myrtilles avec sa boule de vanille ; avec cela une bouteille de cinquante centilitres de Côtes d’Auvergne et pour commencer une gentiane artisanale que je bois à la santé de celles à qui je pense.

    Je sors de là dans un bel état, tout juste capable d’une sieste dont je ne garde aucun souvenir.

    *

    La serveuse de L’Ecuyer, à onze heures : « On se croirait au mois d’octobre. »

    La même, à onze heures et demie : « On se croirait au mois de novembre. »

    *

    Dire qu’il y a des hommes qui à quatre heures de l’après-midi commandent une verveine, tapotant des doigts sur la table, avec femme à thé qui ne les regarde pas, nouvelle illustration de ce qui arrive quand on ne se quitte pas. Autre spectacle de café, ces deux jeunes couples à progéniture en poussettes échangeant leurs expériences dans ce domaine (dans chaque, une tension entre lui et elle).

    *

    La patronne de l’Ecuyer, l’après-midi, à moi-même :

    -Mais comment vous faites, monsieur, pour vous servir de votre ordinateur ? On n’a pas Internet ici !

    -J’écris, madame, je n’ai pas besoin d’Internet, c’est comme une machine à écrire.

    -Ah mais moi, je me sers toujours d’Internet !

    -Dans ce cas, madame, il faut aller ailleurs.

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