• Vernissage de l’exposition Fred Le Chevalier chez Cheval Cheval et canard pressé à l’Hôtel de Dieppe

    Samedi matin, c’est à la Halle aux Toiles que me retrouve celle qui me rejoint ce ouiquennede, pas contente d’avoir eu une amende dans le train, période blanche au lieu de période bleue pour cause de vacances scolaires sans que cela soit clairement affiché à Saint-Lazare. N’ayant pas envie de chercher un livre à son goût parmi le choix de seconde zone de Terre des Hommes, elle me propose d’aller boire une boisson chaude quelque part. Nous passons par chez moi. Je lui montre le collage apparu dans la ruelle cette nuit, signé Fred Le Chevalier, « l’amour n’est jamais sale ».

    Au café Le Clos Saint-Marc, nous découvrons les nouveaux propriétaires, deux frères bien aimables. Elle prend un chocolat géant et moi un grand café. La pluie nous empêche de déjeuner au jardin mais nous encourage à la sieste après le repas.

    Le soir venu, avant d’aller fêter mon anniversaire (presque deux mois après) au Quatre Saisons, le restaurant de l’Hôtel de Dieppe, nous allons chez Cheval Cheval pour le vernissage de l’exposition Fred Le Chevalier. Il est à l’entrée de la petite boutique avec Katia, la maîtresse des lieux. Nous faisons connaissance. Je lui parle du dessin collé dans ma venelle. Ici, il présente des sérigraphies encadrées, des sacs, des badges et des miroirs, mais son terrain d’action c’est la rue, spécialement à Paris du côté des Halles, de Belleville, de Ménilmontant où il vit. Son style est aisément reconnaissable, ses personnages mystérieux, ils invitent à inventer des histoires. Guillaume Painchault, envoyé spécial de Grand Rouen, est là qui fait des photos avec son téléphone, ce qui lui vaut d’être moqué par une qui a un bel appareil. Fred Le Chevalier nous demande ce qu’on veut boire et va aimablement nous chercher deux gobelets de vin au sous-sol. Nous y descendons au bout d’un moment. Cette cave voûtée est propice aux fantasmes. S’y tient une jeunesse para gothique. Quand l’heure est venue d’aller à l’Hôtel de Dieppe, nous saluons l’invité de Cheval Cheval et nous retrouvons sous la pluie.

    L’Hôtel de Dieppe tient encore bien debout malgré les travaux de la rue Verte qui ont ébranlé l’une de ses façades. Un personnel attentif nous installe à une confortable table circulaire, dos à la pluie et à la rue. Sur le mur, face à nous, un fac-similé de la recette du canard à la rouennaise écrite de la main de Claude Monet. C’est pour ce plat que j’ai réservé ici.

    Nous prenons un pommeau en apéritif. « Pour vous mettre en appétit, le chef vous propose ce velouté de poireaux » nous dit une serveuse débutante en nous offrant deux verrines. A la demande du serveur, je goûte le médoc commandé puis on en vient à la chose sérieuse.

    De quoi cuisiner près de notre table arrive sur roulettes puis une presse imposante portée à bras par une serveuse est posée sur une petite table. Le maître canardier se présente, médaille officielle autour du cou. On lui apporte le caneton de deux kilos partiellement cuit à la broche auparavant, une belle bête tuée par étouffement afin de conserver son sang, originaire d’un village près de Duclair et élevée au grain. Le maître canardier en fait le découpage tout en nous expliquant chacun de ses gestes, s’adressant en priorité à moi, alors que des deux ce serait plutôt elle qui s’intéresse à la technique et aimerait poser des questions. Cuisses et ailes repartent en cuisine où ils finiront en brochette. Les filets restent là. La carcasse aussi, coupée en plusieurs morceaux. La confection de la sauce suit, à base de fond de veau devenu fond rouennais par adjonction du foie et du cœur hachés de la volaille. Dans la sauteuse posée sur le réchaud, le maître canardier flambe un verre de cognac. Il y verse le fond rouennais, fait chauffer presque à ébullition, ajoute un demi jus de citron, un verre de porto et deux cents grammes de beurre. Il remue au fouet pour obtenir une préparation onctueuse et brune. Suit le découpage des filets en aiguillettes. Elles sont dressées sur un plat beurré avec les abattis grillés au « feu d’enfer » (moutardés, panés et grillés). La carcasse est alors enfilée dans la presse et écrasée par un système à vis afin qu’en soit extrait le sang des os qui liera la préparation mijotant sur le réchaud. Le sang versé, le maître canardier laisse chauffer sans bouillir puis il nappe les aiguillettes qui sont ensuite placées dans les assiettes où elles côtoient la brochette et une purée de céleri. Il est délicieux, notre caneton à la presse.

    Comme dessert, elle choisit un sablé aux poires et j’opte pour le soufflé du président, un café pour moi. C’est un anniversaire bien fêté.

    Le maître canardier me remet (mais pas à elle) une attestation de mangeur de canard à la presse. Elle porte le numéro deux cent cinq mille sept cent quatre-vingt-onze.

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    Nous repartons avec le numéro d’octobre deux mille douze de la revue Le Canardier. On y croise du beau monde en festivité aux Etats-Unis, au Japon, en Allemagne et en France. Notamment, à Rouen : Valérie Fourneyron, Grand Canardier d’Honneur, et à Lyon : Laurent Langlois, ancien directeur de l’Opéra de Rouen (aux cheveux blanchis) et Oswald Sallaberger, ancien chef  d’orchestre du même Opéra.

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    Le lendemain sur le site de Grand Rouen : nous deux un verre à la main en compagnie de Fred Le Chevalier (photo prise par l’homme au téléphone), de quoi réjouir l’atrabilaire qui prétend que je vais aux vernissages uniquement pour boire et pour manger (il emploie d’autres mots, à son image).

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